Les conservatoires de Bruxelles, au cœur des guerres linguistiques

Saskia de Ville 26/06/2019
Dans la capitale belge, deux établissements accueillent sur un même site les étudiants musiciens : le conservatoire francophone et le néerlandophone. Bâtiment vétuste, paralysie administrative… l’état dramatique de ces lieux d’enseignement est directement lié à la vie politique instable du pays.
Vendredi, 15 heures. En plein cœur de la capitale de l’Europe, rue de la Régence, des gammes s’échappent des fenêtres dont les châssis viennent tout juste d’être rénovés. Le Conservatoire royal de Bruxelles (CRB), le Koninklijk Conservatorium Brussel (KCB) et leurs 1 250 étudiants se partagent ce bâtiment de style néo­renaissance sorti de terre en 1876. Conservatoires francophone et néerlandophone dits “royaux”, mais une fois la porte d’entrée franchie, rien de très souverain. Le bâtiment est fatigué, délabré. La peinture verdâtre est écaillée, certains escaliers sont impraticables, des seaux sont disséminés au milieu des couloirs afin de récolter les gouttes de pluie, les toilettes sont inondées et les portes cassées, des panneaux d’agglomérés ont été fixés pour mieux cacher les murs éventrés.
« En arrivant, tout le monde est déçu par la vétusté du bâtiment », raconte Géraldine Clément, qui est à la fois étudiante en musique ancienne et professeur de musique de chambre au département moderne du KCB. Jacqueline Berndt, flûtiste de 26 ans et présidente du conseil des étudiants du même établissement, tempère : « En tant qu’Américaine, j’ai tout d’abord été impressionnée par l’histoire de ce bâtiment du 19e siècle. C’est aussi ce que j’aime à Bruxelles, tout n’est pas parfait, j’ai donc moins peur de faire des erreurs ! Cela dit, on remarque vite le manque d’isolation des salles de répétitions, les problèmes de chauffage, les fenêtres cassées et les pianos désaccordés. Des pans entiers du bâtiment sont condamnés. »
La suite de l'article (83 %) est réservée aux abonnés...

Acoustique splendide, mais orgue hors service

La salle de concert à la splendide acoustique (qu’on pourrait comparer à celles de la salle Cortot à Paris ou du Wigmore Hall à Londres) accueille les sessions d’orchestre et des concerts de musique de chambre. Le concours Reine-­Élisabeth-de-Belgique y a eu un temps ses quartiers, avant d’émigrer à Flagey, les conditions d’accueil des candidats et des médias devenant trop difficiles. À raison, car il faut faire attention où on met les pieds ! «Récemment, un morceau du plafond est tombé sur scène pendant une répétition. Il n’y a pas eu de blessé ni d’instrument endommagé, mais il s’en est fallu de peu », témoigne Géraldine Clément. Là aussi, la pluie fait des dégâts. Les murs sont très abîmés, les loges dans un état épouvantable, l’orgue Cavaillé-Coll est hors service et, comme le chauffage ne fonctionne plus, des canons à chaleur ont été installés.

Une histoire rocambolesque

Comment expliquer que ce bâtiment conçu par l’architecte Jean-Pierre Cluysenaar se soit autant détérioré sans que personne réagisse ? La raison est à chercher du côté politique : le bâtiment, classé, appartient au gouvernement fédéral belge. Toute rénovation est donc strictement encadrée. Mais sa gestion – et c’est là que ça se corse – a été confiée à deux communautés différentes, d’un côté les francophones (Fédération Wallonie-Bruxelles), de l’autre, les néerlandophones (Communauté flamande). Quelles sont les obligations du propriétaire et de ses deux locataires quant à l’entretien du bâtiment ? Les responsabilités de chacun sont restées floues pendant des décennies.

Une association ad hoc

Afin de débloquer la situation, une association a été créée en 2007 : l’ASBL Conservamus, dont Gérald de Hemptinne est le coordinateur. Face à l’inexorable déclin de la Régence et à l’inertie des autorités publiques, ce noyau, constitué de membres de la société civile, tous bénévoles, a décidé de se mobiliser, bientôt rejoint par les directeurs des deux institutions locataires. L’objectif était de clarifier la situation institutionnelle, de cartographier le bâtiment pour savoir ce qu’il fallait rénover, d’établir un business plan et, surtout, d’asseoir à la même table le gouvernement fédéral et les deux communautés concernées. Il aura fallu dix ans pour qu’une société anonyme soit créée. La SA Conservatoire regroupe les trois entités, impliquées à parts égales dans la restauration, l’exploitation et la gestion du site. Un accord budgétaire a même été trouvé : 60 millions d’euros seront mis sur la table.

Financement complexe

Les études ont depuis lors démarré. « La proposition qui a gagné est celle qui était la plus fidèle au programme d’origine », s’enthousiasme Marianne Hiernaux, porte-­parole de Beliris, organisme bruxellois chargé des projets de restauration et de construction patrimoniales. Plancher, plafond, structures des fondations, tout est passé au peigne fin. « Cinq restauratrices d’art ont également travaillé afin de retrouver les couleurs d’origines de la salle de concert », précise Marianne Hiernaux. Les travaux seront lancés en 2023 et devraient s’étaler sur dix ans. Pour l’heure, seuls 2 350 000 euros ont été débloqués pour lancer les premières étapes du chantier. La répartition du reste du budget est en attente d’un accord politique et les trois entités vont devoir se mettre d’accord tout au long du processus. En plus de la rénovation générale du bâtiment, une salle de musique de chambre, un studio de répétition, un studio pour les classes de maître et une bibliothèque devraient voir le jour.
Et pour les urgences qui sont nombreuses, comme le remplacement des fenêtres, un système d’affaires courantes a été mis en place et l’association Conservamus n’hésite pas à mettre la main à la poche.

Sortie de crise ?

Cependant, du côté du directeur du CRB, Frédéric de Roos, le moral est bon. « On peut même parler de sortie de crise ! Le Conservatoire est en bonne santé et exerce un fort pouvoir d’attraction : au mois de mars, nous avons reçu plus de trois cents candidatures venues d’une trentaine de pays différents. Qui plus est, nous continuons de créer de nouveaux cours. » Théo Rojouan, flûtiste et président du conseil étudiant de l’établissement francophone depuis deux ans, est moins enthousiaste : « Le CRB n’est pas complètement sorti de la crise. Il faudra encore trouver le financement d’entretien de ce bâtiment tout neuf ! Et puis n’oublions pas les annexes. »

Francophones et néerlan­dophones unis dans l’adversité

Le cas du Conservatoire est finalement symptomatique d’un problème plus vaste qui touche le plat pays : la multiplicité des gouvernements et leurs divergences. La Belgique est un État fédéral composé de trois communautés (française, flamande et germanophone) ainsi que de trois régions (wallonne, flamande et bruxelloise). Les divisions politiques, économiques et idéologiques grandissantes entre le sud et le nord du pays ont engendré en 2011 la deuxième plus longue crise politique de l’histoire contemporaine européenne (249 jours sans gouvernement).
Ce qui est plus surprenant, en revanche, c’est qu’aujourd’hui encore, cette division bouleverse l’organisation quotidienne. Pendant des années, à l’entrée du bâtiment situé rue de la Régence, deux guichets d’accueil se faisaient face, créant parfois des situations confuses… À gauche, le comptoir destiné aux néerlandophones, à droite, celui des francophones. La séparation de l’institution en deux unités linguistiques remonte en effet à 1966. Un rapprochement que l’on aurait pu voir comme symbolique a pourtant été effectué en juin dernier avec la fusion des accueils. Désormais, le matin, ce sont les gardiens francophones qui possèdent les clés des classes. L’après-­midi, les néerlandophones. Tout cela n’est pas né d’une volonté de rassemblement, mais plutôt d’un souci d’économie. Mais, rebondissement, la formule ne semble pas prendre, puisqu’une scission est à nouveau envisagée.

Un système de réservation double

« Les agents de sécurité francophones et néerlandophones se succèdent du matin au soir pour donner les clés des classes aux étudiants, mais ils refusent d’utiliser le même système de réservation. En début de semaine, il faut donc parfois attendre quatre ou cinq heures pour avoir accès à une salle de répétition », relate Jacqueline Berndt. En cause, une application mobile adoptée par les étudiants néerlandophones, tandis que les francophones ont gardé l’usage des fiches en papier. Aux étudiants de s’adapter en fonction de l’heure de la journée et de la langue parlée par le gardien. « La culture ici est tellement divisée », déplore Jacqueline. « Les francophones n’y mettent pas du leur », souffle-t-on d’un côté. « Les Flamands sont avantagés en ce qui concerne les salles de la Régence par rapport aux francophones qui sont délaissés par le personnel flamand », rétorque-t-on de l’autre.

Querelles linguistiques et politiques

Tout cela ne fait-il pas peser un poids inapproprié sur le moral des professeurs et des étudiants qui ont choisi de se mettre au service de la musique ? Des musiciens proches de la professionnalisation qui, par l’état des bâtiments qu’ils fréquentent, se voient renvoyer l’image d’une culture qui se dégrade ? Cette situation ne démontre-t-elle pas le désintérêt des autorités politiques pour le secteur de l’enseignement musical ? Les étudiants vont-ils devoir se tourner vers le privé, comme la Chapelle Reine-­Élisabeth, pour bénéficier d’un bon environnement de travail ?

Pourtant, il n’y a qu’à jeter un œil à son histoire pour comprendre que la Belgique est une terre de musique. Encore tout récemment, le concours Reine-Élisabeth suscitait l’engouement d’une population entière. « Tu vivras toujours fière et belle. » Il ne reste qu’à espérer que ces paroles de la Brabançonne, l’hymne national de la Belgique, sonneront un jour à nouveau juste pour les étudiants du Conservatoire royal de Bruxelles/Koninklijk Conservatorium Brussel.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous