Droit de réponse du collectif de soutien à la création musicale sur France Musique

Rédaction 03/06/2019

Après leur manifestation du mardi 28 mai, les membres du collectif réagissent à l’interview donnée par Marc Voinchet à La Lettre du Musicien.

M. Voinchet, vous évoquez les termes d’"intox" et de "rumeur" en ce qui concerne la réorganisation de certains des programmes de France Musique à la rentrée prochaine. Or, nous savons de source sûre qu’il ne s’agit en aucun cas de fausses rumeurs et qu’une réorganisation des programmes et une disparition ou une diminution du temps de programmation de certaines émissions sont envisagées. 
Nous nous sentons donc concernés par la disparition de certaines des émissions citées, émissions de référence qui manifestent la diversité de la création et de la recherche musicales, qu’elles soient écrites ou improvisées.
Face à ces annonces absolument dommageables pour tout un pan de la création et de la recherche musicales, nous demandons que l’expertise des musiciennes et musiciens, actrices et acteurs de la création à tous niveaux sur le terrain soit prise en compte.

Ces émissions ont pour vocation de diffuser largement, sur tout le territoire français, des musiques de création et de recherche auxquelles des populations n’auraient pas accès sans Radio France, qui est, précisons-le, une radio de service public.
 Nous tenons donc à rappeler ici certaines des missions citées dans le Cahier des missions et des Charges de Radio France fixé par décret conformément à l’article 48 de la loi du 30 septembre 1986. Quelles sont ces missions et « obligations » (ce dernier terme étant mentionné par vos soins sur le site internet de Radio France) ?

L’unique article issu du Cahier des Missions et des Charges mis en exergue sur le site de Radio France est éloquent et nous relevons des "missions" qui seraient négligées par la nouvelle organisation des programmes telles que "la lutte contre les discriminations", "la représentation à l’antenne", "la diversité des origines et des cultures", "le traitement à l’antenne des différentes composantes de la population". Citons l’article ici :

"La société participe aux actions en faveur de la cohésion sociale et à la lutte contre les discriminations. Elle prend en compte, dans la représentation à l’antenne, la diversité des origines et des cultures de la communauté nationale. Elle veille à ce que ses programmes donnent une image la plus réaliste possible de la société française dans toute sa diversité. Elle accorde également une attention particulière au traitement à l’antenne des différentes composantes de la population. De façon générale, elle promeut les valeurs d’une culture et d’un civisme partagés."

(Cahier des charges RF sur cohésion sociale, lutte discriminations : Article 5-1 (cf décret n° 2006-645 du 1er juin 2006) SOURCE : site de Radio France)

Ces missions auxquelles Radio France, radio de service public, s’est engagée, ne sont-elles pas en péril avec l’annonce d’une réorganisation des programmes qui fera disparaître ou réduira le temps d’antenne de certaines émissions qui entrent dans les critères de diversité défendus par cette Charte et priverait les auditeurs des missions fixées par Radio France ?

Pourquoi le volume horaire dédié aux émissions consacrées aux musiques de recherche et de création diminue-t-il drastiquement ? En quoi cette décision peut-elle être conforme à la mission de garantir une diversité et une pluralité de propositions musicales auxquelles Radio France s’est engagée ? Cette décision va au contraire à l’encontre de cette mission.

Pourquoi supprimer la seule émission d’improvisation, qui plus est présentée sous la forme d’un concert ouvert au public ? N’y aura-t-il donc plus de place pour l’improvisation libre sur France Musique, sur la Radio de service public ? Ce choix supprime donc l’accès des auditeurs à cette forme musicale qui a toute sa place dans la création musicale et il supprime également la possibilité pour les artistes qui exercent dans ce champ musical de présenter leur travail en direct et dans un cadre de diffusion destiné à tout le territoire. N’est-ce pas un choix discriminatif envers ce genre musical et comment peut-il être justifié ?

Le regroupement annoncé des différentes émissions concernées par cette réorganisation en un même créneau horaire ne peut avoir qu’un impact négatif sur la clarté d’identification des genres musicaux et des esthétiques pour les auditeurs.trices. Ce choix présente l’inconvénient, non seulement d’induire une confusion dans l’esprit des auditeurs.trices qui n’auront plus la possibilité de repérer la spécificité des approches de chacun.e des producteur.trices de ces émissions qui ont le mérite de mettre en avant la singularité des artistes invitée.s. Un créneau commun comporte donc le risque de générer une confusion des genres et de niveler toutes ces musiques dont l’une des qualités essentielles est d’exprimer des approches plurielles, une singularité et une diversité.

Par ailleurs, il est évident qu’un tel regroupement conduirait à une diminution du temps accordé à ces émissions qui jusqu’ici avaient chacune une plage d’écoute bien définie.
La mission d’une radio de service public est également de transmettre : il est fondamental de préserver la singularité de chacunes et chacuns des productrices et producteurs ainsi que des artistes invités. Rappelons que tout un pan de la population n’a pas forcément accès à des concerts, des festivals et des évènements musicaux selon la zone géographique habitée. La mission d’une radio de service public, et Radio France en est une, est de pallier cette inégalité des territoires et de donner accès à tous et toutes à une mosaïque d’émissions, de concerts et de portraits d’artistes qui n’arriverait pas dans leurs territoires sans la radio, porteuse d’un « musée imaginaire » le plus diversifié possible.

En référence à cette question, comment la décision de diminuer le nombre de captations de concerts peut-elle être cohérente ? Elle va à l’encontre de ce souci d’égalité qui consiste à permettre à tous et toutes l’accès à une pluralité de musiques, quel que soit leur genre et leur esthétique. Elle ne ferait qu’amplifier le processus de désertification culturelle à l’œuvre depuis un certain nombre d’années et contre lequel nous nous élevons. Une radio de service public se doit d’être et de rester un outil d’accès au savoir, à la connaissance, à la découverte.
 Par ailleurs, une diminution de la captation des concerts aurait un autre effet négatif, celui de mettre en danger la survie et la pérennité de certains festivals dont le rayonnement est grandement favorisé par la diffusion radio des concerts qu’ils organisent et dont les subventions qui les soutiennent et assurent par conséquent leur survie sont liés à leur diffusion dans des émissions de radio.
 Double phénomène de désertification culturelle grandissante annoncée: moins d’émissions de radio pour ceux et celles qui vivent dans des zones où peu de concerts sont proposés et moins ou plus du tout de festivals ou d’évènements musicaux dans les zones où ils étaient encore présents.
 Et c’est d’autant plus manifeste pour les concerts d’improvisation qui sont programmés dans l’une des émissions menacées de disparition dans le cadre de cette refonte de la grille de France Musique.

L’improvisation est en effet indispensable à la radio publique. Or, il apparaît ici que c’est elle qui est la grande oubliée de la refonte des grilles de France Musique. L’improvisation se place au coeur de la musique et constitue ainsi un lieu de rencontre entre les grandes traditions que représentent le jazz, les musiques de tradition orale, la composition contemporaine écrite ou électroacoustique. L’improvisation et les différentes musiques libres sont en quelque sorte une petite minorité d’une famille musicale déjà minoritaire, celles des musiques de création.

Le motif de l’injonction de la Cour des comptes à faire des économies n’est pas recevable. Les économies ne peuvent pas porter sur la création artistique et sur l’accès à une diversité culturelle ! Voici ce que nous souhaitons rappeler : la radio publique est un service public et n’a donc pas vocation à se soumettre aux dictats de la compétitivité. C’est une priorité de maintenir la place de la musique de création, de la recherche et de l’expérimentation musicales et de les distinguer de l’industrie musicale.
Ces genres musicaux ne se mesurent pas au nombre d’auditeurs ni à la quantité de clics. L’improvisation est un mouvement musical se déployant d’oreille à oreille et propose parfois de manière inconsciente différentes manières de vivre l’aventure musicale d’aujourd’hui. Il participe à l’évolution de la pensée musicale et entretient des liens très forts avec les disciplines qui l’entourent. Improviser n’est pas une distraction fugitive ou un amusement de fin de soirée mais une démarche d’expression constante et passionnée.

Ces musiques ont toutes en commun la volonté de participer à l’aventure de la création musicale de notre temps, de ne pas dupliquer ce qui nous précède mais au contraire de tenter d’aller ailleurs. Nous sommes conscients que cette réorganisation de France Musique met en danger la représentation de la diversité des esthétiques et des genres.

Oui, nous sommes inquiet.e.s et à juste titre, car nous sommes lucides sur l’évolution de la politique culturelle menée depuis de nombreuses années sur la radio de service public. En effet, les budgets de la recherche et de la création musicales en France ne cessent de diminuer depuis les années 1990.

Nous sommes déjà plus de 24 000 actrices et acteurs, auditrices et auditeurs de la musique, de la radio, signataires d’une pétition en ligne dénonçant la menace qui pèse sur les émissions qui proposent cette diversité musicale à laquelle nous tenons et qu’il nous est insupportable de voir ici supprimée.

Le Collectif de soutien à la création musicale sur France Musique Paris, le 3 juin 2019

 
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous