Petite histoire d’un grand disque : “Money Jungle”

Florent Servia 29/05/2019
Quand il enregistre “Money Jungle” avec Charles Mingus et Max Roach en 1962, Duke Ellington est déjà un artiste légendaire. Lui, l’ancien, le patriarche dont la musique de grands ensembles faisait rugir les ballrooms à travers l’Amérique.
Dans “Money Jungle”, il prouve que son immense carrière ne l’empêche pas d’écouter et de prendre acte des expérimentations en cours pour aboutir à cet album intime en trio. « Il n’y a que peu d’intérêt pour l’argent dans l’art, la musique sera toujours là quand l’argent se sera envolé ! » affirmera Duke ­Ellington, rappelant aussi que le « profit musical l’emporte sur une perte financière ». Plus que l’argent lui-même, le musicien pointait les dérives d’une industrie qui avait tendance à privilégier le business par rapport à l’art. Les instructions données par Ellington à Mingus et Roach pour “Money Jungle” éclairent cela. Mélodies et accords mis à part, les deux musiciens furent invités à imaginer « des serpents rampants dans la rue, la tête haute, qui sont des agents et des gens qui ont exploité les artistes ». Pour Duke Ellington, si le jazz avait une définition, c’était la liberté d’expression de ceux qui le faisaient.
Après dix ans sous contrat avec Columbia, où il avait eu le temps d’enregistrer de nombreux disques, Duke Ellington voyait son horizon s’élargir. Libéré de tout contrat, il se vit, par exemple, proposer par Impulse un enregistrement avec John Coltrane. Ce que sa situation antérieure n’aurait pas permis. Pour Columbia, il était resté avec les mêmes musiciens. Avec “Money Jungle”, il marque une rupture dans sa carrière. Préférant la petite formation à la grande, mettant un coup de neuf dans ses collaborations, et donc dans son art, le pianiste-compositeur rappelle une fois de plus, à qui en aurait douté, que d’infinies ressources reposent en lui.
La tension, perceptible dans ce disque anguleux où se frottent trois ego aux âmes de leaders, reflète non seulement un désaccord musical entre l’impétueux contrebassiste Charles Mingus et le batteur Max Roach, mais aussi le conflit humain et politique d’une époque embarquée dans une lutte bouillonnante pour que les droits civiques l’emportent sur la ségrégation subie par la population noire américaine. Le phrasé de Duke Ellington montre une conception inédite de l’espace dans son jeu, Max Roach est en feu… Ainsi va le jazz du début des années 1960, viscéral, engagé dans des explorations qui feront date. Quant à Duke Ellington, dont l’œuvre est marquée par la constance d’une créativité libérée de la quête de l’argent, il sera, en 2009, le premier Noir à apparaître seul sur une pièce de monnaie en circulation aux États-Unis (25 cents), accompagné de la mention ­ “Justice for all”.
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