Le “juste prix” de l’émotion musicale

29/05/2019
Adorno nous rappelle que « le consommateur adore véritablement l’argent qu’il a dépensé en échange d’un billet pour le concert de Toscanini » (Le Caractère fétiche de la musique).
Marx, Adorno et Bourdieu ont presque tout dit sur ce qui semble au mélomane une scandaleuse grossièreté : notre fétichisme de la marchandise, cette fantasmagorie qui fait apparaître le caractère social du travail comme un caractère des choses ; l’âpre contradiction entre l’illusion romantique de l’autonomie de l’art et la violence moderne de l’industrie culturelle ; la puissance du “capital symbolique” que certaines pratiques culturelles plus que d’autres, et parmi elle la “grande musique”, ajoutent à notre statut social.
Or c’est un fait : les musiciens sont des travailleurs et les auditeurs sont des consommateurs. Cela n’insulte ni les uns ni les autres, et c’est au système capitaliste tout entier qu’il faut toujours s’adresser si la valeur d’échange décolle exponentiellement de la valeur d’usage, si le plaisir dés­in­té­res­sé se plie au déplaisir des intérêts marchands, et si la liberté de l’artiste ne masque jamais tout à fait l’exploitation du travailleur.

Mais ce dont la critique de l’industrie culturelle a peu parlé à propos du musicien et de l’auditeur, c’est du type d’affectivité qui irrigue pour eux le lien obscur entre le tarif monétaire et l’émotion musicale. Du côté de l’artiste, dans la somme qu’il touche pour une performance lui est donné à sentir, confusément, quelque chose d’infiniment plus vaste : le prix de son effort et la valeur de sa passion. Cette somme particulière, furtivement, le rémunère chaque fois de ses larmes d’enfant s’usant à faire des gammes, de ses rêves adolescents qui le projetaient sur scène, de son opiniâtreté, des heures et des jours durant, à maîtriser un trait particulièrement difficile qui n’aura duré que quelques secondes lors du concert. Qu’avec ce cachet le musicien puisse payer son loyer ou ses dettes, nourrir ses enfants, remplacer sa vieille tenue de concert qui lui fait honte ou partir enfin, peut-être, se reposer sur une plage : tout cela lui indique qu’il y a de la place dans ce monde, dans cette société, pour des êtres voués à la musique.
Du côté de l’auditeur, c’est presque la même chose : dépenser pour l’émotion d’un concert l’équivalent des courses de la semaine, d’une nouvelle paire de chaussures ou de l’amende qu’on ne pourra pas payer, c’est affirmer chaque fois que l’émotion musicale est de ce monde au même titre que les contraintes matérielles de la nécessité. En outre, pour peu qu’il songe que son ­billet ou ses impôts ont participé à traduire pour l’artiste l’effort de sa passion en reconnaissance de son existence, l’auditeur aura court-circuité l’injustice fondamentale des estimations économiques en faveur d’un pur affect d’estime.
La dépense se fait alors marque d’empathie : aux deux bouts de la chaîne économique, le musicien et l’auditeur se trouveront subitement connectés l’un à l’autre par une sympathie toute particulière, qui est aussi une reconnaissance mutuelle. Chaque fois que le prix nie cette possibilité joyeuse, c’est qu’il est injuste. Entre la spéculation sur des artistes surpayés et l’exploitation indigne d’artistes sous-payés ; entre l’impossible gratuité du spectacle artistique et l’excès discriminant du prix des billets, seule une éthique de la reconnaissance affective saurait trouver un équilibre. Fragile expérience de pensée, qui seule pourrait faire de l’argent l’opérateur d’une éducation esthétique de l’homme. Et si l’on était en droit de nourrir la naïve utopie d’un “juste prix” en ce domaine, il devrait correspondre à la joie prise à sa propre histoire et à celle de l’autre.

Dorian Astor, philosophe et germaniste, spécialiste de Nietzsche
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