Jean-Sébastien Bach et l’argent

André Peyrègne 29/05/2019
Les questions de rémunération des compositeurs ne datent pas d’hier, comme le montre le cas du Cantor de Leipzig emprisonné à la suite d’une rupture de contrat !

Tous les ans, à Leipzig, dans les années 1730-1750, les services administratifs de la ville voyaient arriver une demande : elle concernait un rembour­sement de… l’impôt sur la bière, en vertu d’un décret vieux d’un siècle qui exonérait les employés des églises et des écoles. Cette demande émanait de Jean-Sébastien Bach, Cantor de Saint-Thomas – oui, le génie du choral et du contrepoint, le compositeur sublime des passions, des cantates, de la Messe en si. Il défendait ses intérêts !
Le père Bach, qui, lorsqu’il s’isolait du monde dans la pénombre de son orgue ou de son bureau, tutoyait le Ciel et dominait l’humanité, savait replonger dans la réalité des choses de la vie.
Comment en serait-il autrement avec un homme qui eut vingt enfants ? (sept avec Maria Barbara, treize avec Anna Magdalena).
Bach défendait son argent. Était-ce par nécessité ou par appât du gain ? Il n’avait jamais été protégé par un archevêque comme Mozart, un prince comme Haydn, un roi comme Haendel, une reine comme Scarlatti. Toute sa vie, il fut livré aux caprices des petits monarques. Parfois, il leur tint tête. Cela lui a valu… de faire de la prison.
Nous sommes en 1717. Bach est depuis 1708 au service du duc de Weimar. Il compose là l’essentiel de son œuvre pour orgue – dont la fameuse ­Toccata et fugue en ré mineur – ainsi que des cantates. Il a 32 ans et six enfants (dont Wilhelm Fried­mann et Carl Philipp Emmanuel). Il reçoit un salaire de 150 thalers par an. Mais il s’estime sous-payé. Aussi postule-t-il au poste d’organiste de la cathédrale de Halle. Il est pris.
– Quel sera mon salaire ? demande-t-il aux autorités.
– 170 thalers !
– À peine ? Je rentre chez moi !
De retour à Weimar, il dit au duc qu’il vient d’être engagé à Halle.
« Ne me quittez pas, réplique à peu près le duc. Je vous donne 200 thalers et vous restez chez moi ! »
Ainsi Bach demeura-t-il à Weimar.
Mais voilà que, lors du mariage du neveu dudit duc avec la fille du prince de Köthen, ce dernier découvre avec admiration la musique de Bach.
– Je vous engage comme Kappelmeister, lui propose-t-il.
– Impossible, j’ai promis au duc de Weimar de rester chez lui.
– Même si je double votre salaire ?
– Là, c’est différent. J’arrive !

L’histoire de la musique allait réaliser là une superbe affaire. Car la cour de Köthen étant calviniste et n’ayant pas usage de musique religieuse, Bach allait se consacrer à la musique instrumentale et composer les chefs-d’œuvre que sont ses suites et ses concertos pour divers instruments. Il tempérera son caractère et même son clavecin.
Son départ ne fut pas du tout du goût du duc de Weimar. Il cria à la trahison, à la malhonnêteté, à la félonie, à la rupture de contrat. Il n’y alla pas par quatre chemins. Il fit arrêter le maître et le mit en prison.
Bach fut incarcéré du 6 novembre au 2 décembre 1717. Après quoi, le duc finit par le libérer. Bach accepta sa détention avec résignation. À ce qu’on croit savoir, il ne fit aucune tentative de fugue…

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