Michel Orier : « Il va falloir réajuster les effectifs, mais sans toucher à la qualité artistique »

Antoine Pecqueur 25/06/2019
Le directeur de la musique à Radio France fait le point sur les conséquences du plan d’économies sur les formations musicales (Orchestre national de France, Orchestre philharmonique de Radio France, chœur et maîtrise de Radio France).
Le plan d’économie de Radio France (RF) prévoit une réduction de 60 millions d’euros sur un budget de 600 millions. Quel sera l’impact pour la musique ?
Ce qui nous aide dans ce contexte, c’est qu’au cours des trois dernières années, nous avons prouvé l’utilité des quatre formations de Radio France. Leur existence et leur nombre ne sont pas remis en cause, c’est un fait majeur qu’il convient de souligner.
Le nouvel auditorium de Radio France s’est inséré dans le paysage parisien, ce qui était un vrai challenge après l’ouverture de la Philharmonie. En trois ans, nous avons connu une progression de 45 % du nombre de billets vendus et doublé le nombre d’abonnements. Nous accueillons désormais chaque saison 170 000 spectateurs et affichons une fréquentation moyenne de 90 % sur le symphonique. Nous avons par ailleurs développé la présence des formations sur tout le territoire : nos orchestres se produisent dans une vingtaine de villes en France chaque année.
Le plan stratégique de RF proposé par la présidente Sibyle Veil compose avec 20 millions d’euros de baisse de la dotation de l’Etat, à laquelle s’ajoutent 20 millions d’augmentation mécanique des charges et un redéploiement de 20 millions pour la transformation numérique de l’entreprise. Cette réforme va affecter tous les secteurs de la radio ; la musique ne peut pas en être exonérée.
Le rapport de la Cour des comptes qualifie de « minimale » les réformes opérées par les formations musicales…
La Cour des comptes reproche aux musiciens de ne pas remplir leurs obligations en nombre d’heures, ce qui est faux. Nous avons renégocié en 2017 la convention collective, ce qui a amélioré le fonctionnement de nos formations. La musique à Radio France contribue d’ores et déjà au rééquilibrage souhaité.
Mais alors, comment réduire aujourd’hui les coûts ?
Nous allons être amenés à questionner le nombre de musiciens par formation. Il va falloir réajuster les effectifs. Avec toutefois un souci premier : ne pas toucher à la qualité artistique de nos formations. Il nous faut trouver le modèle de l’orchestre et du chœur symphonique de demain. Cela passera aussi par un peu moins de programmes, mais qui seront joués davantage pour toucher un public plus large. La situation est difficile, mais c’est aussi une opportunité pour inventer une nouvelle manière de fonctionner.
Que va-t-il se passer pour les concours de recrutement ?
La plus grande partie des concours est pour l’heure gelée, hormis pour quelques postes clés. Il y a actuellement un certain nombre de postes vacants ; il est évidemment préférable de ne pas les remplacer, plutôt que de toucher aux musiciens en place.
Ne faut-il pas baisser les salaires des directeurs musicaux, de plusieurs centaines de milliers d’euros par an, et ceux des chefs invités, parfois de plusieurs dizaines de milliers d’euros pour un concert ?
Nous sommes assez vertueux en ce domaine et n’allouons déjà plus les mêmes montants que par le passé, y compris en ce qui concerne les directeurs musicaux. Nous ne reviendrons pas à ces anciens niveaux d’engagement financiers. Emmanuel Krivine terminant son mandat après la saison 2020-2021, la question de sa succession à l’ONF est donc posée. A l’issue de cette dernière saison, il sera premier chef invité ; chargé de trois programmes par an. A l’Orchestre philharmonique, Mikko Franck a, pour sa part, été renouvelé jusqu’en 2022. Le renouvellement des chefs offre l’occasion de redéfinir nos attentes, tout en ne cédant rien sur l’artistique, d’être vigilants sur l’ouverture esthétique et sur le rôle sociétal de l’orchestre d’aujourd’hui.
Mais un chef comme Riccardo Muti, au cachet exorbitant, est toujours invité. Ne faudrait-il pas un top fee pour les chefs ?
Il y a un attachement des musiciens de l’Orchestre national à Riccardo Muti. Il pourrait refuser et aller ailleurs. Je tiens à préciser qu’il n’y a qu’un Riccardo Muti dans la saison. En outre, nous avons un contrôleur financier qui veille au grain. Il existe effectivement un top fee dans certains pays, notamment dans les maisons d’opéras pour les cachets des chanteurs et des chefs, mais ce top fee est parfois de façade… Il reste qu’il est effectivement nécessaire de réguler les salaires des chefs.
Quel va être l’effet sur les tournées ?
Il est important de veiller à équilibrer financièrement les tournées, en négociant les prix de ventes et en cherchant le soutien de partenaires privés. Mais n’oublions pas qu’un orchestre a besoin d’une visibilité internationale : chaque orchestre de Radio France fait une tournée internationale par an, d’autres orchestres en font plus. Nos priorités restent cependant les concerts à Paris – écoutés par plus de 125 000 auditeurs de France Musique –, notre présence en France, et le service de la radio.
Faut-il améliorer la différenciation entre les formations ?
L’Orchestre national est davantage axé sur le grand répertoire et va déployer une mission importante en région. Beaucoup de territoires ne disposent pas d’orchestre au volume suffisant pour jouer la musique en grand effectif des 19e et 20e siècles et nous pouvons, là, jouer un rôle complémentaire et utile à nos concitoyens. Même si le National a renoué avec la création, la musique contemporaine reste l’ADN de l’orchestre philharmonique, une formation qui excelle sur le grand répertoire, mais qui est également très investie dans le renouvellement de la forme du concert et qui collabore à nombre de formats radiophoniques.
Et qu’en est-il du chœur ?
Le chœur de Radio France est le seul chœur symphonique français et il le restera. Mais il doit sans doute à l’avenir davantage se produire seul, en valorisant un répertoire n’appelant pas le concours des orchestres. Son projet doit être repensé en ce sens pour gagner en visibilité et reconnaissance.
Mais n’est-il pas confronté à un problème de vieillissement ?
Tous les chœurs sont aujourd’hui confrontés à la question du vieillissement. Le chœur de l’Opéra de Paris a un statut un peu différent parce qu’il est le seul qui bénéficie d’un régime spécial de retraite. Mais le problème va aussi se poser pour les chœurs indépendants ; ce n’est pas juste un problème technique, c’est aussi un problème humain.
Comment développer les ressources propres ?
Nous avons des objectifs importants en matière de mécénat. Nous levons aujourd’hui un peu moins d’un million d’euros, nous en visons six. A titre de comparaison, le mécénat de l’Opéra de Paris s’élève à 16 millions.
Mais ne craignez-vous pas la réforme de la loi Aillagon, qui permet 60 % de déductions fiscales, entreprise actuellement par le gouvernement ?
Si la réforme a pour objectif de réguler des effets de bords, cela peut être une solution. Mais diminuer l’apport de ce dispositif, aurait des conséquences très fortes sur le monde culturel. L’apport du mécénat n’est plus une variable d’ajustement. Après la suppression de l’ISF, cette réforme pourrait être dévastatrice. S’il faut modifier cette loi, il faut le faire “la main tremblante”.
Quel est le calendrier du plan d’économie de Radio France ?
Le plan stratégique de Radio France proposé par Sibyle Veil comporte une phase de dialogue social importante. Il va tout d’abord y avoir les négociations avec les partenaires sociaux. Les retombées sur les formations seront connues à l’automne.

Propos recueillis par Antoine Pecqueur

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