Festivals émergents  : la course aux financements

Suzanne Gervais 26/06/2019
Image sonore, Musique à la source, Vosges baroques, Just Klassik, Va jouer dehors… Dans la longue liste des festivals, l’été charrie, chaque année, son lot de petits nouveaux. Mais comment se démarquer dans un créneau devenu ultraconcurrentiel ?
« C’est bien simple, nous sommes partis avec un budget zéro. Aucune trésorerie », confie Claude Nadeau, directrice du Festival international d’orgue de Carnac, dont la deuxième édition aura lieu en août. Ténacité. Voilà le maître mot pour qui se lance dans l’aventure. « Les recettes du premier concert ont servi à financer le deuxième, et ainsi de suite, raconte l’organiste. Les pouvoirs publics ne financent que les festivals qui fonctionnent déjà. » Un constat partagé par Valentin Tournet. Le violiste de 23 ans lance cette année Musique à la source, dans la Creuse. S’il peut compter sur une enveloppe de 13 000 euros du département, il n’a rien obtenu de la région Nouvelle-Aquitaine. « Les régions ne soutiennent presque jamais une première édition. On réessaiera l’année prochaine… »

Survivre à l’édition zéro

« Revenez l’année prochaine. » Un leitmotiv bien connu de ceux qui montent leur festival. « En France, il faut faire ses preuves avant de demander des sous », confirme Blanche Stromboni, fondatrice du festival Les Carrières Saint-Roch dans le Val d’Oise, dont elle prépare la ­deuxième­ édition, fin août. Pour boucler le budget de la première – 85 000 euros –, elle avait récolté 20 000 euros grâce au financement participatif, glané 4 000 euros à la ville, 2 000 du côté de la communauté de communes et investi de l’argent personnel. Terre de festivals, la France en compte plus de 2 100 consacrés à la musique, dont 551 pour la musique classique et contemporaine*. Du côté du classique, la jeune génération est dynamique : 27 % d’entre eux ont moins de cinq ans. Une offre compacte et, fatalement, concurrentielle.

Régions saturées

« Il est beaucoup plus dur de se faire une place et d’accéder aux fonds publics, explique Bénédicte Dumeige, directrice générale de France Festivals. L’argent manque et certaines régions sont saturées. Beaucoup de festivals démarrent sans un sou des collectivités, qui demandent des garanties et financent très rarement sur papier. » L’amorce d’une manifestation n’est pas facile, même quand le directeur artistique est connu. « J’ai démarré sans argent public, raconte le pianiste Ingmar Lazar à propos de son festival Du bruit qui pense, dont la quatrième édition a eu lieu en mars, dans les Yvelines. Heureusement, les spectateurs ont répondu présent et, depuis, la région soutient à hauteur de 6 500 euros pour un budget de 27 500, dont 9 000 euros de mécénat. »

Trouver la bonne idée

Pour appâter le financeur, public ou privé, il faut sortir du lot. La tendance est aux festivals qui cassent les codes. Blanche Stromboni en est convaincue. Aux Carrières Saint-Roch, elle mise sur une programmation éclectique où les publics de l’électro et du classique se rencontrent. « Les événements à taille humaine avec un engagement écologique retiennent l’attention. » Un mot revient souvent sur les lèvres des financeurs : le territoire. « On doit montrer que nous ne sommes pas hors-sol et que notre festival doit avoir lieu ici et pas ailleurs », explique celle qui a choisi d’installer son festival dans d’anciennes carrières de calcaire. S’inscrire dans le territoire. Une injonction que Serge Meyer, qui lance, en juillet, le festival Image sonore en Côte-d’Or, a prise au pied de la lettre en passant une commande au compo­­­siteur Marc Parazon : L’Agricominum, réalisée à partir de prises de son effectuées dans les exploitations agricoles.

Milieu rural

Le choix du département fait, lui aussi, la différence. « Il ne faut pas hésiter à s’installer hors des sentiers battus, là où l’offre n’est pas saturée », recommande Serge Meyer. Est-ce à dire que les initiatives en milieu rural trouvent davantage de financeurs ? Valentin Tournet en est convaincu : « Le président de la région m’a dit qu’on nous aiderait plus si nous montions quelque chose en milieu rural plutôt qu’en ville. » Le musicien compte par ailleurs sur une aide du plan particulier pour la Creuse, destiné à revitaliser le département. Pour son festival itinérant, Va jouer dehors, dans le Loir-et-Cher, ­Marie Wacquez a bénéficié d’une bourse du dispositif régional À vos ID, qui aide les projets émergents en milieu rural. À la clé, 70 000 euros sur deux ans. D’autant que l’aide publique, plus importante en zone rurale, vient compenser un mécénat souvent rachitique : « Les mécènes en Creuse se comptent sur les doigts de la main », regrette Valentin Tournet.

Se démarquer… mais rester dans les clous

Un concept qui fait mouche et une implantation judicieuse, serait-ce la recette du succès ? S’il est prié de se démarquer, le festival débutant doit tout de même entrer dans certaines cases. À Avignon, Les Rencontres musicales et scientifiques, organisées durant deux jours, ont fonctionné, les quatre premières années, avec 7 000 euros de budget. « C’était la croix et la bannière pour réunir cet argent, confie la compositrice Élisabeth Angot, fondatrice de la manifestation. On ne correspondait jamais aux critères des organismes financeurs. » La Spedidam exige ainsi que la manifestation dure au moins trois jours. « Il est extrêmement difficile de financer les formats hybrides : les conférences ne sont pas comptées comme un événement. »

Action culturelle

Autre manière de retenir l’attention des financeurs, notamment publics : les actions culturelles. Ce qui est demandé aux orchestres permanents et aux ensembles spécialisés est aussi requis de la part des festivals. « Des concerts dans les écoles, les hôpitaux, les maisons de retraite… Or, c’est quasiment impossible à mettre en place la première année, quand on ­s’installe », explique Valentin Tournet. Sans compter que l’État demande souvent que ces activités de médiation fonctionnent à l’année. Difficilement compatible avec le format festivalier.
Pour être en mesure de proposer, dès la première année, une programmation qui fait parler d’elle, rien de tel qu’un directeur artistique reconnu dans le milieu, au carnet d’adresses bien fourni. Bénédicte Dumeige observe le nombre grandissant de manifestations soutenues par des artistes et des ensembles : « Les nouveaux festivals fonctionnent sur une économie d’amitiés. Le directeur artistique fait jouer son réseau : ses amis musiciens viennent pour un cachet symbolique. »

Le mécénat à bout de souffle ?

La plupart des jeunes festivals doivent compter sur un mécénat très sollicité et se lancer dans une opération de séduction auprès des banques et des entreprises locales. S’il faut bien que l’argent rentre, demander un chèque n’est pas toujours judicieux : « On a plus de résultats quand on va voir les commerçants pour leur demander un service en nature, conseille Claude Nadeau. J’ai obtenu de la thalasso de Carnac des soins pour chacun des artistes invités et des restaurants utilisent 5 000 sets de table qui présentent le programme du festival. » Ces relations entre le festival et les commerces locaux seront par ailleurs vues d’un bon œil par les pouvoirs publics.
Aide des sociétés de perception
de droits
Outre les collectivités, les entreprises du territoire et les particuliers par le biais du crowdfunding, une équipe qui démarre dans l’univers festivalier a la possibilité de contacter plusieurs organismes. Au premier rang desquels les sociétés de perception de droit (Spedidam et Adami), qui peuvent prendre en charge jusqu’à 50 % du cachet des artistes. Une aide dont a bénéficié Marie Wacquez. « Nous avons reçu 3 000 euros la première année, puis 2 000. Depuis, nous faisons des contrats de cession avec les musiciens. » Une option qui oblige les artistes à facturer leur prestation, mais que privilégient la plupart des jeunes festivals. La Sacem, quant à elle, peut soutenir les festivals à partir de la deuxième édition pour une durée de trois ans maximum.

Manier Excel et la plume

Sur le papier, l’Adami ne fait pas de distinctions entre les anciens et les jeunes festivals. Reste que, sur les 100 manifestations aidées en 2019, ne figure qu’un seul festival de musique classique de moins de cinq ans : les Rencontres internationales de la harpe en Île-de-France, qui ont reçu 7 000 euros. Les aides au financement des cachets des musiciens sont attribuées au compte-gouttes : sur les 2 119 festivals de musique qui existent en France, l’Adami en aide rarement plus d’une centaine par an.
De plus, la liste des critères diffère pour chaque organisme. « Il faut manier Excel et la plume, écrire des paragraphes entiers sur les artistes, la place de la création. Pas question d’envoyer le même dossier à tout le monde », précise Blanche Stromboni. Longtemps tournée vers les manifestations matures, France Festivals a créé, en 2015, un incubateur de festivals. « La cotisation est moins chère – 700 ­euros l’année – et les festivals émergents peuvent présenter leur dossier », explique Bénédicte Dumeige. À la clé, pour le festival retenu, la participation aux formations de France Festivals sur des sujets tels que les contrats, la billetterie, le développement durable, les réseaux sociaux… « Pour toute question, ils peuvent nous appeler. » Une cotisation au rabais (700 euros), qui reste cependant trop élevée pour les plus petites manifestations.

Du côté de l’Europe

Certains jouent la carte européenne. Pour financer la première édition d’Image sonore, en juillet, Serge Meyer bénéficie du programme européen Leader, financé par le fonds européen agricole pour le développement rural. « Les festivals pensent peu au niveau européen, remarque-t-il. Il faut dire que les dossiers sont très longs à monter. Nous avons mis six mois à rassembler les documents demandés. » Le dossier du festival passera en commission cet automne, mais l’argent ne sera versé que six mois plus tard. « Il faut avoir de la trésorerie ! » Le recours aux financements européens en refroidit ainsi plus d’un. « C’est très compliqué, confie Valentin Tournet. Rien que pour avoir les informations, j’ai mis des mois. » Installé dans la Creuse, Musique à la source pourrait pourtant prétendre à un financement du programme Leader. « Chaque territoire a son enveloppe, poursuit-il. Mais les crédits sont vite épuisés et les étapes jusqu’au versement des fonds sont interminables. Les gens abandonnent l’idée de solliciter une aide européenne à cause de la complexité du dossier. C’est une vraie usine à gaz. Il faut parfois attendre trois ans pour se voir verser l’argent ! »

Le défi de durer

Cinq ans. C’est, selon les équipes, le seuil critique après lequel un festival peut estimer être ancré dans le paysage. Un chiffre que nuance Bénédicte Dumeige : « Il n’y a pas de règles. Certains sont incontournables dès la cinquième édition, d’autres ne le seront toujours pas après quinze ans. Le festival est un corps vivant. J’en vois tous les jours qui s’arrêtent, même ceux qu’on croyait indéboulonnables. Ce sont de petites entreprises qui demeurent, par essence, fragiles. Une année suffit à la voir disparaître. » Les manifestations qui reposent quasi essentiellement sur le bénévolat sont ainsi les plus menacées.
S’il est difficile de boucler le budget d’une édition, il l’est d’autant plus d’anticiper les financements. « Idéalement, il faudrait avoir une édition d’avance, en trésorerie.Or, il est risqué d’anticiper d’une année sur l’autre, surtout quand, comme pour Va jouer dehors, le festival a lieu en plein air. Beaucoup de paramètres sont imprévisibles d’une année sur l’autre. » Chaque nouvelle édition a donc des allures de pari. « Rien n’est jamais acquis, mais, il faut, chaque année, repartir avec une énergie décuplée, estime Claude Nadeau. Avec un festival, le musicien fabrique son propre outil de travail. Il crée de l’emploi. »

Est-il déraisonnable, dans une France où la densité des festivals est plus que jamais élevée, de proposer de nouvelles manifestations en ces temps de disette des financements publics, où le mécénat est de plus en plus sollicité ?
Que leur manifestation repose sur un concept original, l’initiative d’un artiste charismatique, la mise en valeur d’un patrimoine ou la volonté d’organiser des concerts dans un lieu qui en manque, les nouveaux venus doivent se lancer avec une stratégie bien rodée et une connaissance sans failles du territoire. Allier artisanat et business plan.
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