Orchestres de festival, une denrée encore rare

Suzanne Gervais 26/06/2019
Les festivals de Lucerne et de Verbier possèdent des orchestres de renom. Comment fonctionnent-ils et qu’en est-il de la France ? Radiographie de ces orchestres de circonstance.
« Les quelques festivals qui ont leur propre orchestre sont aussi ceux qui ont une académie. Sinon, ce serait trop lourd à gérer. » Le violoncelliste Christophe Beau, directeur artistique du festival Plage musicale en Bangor, résume bien le cas français : pas d’académie dans le cadre du festival, pas d’orchestre à demeure. Dans l’Hexagone, les orchestres estampillés “orchestre du festival” sont le plus souvent des orchestres d’étudiants ou des orchestres de professeurs.

Les orchestres de jeunes...

Le festival morbihannais abrite, justement, une académie. « L’orchestre du festival est constitué de 45 élèves de conservatoire, niveau troisième cycle et cycle spécialisé, explique Christophe Beau. Ils donnent un programme par édition et jouent aussi au concert de clôture. » Disposer d’un orchestre de jeunes : voilà une corde pédagogique à l’arc des manifestations et un levier précieux pour débloquer des financements.
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Le département de l’Isère donne ainsi 200 000 euros par an au Jeune Orchestre européen Hector-Berlioz-Isère (JOEHB), en plus de l’aide octroyée au festival Berlioz de La Côte-Saint-­André. La formation a été créée par Bruno Messina à son arrivée à la tête de la manifestation, il y a dix ans. « Je voulais un orchestre maison, mais axé sur l’apprentissage », explique-t-il. Considéré comme un organisme de formation, le JOEHB est plus facile à financer que ne l’aurait été un orchestre professionnel. Encadrés par des musiciens de l’ensemble Les Siècles – fidèle du festival – et dirigés par ­François-Xavier Roth, 80 élèves de ­cursus supérieurs se retrouvent en août. ­CNSMD de Paris et de Lyon, pôles supérieurs (Aliénor, IESM, Paris-Boulogne-Billancourt…) : deux tiers des étudiants sont français, les autres viennent des grandes écoles de Genève, Milan ou Berlin. Les jeunes tournent, mais les encadrants sont permanents.

... et de professeurs

Un festival profite parfois des professeurs de son académie pour constituer un orchestre professionnel. Le festival Musiques en Vercors, qui a lieu en août, est l’une des rares manifestations françaises à avoir son propre orchestre. Cette formation Mozart rassemble les vingt professeurs de l’académie ainsi que quelques musiciens supplémentaires de la région Rhône-Alpes. « Nous avons des musiciens à demeure dans le Vercors pendant les quinze jours du festival… autant en profiter ! estime Franck Masquelier, directeur artistique de la manifestation et de l’orchestre. Quand il est doté d’une académie, un festival de taille modeste a tout intérêt à constituer son propre orchestre. »
Une formation à demeure est, dès lors, un outil pratique qui permet d’optimiser les coûts en évitant de faire venir un autre orchestre. À Musiques en Vercors, la mécanique est bien huilée : les partitions sont envoyées en mai et chacun des quatre programmes est monté en trois répétitions. « Un festival étant, par définition, un événement relativement court, le planning des répétitions est très serré, reconnaît Franck Masquelier. D’autant que les musiciens ne jouent pas ensemble pendant l’année. » Le soutien de la Spedidam et de l’Adami permet au festival de rémunérer ses musiciens au tarif syndical.

Les phalanges vitrines : Lucerne et Verbier

D’autres festivals, plus importants, ont les moyens d’avoir un orchestre professionnel, non adossé à une académie. Les formations des grands festivals suisses rassemblent ainsi, chaque été, des musiciens qui peuvent venir de loin. Venezuela, États-Unis, Canada, Corée…
Le Festival de Verbier compte deux orchestres maison : le plus médiatisé est son orchestre de jeunes, une phalange symphonique prisée, entièrement dédiée à la formation. Elle rassemble des étudiants inscrits en cursus supérieur, triés sur le volet, et dirigés par Valery Gergiev. La seconde est l’orchestre de chambre (OCV), une formation professionnelle constituée d’anciens membres de l’orchestre de jeunes. Les musiciens de l’OCV sont, bien sûr, rémunérés. Certains font plusieurs heures d’avion pour retrouver leurs collègues. La phalange est constituée de jeunes professionnels (il faut avoir moins de 30 ans pour auditionner) issus de l’orchestre du festival, qui est composé des étudiants de l’académie. Marceau Lefèvre, 25 ans, est bassoniste à l’Orchestre philharmonique de Bruxelles et joue avec l’OCV depuis trois ans. « Le chef [le Hongrois ­Gabor ­Takacs-Nagy, NDLR] et quelques musiciens auditionnent tous les ans des jeunes qui sont passés par l’orchestre du festival. C’est une sorte de débouché logique. » La majorité des 42 musiciens est en poste dans un orchestre permanent : Metropolitan Opera de New York, Opéra de Zurich, Orchestre de chambre de Trondheim, en Norvège… « Jouer en orchestre de chambre à Verbier vient compléter tout cela. Pour un bassoniste, ce type de formation est ce qu’il y a de plus intéressant. » Marceau Lefèvre l’assure, ce qui réunit les musiciens chaque été, ce n’est pas le salaire. « La rémunération n’est pas particulièrement élevée, mais le festival prend en charge les frais de transport. » Les musiciens se retrouvent également hors du festival, pendant la traditionnelle résidence en Bavière, fin novembre. Nourris et logés pendant dix jours en l’hôtel cinq étoiles, ils répètent les programmes de l’été suivant et des tournées.

Recrutements par cooptation

Une ambiance, un autre répertoire, des conditions de travail agréables et le prestige d’un festival reconnu attirent aussi les musiciens à Lucerne. « L’orchestre du Festival de Lucerne fait rêver les musiciens ! Quand on m’a appelée, l’année dernière, j’ai pris cela comme une consécration », assure Jessica Bessac, petite clarinette solo à l’Orchestre national de France depuis treize ans. « Le recrutement fonctionne essentiellement par cooptation, confie-t-elle. J’ai été invitée par le clarinettiste solo de Lucerne, que je connaissais quand il jouait au National. » À Lucerne, le maestro Riccardo ­Chailly décide des programmes, et les musiciens sont appelés en janvier. « Certains sont à l’orchestre depuis le début, avec Claudio Abbado, comme Jacques Zoon, flûtiste du Concertgebouw d’Amsterdam », raconte Jessica Bessac. Certaines formations ont par ailleurs leurs affinités avec les festivals : les musiciens du Mahler Chamber Orchestra ont ainsi la priorité pour jouer à l’orchestre du Festival de Lucerne.
Le Festival de Lucerne abrite aussi l’académie fondée par Pierre Boulez en 2003, qui a son propre orchestre, tourné vers le répertoire contemporain. Depuis 2016, il est dirigé par Matthias Pintscher, chef de l’Ensemble intercontemporain. L’année dernière, l’orchestre s’est retrouvé sans directeur artistique attitré. La direction du festival a en effet annoncé, à la fin de l’été, que Matthias Pintscher ne poursuivrait pas ses engagements futurs avec l’orchestre « pour des raisons personnelles ». Un argument elliptique qui avait fait du bruit et intrigué le milieu musical.

Développer la diffusion

La renommée aidant, les orchestres des deux festivals suisses ne sont plus réellement des phalanges de circonstance. Chaque année, à l’automne, l’orchestre du Festival de Lucerne part en tournée : Shanghai l’an dernier, Pékin cette année. Même fonctionnement à Verbier : l’orchestre de chambre passera trois semaines en Chine, au printemps prochain. L’orchestre est un prestigieux ambassadeur du festival à l’étranger.
Développer une vraie activité en dehors du festival, c’est aussi le souhait de Franck Masquelier. Il estime que l’orchestre, qui participe à la renommée du festival, est désormais bien identifié par le public. « J’essaie de diffuser les concerts de l’orchestre de Musiques en Vercors dans la région, pour que cette formation puisse jouer à d’autres moments que pendant le festival, mais cela prend énormément de temps. En déplacement, un orchestre, même de chambre, a un coût. Mais j’y travaille. » La diffusion, un pari réussi pour le Jeune Orchestre européen Hector-Berlioz, qui était, fin juin, à l’affiche de la Philharmonie de Paris. « Nous allons faire tourner l’orchestre dans d’autres salles », promet Bruno Messina.

Les résidences d’orchestre : un compromis intéressant

Nombreux sont les festivals qui, à défaut de disposer d’une formation maison coûteuse et trop lourde à gérer, nouent des relations privilégiées avec certains orchestres permanents ou ensembles spécialisés. « Les Siècles ont une forme de résidence à La Côte-Saint-André, explique Bruno Messina, et depuis cinq ans, l’Orchestre révolutionnaire et romantique fait escale chez nous. Il n’a jamais été question de monter un orchestre professionnel : nous n’en aurions pas les moyens. Fidéliser certains orchestres est un compromis intéressant. » Au festival Pablo-­Casals de Prades, l’Aurora Chamber Orchestra (à ne pas confondre avec la phalange britannique du même nom) a pignon sur rue. Il a lui-même été créé par le réseau de festivals Aurora Music, qui rassemble huit manifestations suédoises. Nombre de manifestations s’appuient par ailleurs sur les formations locales, comme le festival de Besançon et l’orchestre Victor-Hugo.

Outil pédagogique, commodité de programmation, ambassadeur prestigieux… les fonctions des orchestres de festival sont variées, mais, plutôt que de créer leur propre orchestre de musiciens professionnels, trop lourd à gérer et à financer, les festivals préfèrent fidéliser certaines phalanges et jouer la carte de la formation en mettant en place leur orchestre de jeunes. Une démarche sans doute à développer dans l’avenir, qui plus est écologique. Il est plus “vert” d’avoir un orchestre à demeure que d’en inviter dix du monde entier..
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