Orchestres en Espagne : le succès du modèle français

Antoine Pecqueur 15/03/2009
Après avoir été longtemps déconsidérées, les formations symphoniques d’Espagne sont aujourd’hui comparables aux autres phalanges européennes. Nous sommes allés à la rencontre de musiciens français en poste dans ces orchestres.
Le régime franquiste avait été désastreux pour l’Espagne non seulement pour les droits de l’homme, l’économie, la diplomatie..., mais aussi pour la culture et notamment la musique classique. Les interprètes ne pouvaient pas aller étudier à l’étranger et, réciproquement, les artistes étrangers ne venaient pas se produire en Espagne. En conséquence, les orchestres espagnols étaient peu nombreux et de qualité plus que moyenne. A partir de la mort de Franco, en 1975, les choses ont considérablement évolué, imprimant un nouveau souffle à la culture espagnole. L’intégration à l’Union européenne en 1986 a permis au pays de bénéficier de fonds considérables pour son développement artistique. Lorsque l’écrivain Jorge Semprun devient ministre de la Culture en 1988, il décide de transposer en Espagne le plan musical conçu en France par André Malraux et Marcel Landowski. D’où un fonctionnement des orchestres espagnols comparable en de nombreux points à notre propre système (financement public, mode de recrutement...). Aujourd’hui, chaque autonomie (province) possède ainsi son propre orchestre, qui n’a plus à rougir de la comparaison avec d’autres formations européennes.

Le système des conservatoires espagnols
Si les orchestres ont longtemps été de niveau assez faible en Espagne, c’est en partie à cause du système des conservatoires, qui se limitait à deux cursus : élémentaire et moyen. Là aussi, la situation a évolué. « Il y a toujours des établissements qui proposent les cursus élémentaire (quatre ans) et moyen (cinq ans). Mais à ce dispositif vient s’ajouter, dans les grandes villes, un conservatoire dit supérieur qui dispense des cours répartis sur quatre ans », nous explique Stéphane Loyer, tromboniste à l’Orchestre symphonique de la Radiotélévision espagnole (dirigé par Adrian Leaper) et professeur au conservatoire de Saragosse. Ce nouveau système a permis de mieux former le jeune instrumentiste au métier de musicien d’orchestre. Pour autant, le niveau des conservatoires supérieurs n’est pas comparable à celui de nos CNSMD, mais équivaudrait plutôt au cycle supérieur des grands CRR. « Certains conservatoires espagnols, comme celui de Saragosse, ont en outre créé des cycles de perfectionnement de deux ans. Pour le trombone, le professeur n’est autre que Gilles Millière, qui enseigne au CNSMD de Paris », poursuit Stéphane Loyer. On notera par ailleurs que les jeunes musiciens espagnols sont aussi de plus en plus nombreux à poursuivre leurs études à l’étranger et intègrent d’ailleurs régulièrement des postes convoités dans les grands orchestres symphoniques.

Des orchestres cosmopolites
Mais, même si le niveau des musiciens espagnols s’est nettement amélioré depuis une dizaine d’années, les orchestres continuent de recruter de nombreux instrumentistes étrangers. Les musiciens français sont d’ailleurs nombreux à se présenter aux concours, car, contrairement à ce qui se passe en Allemagne ou en Angleterre, il n’y pas de présélection sur dossier avant l’épreuve en elle-même. Les phalanges espagnoles attachent en général une grande importance au fait de ne pas favoriser les musiciens "autochtones". François Proud, basson solo de l’Orchestre symphonique d’Euskadi au Pays basque (dirigé par Andres Orozco-Estrada), se souvient du déroulement de son concours : « Il y avait en finale un bassoniste basque, qui avait fait l’intérim avant que le poste ne soit renouvelé, et moi-même. Pour ne pas être influencé, le jury a demandé de refaire la finale en rajoutant un paravent. On est loin des petits arrangements qu’il peut parfois y avoir dans certains orchestres européens. » En Espagne, les pupitres de cordes sont largement occupés par des musiciens d’Europe de l’Est, pour des raisons historiques : la fin du franquisme a coïncidé avec l’émancipation des pays de la Mitteleuropa du joug de l’Union soviétique. Des cars entiers de musiciens polonais ou hongrois partaient ainsi en Espagne pour faire le tour des concours d’orchestres... « Il y a au moins quinze nationalités différentes dans notre orchestre : des Asiatiques, des Américains, des Australiens... Cela apporte une grande richesse culturelle, même s’il est nécessaire que les différents pupitres arrivent à mêler des écoles de jeu parfois différentes », témoigne Vincent Lalire, tromboniste de l’Orchestre symphonique des Baléares, que dirige le Français Philippe Bender (lire ici).

Des conditions de travail variables
Hormis quelques exceptions, les salaires des musiciens espagnols restent plus faibles que ceux de leurs homologues français. Quand un musicien entre dans un orchestre, il gagne en moyenne 1 500 euros net (jusqu’à 2000 euros pour des postes de solistes). Avantage : les salaires espagnols sont échelonnés sur quatorze mois. Et le coût de la vie, est-il plus faible qu’en France ? « Cela reste vrai pour les aliments et les vêtements, note Vincent Lalire. Mais ce n’est pas le cas de l’immobilier, en particulier dans le contexte actuel. » Certains musiciens profitent de leur situation frontalière pour vivre en France et faire ainsi quelques économies. C’est le cas de François Proud qui travaille à San Sebastian mais vit près de Biarritz : « En Espagne, les retenues pour les impôts sont de 23 %. Si on vit en France, elles ne sont que de 6,7%.» Tous les musiciens s’accordent à dire que s’il est un atout dont bénéficient les orchestres espagnols, c’est l’ensoleillement du pays. Est-ce donc pour cette raison que les instrumentistes qui s’y sont installés sont rares à partir pour un autre orchestre?

Des orchestres publics et privés
La majorité des orchestres espagnols est financée par les pouvoirs publics. L’Etat gère directement l’Orchestre national d’Espagne (dirigé par Josep Pons). Dans les autonomies, les orchestres sont financés par les collectivités locales, à l’instar des orchestres allemands dans les Länder. Il existe par ailleurs des formations privées, comme l’Orchestre symphonique de Madrid, actuellement dirigé par Jesus Lopez Cobos. « Nous sommes un orchestre autogéré, sur le modèle de l’Orchestre philharmonique de Vienne. Nous avons un contrat avec le Teatro Real, où nous jouons dans la fosse les opéras et les ballets », explique Mickaele Granados, la harpiste française de l’Orchestre. L’avantage de telles structures, c’est leur souplesse : par exemple, pas besoin, pour des questions administratives, d’attendre des années pour remplacer un instrument défectueux. Par contre, les musiciens sont soumis à une certaine pression. « Nos contrats sont de sept ans. Nous sommes donc dans une situation incertaine, ce qui n’est pas des plus tranquillisants », poursuit Mickaele Granados. Un statut plus proche par sa fragilité de celui des musiciens freelance (intermittents du spectacle en France) que de celui des instrumentistes d’orchestres français, en contrats à durée indéterminée. Les musiciens de l’Orchestre symphonique de Madrid sont d’autant plus inquiets que le Teatro Real va connaître une nouvelle orientation avec l’arrivée de Gérard Mortier au poste de directeur artistique en 2010. Ce qui est déjà sûr, c’est que le mandat de Jesus Lopez Cobos, qui prend fin en 2010, ne sera pas renouvelé, et que l’orchestre fonctionnera avec différents chefs invités. Une formule que les musiciens de l’Opéra de Paris ont déjà testée...

La zarzuela : l’opérette espagnole
Autre formation privée : l’Orchestre de la communauté de Madrid (dirigé par José Ramon Encinar), structuré sous la forme d’une fondation. Cette phalange est associée au Théâtre national de la zarzuela. « La zarzuela, c’est l’opérette espagnole. Il s’agit d’une musique traditionnelle, alternant airs, dialogues et danses typiques, comme la jota ou la seviliana. Il y a des ouvrages qui sont d’une richesse harmonique digne de l’opéra, comme La Dona fancisquita de Vives, et d’autres qui se limitent à une écriture répartie entre le thème et l’accompagnement », observe Anne-Marie North, premier violon solo de l’Orchestre de la communauté de Madrid depuis 1998, après avoir joué au sein de l’Orchestre du Capitole de Toulouse. Le genre de la zarzuela est beaucoup plus populaire en Espagne que ne l’est restée l’opérette en France. Tous les musiciens le confirment : dès qu’un orchestre programme une zarzuela, la salle est pleine. Au Théâtre national de la zarzuela, les productions durent d’ailleurs un mois, à raison de cinq soirs par semaine.

L’orchestre de Valence, la formation d’élite
Créée en 2006, c’est déjà la meilleure phalange symphonique espagnole. L’Orchestre de la communauté de Valence a été fondé sous l’impulsion du chef Lorin Maazel qui a recruté des musiciens dans le monde entier. « La ville de Valence a souhaité organiser son développement selon deux axes : le sport, avec notamment les championnats de formule 1 et l’America’s Cup, et la musique », remarque la Française Nesrine Belmokh, violoncelliste de l’Orchestre de la communauté de Valence. Doté d’un budget sans équivalent en Espagne, l’orchestre rémunère bien mieux ses musiciens que les autres formations du pays (3 200 euros net par mois en moyenne). Destiné avant tout à l’opéra, l’Orchestre propose néanmoins un programme symphonique par mois. La marque de fabrique de cet orchestre, c’est son enthousiasme irrésistible. « Il y a une énergie, une puissance incroyable, témoigne Nesrine Belmokh. Cela saute aux yeux dans La Tétralogie de Wagner que nous faisons actuellement avec Zubin Mehta. » Pour autant, la situation n’est pas absolument idyllique. Le chef Lorin Maazel a décidé de quitter l’orchestre à la fin de cette saison, seulement trois ans après sa création, sans doute pour des raisons financières. Les rumeurs annoncent la nomination de Riccardo Chailly...

Les harmonies à l’honneur
La région de Valence est également réputée pour la qualité de ses harmonies. Nommées bandas, elles constituent un véritable phénomène de société. « Le moindre village a deux harmonies auxquelles sont associées des écoles de musique. Cela a permis de faire de cette région le bastion des vents espagnols », affirme le tromboniste Stéphane Loyer. Outre ces ensembles amateurs, il existe également en Espagne des harmonies professionnelles, civiles ou militaires. « Ce sont des ensembles de quatre-vingts musiciens, où les salaires sont nettement meilleurs que dans les orchestres symphoniques. Par contre, il est très difficile, voire impossible, pour un non-Espagnol d’intégrer ce type d’orchest. Il y a un vrai protectionnisme dans ce domaine », poursuit Stéphane Loyer. Aujourd’hui, si l’école de cordes espagnole n’atteint pas encore le niveau français, allemand ou anglais, ce n’est pas le cas des vents, qui occupent désormais le haut du pavé.

Des salles de concert dernier cri
Peu de pays peuvent s’enorgueillir de posséder un aussi grand nombre d’auditoriums modernes que l’Espagne. La création des orchestres a été accompagnée de la construction de nombreux bâtiments. Santiago Calatrava, star espagnole de l’architecture, a réalisé des salles particulièrement spectaculaires, notamment l’Opéra de Tenerife, dont la scène donne sur l’océan, ou le Palais de la musique de Valence, une véritable sculpture aérienne. C’est dans cette dernière salle que Nesrine Belmokh a la chance de jouer au quotidien : « Ce sont des conditions de travail splendides. Il y a une salle d’opéra de 1400 places et une autre de la même capacité pour le symphonique. » Le Pays basque n’est pas en reste, avec notamment le Kursaal de l’architecte Rafael Moneo. « Pour l’autonomie basque, la culture est une priorité. D’où la construction de salles magnifiques, qui sont de vrais complexes. Leur usage n’est pas uniquement musical : le Kursaal accueille ainsi des congrès, un festival de cinéma... », explique François Proud. Et la construction des salles n’est pas prête de s’arrêter. Dans deux ans, Palma de Majorque accueillera ainsi un nouveau palais des congrès sur le front de mer.

Si l’essor des orchestres symphoniques n’est plus à démontrer, l’Espagne possède encore peu de formations spécialisées. Pour le répertoire baroque, deux ensembles sont régulièrement à l’affiche : l’Orchestre baroque de Séville (dirigé par la violoniste anglaise Monica Huggett) et l’Al Ayre español (sous la houlette du violoniste Eduardo Lopez Banzo) formations où l’on retrouve d’ailleurs un bon nombre de "baroqueux" français. L’enseignement de la musique ancienne se développe, grâce en particulier à l’Ecole supérieure de musique de Catalogne, à Barcelone, où enseigne notamment le violoncelliste français Bruno Cocset. Quant à la musique contemporaine, le paradoxe est qu’il y a un grand nombre de compositeurs espagnols de grande qualité (Luis de Pablo, Cristobal Halffter, Ramon Lazkano...), mais relativement peu d’ensembles destinés à ce répertoire. On signalera cependant le travail important réalisé à Madrid par le Centre pour la diffusion de la musique contemporaine. Il y a fort à parier que le développement musical de l’Espagne se poursuivra activement, à condition toutefois que le pays se relève de la crise financière et économique actuelle qui l’a particulièrement touché.

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