En Grèce, les réfugiés s’intègrent par la musique

Vincent Agrech 26/06/2019
Le Sistema Grèce, adaptation du modèle vénézuélien, s’est établi dans les camps de réfugiés, au sein d’une société grecque mise à genoux par la crise économique. De ses débuts modestes à son succès actuel, récit de cette aventure et rencontre avec des destins extraordinaires d’élèves et d’enseignants.
Ce soir, j’ai revu Pooya. On ne nous avait jamais présentés. Pourtant, nous avions dansé ensemble. C’était en novembre 2016, dans le camp de réfugiés de Skaramagkas, dans la banlieue du Pirée. Comme la plupart d’entre vous, je ne m’étais même jamais approché d’un camp de réfugiés. Mon imagination s’effrayait de visions sordides. La réalité s’avérait surtout sinistre. L’asphalte d’un port militaire sur les eaux grises du golfe de Megara, entouré côté terre de barbelés destinés à empêcher intrusions ou évasions – selon l’état d’avancement de leur dossier, certains sont libres d’aller et venir, d’autres assignés à résidence.
Des files de conteneurs alignés, dortoirs, sanitaires, cuisines, salles de vie commune. Pas de crasse ni de pénurie alimentaire, et des installations de chauffage et de climatisation. Contrairement à d’autres camps – en particulier ceux de l’île de ­Lesbos, qui connaissent une crise humanitaire dramatique –, le gouvernement grec, l’Union européenne et les ONG sont parvenus jusqu’ici à assurer un quotidien digne à Skaramagkas. Mais plus de trois mille personnes s’y entassent dans le désœuvrement, le souvenir traumatique de la guerre et de l’exil, les conflits prompts à se rallumer entre Kurdes, Syriens et Afghans. Un tiers d’enfants, dont très peu parviennent à être scolarisés à l’extérieur, auxquels parents et associations tentent d’apporter, derrière les grillages, quelques heures hebdomadaires d’enseignement. Pooya est l’un d’eux.

« L’Europe nous parque dans ses pays les plus pauvres »

« J’arrivais d’Afghanistan, me racontera-t-il dans un bon anglais, lors de nos retrouvailles. Je venais d’avoir 12 ans quand nous sommes partis. Papa vendait des meubles, maman des produits de ­maquillage. Avec la guerre civile, la vie devenait impossible, sortir pour aller à l’école était trop dangereux. Alors, nous avons laissé tout ce que nous avions, trouvé des passeurs pour traverser l’Iran, la Turquie, puis la mer jusqu’à l’île de Samos. Je n’aime pas me souvenir de ce voyage. Après Samos, on nous a amenés dans un premier camp près d’Athènes, mais il y avait des moustiques dangereux, et depuis nous attendons à Skaramagkas, en espérant pouvoir continuer vers l’Allemagne ou l’Angleterre pour que mes parents retrouvent du travail. »
L’anonymat des chiffres et des images en plan large fait souvent perdre de vue cette évidence : les réfugiés, c’est vous, c’est moi, ce sont nos enfants. « Pourquoi l’Europe nous parque-t-elle dans ses pays les plus pauvres, dont la population a déjà du mal à vivre décemment, et où le taux de chômage est parmi les plus forts ? » s’irrite Juan, qui vient du Kurdistan où il a dû abandonner son emploi de technicien informatique. À Skaramagkas, il s’implique aux côtés des ONG dans l’encadrement des enfants, afin de soutenir leur assiduité aux cours de langues, de mathématiques, de musique.

Jeux rythmiques et chansons

De musique ? En 2016, dans un préfabriqué à peine plus grand qu’un conteneur, on se serre au milieu d’une vingtaine d’enfants de 6 à 12 ans, et une dizaine d’adultes, bénévoles grecs ou étrangers. Antigoni ­Keretzi, chef de chœur et pédagogue athénienne réputée, commence à distribuer des partitions. Lourdes ­Sanchez, directrice du chœur Simon-­Bolivar du Venezuela, voit venir le malentendu et change de tactique : à part la petite fille syrienne qui s’est précipitée avec joie sur le clavier portatif apporté pour l’occasion, aucun des participants ne sait lire la musique.
La leçon va alors s’organiser sous forme de jeux rythmiques et de courtes chansons. D’abord, créer une ambiance harmonieuse autant qu’attentive, dynamique mais concentrée. Déracinés, ballottés, confrontés aux angoisses et à la dépression de leurs parents, parfois aux deuils, les enfants sont aussi spontanément affectueux qu’agités et pris de soudains accès de violence. Pooya et ses copains sont de vrais petits durs, que leurs bagarres font rouler dans la poussière. Mais Lourdes, si elle triomphe aux Proms et à la Scala avec son chœur professionnel, a derrière elle l’expérience d’années de barrios (“quartiers” en espagnol) vénézuéliens, où l’enseignement musical est le moyen d’arracher les jeunes à la pauvreté et à l’emprise des gangs. Elle sait accorder avec un lumineux sourire le petit câlin qui rassure, et focaliser l’énergie de ses jeunes troupes. Sous le ciel plombé de cet humide après-midi d’automne, nous nous prenons les mains et dansons une ronde sur ces paroles immortelles : “Coco loco, coco loco”. C’était la première séance du Sistema Grèce.

Concert avec l’Orchestre de la radiotélévision grecque

Deux ans et demi plus tard, un radieux soleil brille sur le Pirée et le nouveau centre culturel de la Fondation ­Stavros-Niarchos. Conçu par Renzo ­Piano, le monumental complexe de verre et de marbre déploie sur plusieurs kilomètres ses rampes de jardins suspendus et ses plans d’eau, qui prolongent les bâtiments jumeaux de la Bibliothèque nationale et de l’Opéra. Symbole d’une résilience à la pire crise économique de l’histoire de la Grèce, qu’on n’ose encore qualifier de renaissance après une décennie de saignée économique et sociale. Le théâtre de mille quatre cents places accueille ­aujourd’hui le concert “Side by Side” de l’orchestre de la Radiotélévision hellénique et du Sistema Grèce.
L’orchestre du Sistema Grèce ? Celui de Pooya et ses copains, qui devaient se concentrer il y a trente mois pour chanter “Coco loco” ? Rayonnant, l’adolescent a aujourd’hui 15 ans et présente ses camarades au public, son violon à la main. « Quand j’étais petit, j’adorais la musique des dessins animés comme Tom et Jerry, me confiera-t-il ensuite sur un ton rieur. Six mois après le début des cours de chant, les professeurs du Sistema Grèce ont commencé à nous apporter des instruments à Skaramagkas. Avec sa sonorité aiguë, la rapidité qu’on peut avoir sur l’archet, le violon m’a tout de suite parlé. J’ai voulu courir, m’envoler avec lui. Je suis Jerry ! »

Deux cents enfants

Soyons honnêtes, nos souris et roadrunners en herbe demeurent limités par leur faible nombre d’années de pratique. Le résultat de ce “Side by Side” évoque davantage un concert de Démos, où les professionnels adultes jouent les parties les plus difficiles, que celui d’un orchestre juvénile latino-américain. Mais l’enseignement se pérennise, se structure et, surtout, jette des ponts entre les réfugiés et l’ensemble de la société. Le Sistema Grèce rassemble aujourd’hui un peu plus de deux cents enfants, répartis entre six nucleos dans l’agglomération d’Athènes, deux dans les camps, les autres dans des quartiers où prévaut une forte mixité économique et culturelle. Ainsi de son siège à Kipseli, où Grecs et immigrés apprennent à faire cité commune. Souvent sous tension, mais parfois avec de belles histoires.
Comme celle de Said Azim, 20 ans, venu lui aussi d’Afghanistan durant la terrible année 2016, mais issu d’une famille de la bourgeoisie, qui a pu, après les périls de la route, se loger dans un petit studio de ce quartier populaire sans passer par les camps. « Je n’avais jamais touché de violon dans mon pays, m’explique-t-il dans un anglais presque parfait. Mais j’en avais vu en vidéo, et les courbes du bois, l’élégance du son me fascinaient. Un jour, j’aperçois dans les rues de Kipseli des jeunes chargés d’étuis d’instruments à cordes. Ils allaient à l’un des premiers cours du Sistema, je les ai suivis. Trois mois plus tard, j’étais au milieu des deux cent cinquante adolescents du Sistema Europe Youth Orchestra, devant plusieurs milliers de spectateurs à l’odéon d’Hérode Atticus, au pied de l’Acropole ! J’étais terrifié et exalté, évidemment je n’avais que quelques cordes à vide à faire à côté de ceux qui jouaient depuis dix ans ou plus, mais ce fut un encouragement à continuer. » Azim n’envisage évidemment pas de devenir musicien professionnel, mais dit puiser son incroyable énergie dans la pratique de l’instrument, en groupe ou seul. Les longs mois d’attente avant de recevoir la copie de son baccalauréat, obtenu en Afghanistan, ont compromis la poursuite de ses études en Grèce. Il a trouvé un job alimentaire bien à son image : apprendre aux autres à devenir autoentrepreneur grâce aux nouvelles technologies. L’année prochaine, dès qu’il aura l’âge requis, il passera un concours de steward. Avec un objectif en tête : obtenir une bourse pour financer une formation de pilote de ligne.

Pas d’éducation sans musique

À l’origine de ce petit miracle… il n’y en a pas. Ou plutôt si, que le fondateur du Sistema Grèce, Anis Barnat, n’ait besoin que de trois heures de sommeil par nuit ! Agent artistique chez Askonas Holt, il a monté toutes les grandes tournées de l’orchestre Simon-Bolivar, à l’époque où Gustavo Dudamel était encore autorisé à amener hors du Venezuela l’orchestre dont il reste le directeur musical en titre, bien qu’en exil. Anis a ainsi acquis une connaissance profonde des ressorts du Sistema originel, dont s’inspirent aujourd’hui tant d’initiatives de par le monde. En 2015, il passe l’été à Lesbos, comme volontaire dans les centres d’accueil d’urgence pour les réfugiés. Bouleversé par ce qu’il découvre, il y fortifie sa conviction que l’éducation n’est pas du superflu, mais le seul moyen d’éviter de perdre une génération d’enfants jetés dans la tempête.
Et pour un militant du Sistema, il n’est pas d’éducation sans la musique : accélérateur de neurones, facteur d’autodiscipline et d’estime de soi, ferment de l’empathie et du lien social.
Tout ira alors très vite. Anis écume son prestigieux carnet d’adresses, mobilise des soutiens de renom, en particulier la chanteuse Joyce DiDonato, marraine du projet. Des mécènes puissants, la Fondation Hilti, la Fondation Stavros-Niarchos qui ouvre les portes de son nouveau palais du Pirée. Pour quel budget ? Mystère… Un souci de confidentialité voulu par les sponsors, ce qui commence à nourrir, dans un pays où la culture et l’éducation ont été à ce point sacrifiées, un soupçon de charity business que l’organisation devra lever. Deux cents enfants et adolescents, une goutte d’eau dans l’océan ?

Partenariats internationaux

Qui suit depuis le début le travail du Sistema Grèce ne peut pourtant qu’être impressionné par la pertinence de son développement et la qualité de sa structuration pédagogique. Si quinze des dix-sept enseignants sont grecs, Anis a mis en place des partenariats internationaux réguliers, attirant notamment les ­meilleures compétences du Venezuela. Après Lourdes Sanchez, venue quelques semaines mettre le travail sur les rails, la direction musicale est aujourd’hui assurée par le jeune José Angel Salazar ­Marin (22 ans !), qui a déjà acquis une grande expérience de la formation musicale de jeunes réfugiés en Suède auprès de Ron Davis Alvarez, l’autorité mondiale sur le sujet : « Dans les camps, nous adaptons largement le modèle des ensembles musicaux en milieu hospitalier développé par le Sistema vénézuélien. Les effectifs sont volatils, car certains enfants ne restent que quelques semaines, d’autres sont là beaucoup plus longtemps. Mais l’ennui, qui est la plaie de leur quotidien, peut être retourné et favoriser un investissement intensif, permettant d’atteindre des résultats musicaux beaucoup plus longs à obtenir dans des conditions normales. Toutefois, la dimension sociale du projet, l’apprentissage de la vie en groupe, la valorisation de l’épanouissement personnel demeurent les priorités. Nous “célébrons” ainsi avec chacun les progrès qu’il réalise, la ponctualité, le respect des autres, les initiatives visant à les aider ou à proposer une idée nouvelle. Dans les nucleos de ville, l’objectif d’excellence artistique va sans doute prendre le dessus au fil des mois. Les jeunes Grecs qui rencontrent parfois des obstacles économiques pour intégrer les conservatoires sont d’abord intéressés par la gratuité des cours et des instruments, mais se laissent vite convaincre par l’enseignement collectif. Il nous faut donc penser à un appui pour ceux qui veulent se professionnaliser. »

Auncun lien avec les conservatoires grecs

Comment réagissent les conservatoires grecs à cette proposition pédagogique nouvelle, dans un pays où l’enseignement musical reste extrêmement traditionnel ? Englués dans leurs problèmes au jour le jour, aucun n’a répondu aux propositions de partenariat institutionnel, mais les soutiens individuels sont fréquents. La Fondation Stavros-Niarchos accompagnant également les rares orchestres de jeunes en Grèce, les passerelles se font plus facilement, en particulier avec le Moysa créé par George Lazaridis à Thessalonique, sur des principes d’ouverture sociale très “Sistema-compatibles”. Anis et son équipe préparent d’ailleurs l’inauguration des premiers nucleos hors d’Athènes. C’est en fait maintenant que la véritable aventure commence. Dans un pays dont l’économie va moins mal, mais où la population est exsangue, et que ses jeunes diplômés fuient par dizaines de milliers. Où l’afflux des réfugiés s’est fortement ralenti, mais où les destins sont arrêtés et les structures d’accueil au bord d’exploser tandis que l’attention internationale se détourne.

Pooya sourit à la vie, mais sa famille habite toujours un conteneur à Skaramagkas. Les conditions du camp se dégradent aujourd’hui. Il n’y a plus de place pour les nouveaux arrivants, qui n’ont d’autre option qu’une tente sur le goudron, où il n’est plus question cette fois de chauffage, de climatisation, d’eau courante ou d’électricité. La nuit précédant le concert à l’Opéra, un feu de cuisine a pris dans l’une de ces tentes. Une petite fille est morte. Elle avait 6 ans. Elle n’ira jamais aux leçons du Sistema Grèce.
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