Les orchestres chinois, un nouvel eldorado ?

Antoine Pecqueur 01/03/2008
A l’heure où les postes dans les orchestres français se raréfient, certains musiciens tentent de faire carrière en Chine. Les salaires y sont importants, le coût de la vie peu élevé. Mais il faut s’adapter!
La plupart des musiciens français connaissent la Chine pour y avoir joué dans le cadre de tournées internationales. L’année dernière, l’Orchestre de Paris et l’Orchestre national de Lille se sont notamment rendus à Pékin, Shanghai et Hong Kong. D’autres instrumentistes ont préféré ne pas se limiter à un déplacement de quelques jours et ont choisi de faire carrière dans l’une des formations symphoniques chinoises. Ils suivent ainsi les nombreux entrepreneurs français qui, depuis longtemps déjà, ont fait le pari de s’expatrier en direction de la quatrième puissance économique mondiale.
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La motivation du départ
Partir pour la Chine ne se fait évidemment pas sur un coup de tête. Différentes raisons peuvent motiver le départ. André Henry, trompette solo de l’Orchestre philharmonique de Chine à Pékin, se souvient : « En 1996, j’ai remporté le premier prix de trompette du Concours de Genève. Mais, si le monde s’est alors ouvert à moi, la France s’est fermée. En Chine, j’ai trouvé un accueil superbe et chaleureux. Je n’ai donc pas hésité à m’y installer : nul n’est prophète en son pays. » L’image de la Chine véhiculée par les médias - un pays moderne, actif, en pleine croissance - est, elle aussi, susceptible d’attirer la jeune génération des musiciens. Vincent Reynaud, bassoniste à l’Orchestre philharmonique de Shanghai de 2004 à 2005, avoue avoir été « intrigué par cette mégapole tentaculaire qu’est Shanghai. Je cherchais le dépaysement ». Avant de jouer à l’Orchestre philharmonique de Chimei (Taiwan), le trompettiste David Argenta a été membre de l’Orchestre national de Lorraine. « Je ne me plaisais pas beaucoup à Metz, se remémore-t-il. Et puis, j’avais de la famille expatriée à Shanghai. Du coup, je me suis lancé. »

Le déroulement des concours
Pour se présenter au concours d’un orchestre chinois, nul besoin de se rendre en Chine. Dans la plupart des cas, le recrutement est décentralisé en Europe et aux Etats-Unis. Vincent Reynaud évoque son audition pour l’Orchestre philharmonique de Shanghai en plein été 2004 : « J’avais appris la tenue de ce concours par bouche à oreille. Il se déroulait au Conservatoire de Paris, rue de Madrid, et j’ai joué devant le chef d’orchestre et un bassoniste français, Nicolas André. » On est loin du solennel des concours d’orchestre occidentaux, où il n’est pas rare de se présenter devant une trentaine de personnes. Pour être tenu au courant des auditions dans les formations chinoises, les musiciens ont souvent leurs propres réseaux.

Le niveau musical chinois
Premier contraste entre la France et la Chine : le jeu musical. Les musiciens chinois possèdent un niveau technique instrumental très élevé, comme l’atteste leur réussite à un grand nombre de concours internationaux. Cependant, ils s’adaptent plus difficilement au métier d’orchestre. « Les jeunes musiciens chinois jouent très bien les concertos, mais restent dans une vision personnelle de la musique. Ils n’ont pas la culture du travail musical collectif », remarque Vincent Reynaud. Par ailleurs, les orchestres chinois ne sont pas forcément à l’aise dans tous les répertoires. « Ils jouent bien la musique russe ou postromantique allemande. Par contre, ils n’ont pas toujours le son et l’articulation pour aborder Haydn ou Schubert », explique André Henry, qui souligne toutefois que « les musiciens chinois sont d’une manière générale assez souples ». Le répertoire des orchestres accorde aussi une large place aux compositions mixtes, mélangeant musique classique et traditionnelle - un style cross-over particulièrement populaire... Remarquons enfin que le niveau n’est pas le même selon les instruments. Si les cordes sont de belle tenue, les vents sont plus inégaux. Mais, là aussi, la situation change, car les jeunes instrumentistes chinois sont de plus en plus nombreux à aller se perfectionner en Europe ou aux Etats-Unis.

Des relations humaines difficiles
L’intégration du musicien français dans un orchestre chinois n’est pas chose aisée. « Ils se moquent de nous en chinois et certains se montrent même racistes », affirme David Argenta. Les musiciens chinois acceptent difficilement que les postes de solistes soient occupés par des étrangers. Et, surtout, ils ne supportent pas de percevoir une rémunération bien moins importante (jusqu’à huit fois moins) que celle des "immigrés". Le trompettiste français gagne aujourd’hui 4 000 euros par mois, alors que le coût de la vie est quatre fois moins élevé à Taipei qu’à Paris. Une aubaine à relativiser : « Les orchestres peuvent faire ce qu’ils veulent avec nous. Il n’y a pas de lois sociales comme en France. Il faut ainsi négocier son salaire », poursuit-il. En conséquence, les musiciens chinois n’acceptent pas le moindre faux pas de ces solistes censés être irréprochables : « A la moindre fausse note, les critiques fusent. »

Un management efficace, mais complexe
L’essor des orchestres chinois prend appui sur des équipes administratives très performantes. Vincent Reynaud se souvient : « Cinq minutes après chaque fin de concert, tous les musiciens étaient dans le bus qui repartait immédiatement. Chose impensable en France ! » Grâce à ce management efficace, les orchestres chinois multiplient les tournées à l’étranger. André Henry évoque ainsi avec fierté le concert qu’il a donné à Vienne avec l’Orchestre philharmonique de Chine. Au programme : Le Chant de la Terre de Mahler, un défi en territoire autrichien. Mais la gestion chinoise n’en est pas moins d’une complexité labyrinthique. « On ne sait jamais dans quel bureau aller pour obtenir un renseignement, explique Vincent Reynaud. Au final, on se demande qui commande. » La rigidité de la bureaucratie contraint par ailleurs les musiciens à venir en répétition, même s’ils sont malades. Ils ne sont pas tenus de jouer, mais doivent être présents à leur poste...

La diversité du public et des lieux de concerts
Il y a deux grands types de public en Chine. Dans les mégapoles, l’assistance est majoritairement composée d’expatriés et de nouveaux riches. Ces derniers s’affichent au concert dans le but d’occidentaliser leur style de vie. La réception des œuvres est ainsi consensuelle à l’instar de celle des salles américaines ou européennes. La Chine mène par ailleurs une politique ambitieuse de construction de salles de concerts. Les architectes français y ont la cote, comme en témoigne l’Opéra de Shanghai, construit en 1998 par Jean-Marie Charpentier, et celui de Pékin, signé Paul Andreu et inauguré il y a quelques mois. Par contre, dans les campagnes chinoises, la musique classique reste peu connue, voire ignorée. Il n’est donc pas rare de voir les auditeurs se restaurer pendant le concert. Mais n’était-ce pas la tradition chez nous au 18e siècle ? Le musicien occidental n’est pas non plus à l’abri de certaines surprises. Un membre d’un ensemble baroque se souvient d’un concert dans la région de Shanghai : « Après l’entracte, la salle était vide. Le public ignorait qu’il pouvait y avoir une interruption pendant un concert et pensait qu’il était terminé. »

Les possibilités d’enseignement et de "cacheton"
Outre sa pratique d’orchestre, le musicien français en Chine peut diversifier ses activités musicales. A Pékin, de nombreux studios de télévision et de cinéma recrutent des instrumentistes pour enregistrer des musiques de films, de séries télé ou de pop. André Henry nous explique que, dans ces sessions, « le trompettiste enregistre par exemple les trois ou quatre parties de trompette à lui tout seul, avant qu’elles ne soient mixées. C’est assez amusant ». Payés en moyenne 100 euros la séance, ces enregistrements ne donnent cependant pas la possibilité de toucher des droits de diffusion. L’enseignement est également répandu chez les expatriés. Nul besoin de parler chinois, l’anglais suffit. David Argenta est ainsi professeur à l’université de Taipei, où il remarque que « le niveau des élèves est aussi inégal qu’en France ». L’enseignement est en général moins bien payé que l’orchestre - en moyenne 1 500 euros par mois.

Le poids de la situation politique
L’incontestable réussite économique de la Chine ne doit pas faire oublier un volet moins glorieux : le non-respect des droits de l’homme. Les libertés individuelles ne sont pas celles de la France. Vincent Reynaud se souvient : « On était tout le temps surveillé. Même quand on partait en vacances, on avait l’impression d’être fiché. » La réussite libérale continue à s’associer au fonctionnement communiste. « La vie à l’orchestre n’est pas toujours facile, confie André Henry. Notre emploi du temps peut changer du jour au lendemain, car l’orchestre est à la disposition des hautes personnalités politiques. » Vincent Reynaud relate une anecdote édifiante : « Nous étions en répétition et lorsque le chef a vu le maire de Shanghai en bas de l’escalier, nous avons changé nos partitions pour jouer de la musique chinoise traditionnelle. » Lors de sa récente tournée en Chine, l’Orchestre de Paris a d’ailleurs fait la mauvaise expérience de la restriction des libertés. Son blog, créé pour l’occasion, n’était pas accessible car le régime censure ce type de site personnel.

Le retour au bercail
« On ne peut pas s’établir à long terme ici », concède David Argenta, qui compte revenir en Europe. Quatre années passées en Chine et à Taiwan lui auront permis d’épargner une grande partie de ses revenus. Mais, un peu amer, il constate qu’« il n’y a pas que le business qui est important dans la vie ». Vincent Reynaud, de son côté, n’a pas vu son contrat reconduit au bout d’un an, à l’instar d’autres collègues français de l’orchestre (la flûtiste Anne-Claire Langlois, le corniste Etienne Godey, le hautboïste Stéphane Mingasson). Motif officiel : niveau instrumental insuffisant. Mais, pour Vincent Reynaud, la raison est autre : « On coûtait trop cher à l’orchestre. » La difficulté est alors de retrouver des possibilités de travail une fois rentré en France. Car le milieu musical, en turnover permanent, a tendance à rapidement oublier les instrumentistes exilés. Quant à André Henry, il s’est installé en Chine et revient deux fois par an en France. Nostalgique ? « Mes origines, ma famille, mes montagnes ardéchoises me manquent parfois, mais lorsque je regarde à la télévision les informations sur la France, je me sens vraiment bien ici ! »

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