Musiciens, qu’écoutez-vous pendant votre temps libre ?

29/05/2019
Nous publions les résultats d’une enquête menée auprès de 400 musiciens d’orchestre par la corniste Manon Souchard. Une analyse inédite des pratiques d’écoute.
Les chefs cuisiniers ont-ils encore envie de mijoter un bon petit plat, le soir en rentrant chez eux ? Ou le sportif professionnel d’aller taper le ballon avec des amis, un jour de repos ? Et les musiciens d’orchestre, alors ? Qu’écoutent-ils après une journée de répétitions ? Petit plongeon dans l’envers du décor : les oreilles des musiciens d’orchestre, quand elles ne sont pas au travail.

Méthodologie de l’enquête

Un sondage auprès de 400 musiciens d’orchestre, titulaires ou intermittents, à Paris et en région, ainsi que des entretiens anonymes ont été menés au cours du premier trimestre. Genres musicaux préférés, habitudes d’écoute, fréquentation des concerts – classiques ou non –, types d’écoute, tout cela mis en relief avec l’instrument pratiqué, l’âge, le nombre d’années de carrière, les goûts musicaux des parents ou leurs catégories socioprofessionnelles… Tout a été passé au peigne fin. « Je n’écoute pas de la musique tous les jours, parce que j’en fais à l’orchestre, donc quand je rentre chez moi, j’ai plutôt envie de silence », nous confie un violoniste. S’il est vrai que ce besoin de calme après une journée de travail, alors que les décibels peuvent s’accumuler, est partagé par certains musiciens d’orchestre, on apprend, en revanche, que seulement 4 % d’entre eux déclarent ne jamais écouter de musique quand ils ne travaillent pas.

Pour les autres, voici le podium des styles musicaux les plus écoutés : la musique classique arrive grande première avec 43 %, suivie du jazz à 15 % ; la chanson française, les musiques du monde, la pop et le rock ont chacun la préférence d’environ 7 % des musiciens interrogés ; le rap, la funk, l’électro, les musiques de films ou encore le metal ne sont pas oubliés, même s’ils ne représentent qu’un ou deux pourcents chacun.

Les violonistes, les plus mélomanes

Certes, la musique classique est le style le plus écouté par les musiciens d’orchestre, mais il suffit de tourner ce résultat d’une autre manière pour obtenir un éclairage bien différent : moins de la moitié des musiciens interrogés déclarent écouter principalement de la musique classique pendant leur temps libre. La curiosité nous pousse à nous demander quels sont ceux qui écoutent le plus de musique classique et ceux qui en écoutent le moins. On apprend tout d’abord que l’âge et le nombre d’années de carrière ne sont pas des facteurs déterminants : les plus jeunes écoutent tout autant de musique classique que leurs collègues plus âgés, avec cependant une légère envolée après 60 ans et après trente-cinq ans de carrière, ce qui correspond à peu près à l’âge de la retraite. Un trompettiste de 53 ans propose une explication : « L’écoute de la musique classique au travail prend quand même quelques heures par jour, ce qui n’est pas rien ! Peut-être que quand je serai à la retraite, ces heures feront un grand vide et qu’il faudra les remplacer. À ce moment-là, j’écouterai probablement un peu plus de musique classique. »
Ensuite, on peut déterminer quels sont les instrumentistes qui écoutent le plus de musique classique. Les grands gagnants sont les violonistes : 64 % d’entre eux déclarent écouter principalement de la musique classique pour leur plaisir, suivis par les flûtistes (63 %), les hautboïstes (56 %) et les violoncellistes (48 %). Dans la catégorie de ceux qui écoutent le moins de musique classique, on retrouve les percussionnistes (20 %), les contrebassistes (22 %) et les trombonistes (29 %).

Facteurs sociologiques

Ces différences de pratique d’écoute s’expliquent certainement par la richesse ou l’inssuffisance du répertoire soliste de chaque instrument, mais aussi par le fait que les percussions ou la contrebasse sont très souvent des instruments choisis dans un second temps, après qu’on ait commencé la musique avec le piano ou le violoncelle, par exemple, ce qui induit une certaine forme d’éclectisme dans la pratique de la musique, et donc dans les habitudes d’écoute. Enfin, cette disparité des styles musicaux écoutés selon l’instrument a également une explication sociologique. Si 72 % des musiciens interrogés sont issus de familles de cadres, dont 32 % ont au moins un parent musicien professionnel, ces origines familiales ne sont cependant pas homogènes selon l’instrument pratiqué : les altistes, contrebassistes, trompettistes, trombonistes et tubistes sont statistiquement moins issus des classes sociales privilégiées et ont également moins souvent un parent musicien professionnel.
Si le sujet vous intéresse, vous pouvez lire L’Orchestre dans tous ses éclats de ­Bernard Lehmann (La Découverte), qui théorise cette classification sociologique des musiciens d’orchestre avec brio et simplicité. Dans tous les cas, si les violonistes ou les flûtistes écoutent en moyenne plus de musique classique que leurs collègues trompettistes ou altistes, c’est aussi tout simplement parce qu’ils ont plus de chances d’en avoir écouté étant enfants.

La pédagogie de l’écoute

Le CD est choisi, la piste lancée, la ­playlist­ Spotify est programmée ou la radio allumée… Et ensuite ? Regardons d’encore plus près les oreilles des musiciens d’orchestre et intéressons-nous à la manière qu’ils ont d’écouter de la musique quand ils ne sont pas au travail. « Quand c’est de la musique classique, j’analyse tout. J’entends l’orchestration, la forme, j’essaie de deviner l’orchestre qui a enregistré l’œuvre, et puis, malgré moi, j’écoute aussi tout ce qui est purement technique : la justesse, la mise en place. Alors que pour les autres styles musicaux, j’entends d’abord plutôt le côté musical, pour le classique c’est d’abord le côté technique qui prime », observe une violoncelliste.
Cette distinction entre les types d’écoute – s’il s’agit de musique classique ou d’autres styles musicaux – est partagée par de nombreux musiciens d’orchestre, tous instruments et âges confondus : quand on les interroge sur la manière qu’ils ont d’écouter la musique classique, 16 % d’entre eux évoquent une écoute critique, comme une comparaison de ver-
sions ; 18 % parlent d’une écoute spéci­fique de leur propre instrument ; 12 % d’une écoute analytique, qui peut regrouper le fait d’entendre le nom des notes, les cadences, ou la forme de l’œuvre, par exemple ; 14 % avouent se concentrer sur la performance technique, quand seulement 8 % déclarent écouter de la musique classique en ambiance de fond, sans y prêter vraiment attention. Pour les autres styles musicaux, cette écoute passive, en musique de fond, atteint 35 %. Une flûtiste parisienne confirme cette séparation entre les différents types d’écoute selon le style musical : « Si je décide d’écouter quelque chose en particulier, c’est de la musique classique, que j’écoute de manière attentive ; si c’est pour une ambiance de fond, quand il y a des invités, par exemple, je lance une playlist de genre, ça peut être du jazz, de la soul… »

Le problème de l’oreille absolue

Cette écoute de la musique classique prend plusieurs formes et certaines peuvent être un frein à une écoute agréable. En effet, 45,5 % des musiciens ayant répondu au sondage déclarent avoir l’oreille absolue et 36,2 % considèrent que cela les gêne pour écouter de la musique pour leur plaisir. Effectivement, si l’oreille est entraînée toute la journée à percevoir le nom des notes, cette capacité ne peut pas être désactivée sur commande et risque de gêner l’écoute de manière non professionnelle.
Certains, comme ce corniste, décrivent une sorte de trac en écoutant de la musique classique : « Je n’écoute presque jamais le répertoire que je joue à l’orchestre, ça me fait trop peur, parce que si c’est quelque chose que j’ai déjà joué, je me rends compte de l’exposition de ma partie, et si c’est une œuvre que je vais jouer bientôt, je me dis que ça va être difficile, et cela me provoque du stress supplémentaire. » Ce trac par anticipation, ou par empathie, à l’écoute d’une œuvre du répertoire semble donc être pour certains musiciens – ceux dont les postes sont les plus exposés – un frein supplémentaire à une écoute plaisante de la musique classique.
Enfin, la question de l’écoute de la performance technique et du jugement critique semble également incommoder certains : comment écouter une symphonie que l’on connaît par cœur, sans faire attention à la justesse, à la mise en place ou à une difficulté technique ? Comme pour l’oreille absolue, cette écoute professionnelle, capable d’analyser et de percevoir les moindres détails, ne peut pas se mettre en veille, une fois la journée de travail terminée.
Si certains musiciens d’orchestre ne parviennent pas à écouter de musique classique de manière agréable en raison de leur oreille professionnelle, il semble naturel qu’une majorité d’entre eux choisisse d’écouter d’autres genres musicaux pour le plaisir, comme du jazz.

Peut-être Paul Bocuse se faisait-il un restaurant chinois de temps en temps et Antoine Griezmann se détend-il avec une partie de ping-pong entre amis, qui sait ? Et vous, qu’allez-vous écouter après la lecture de cet article ?

Manon Souchard
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