Concours d’orchestre : comment les préparer ?

Antoine Pecqueur 01/03/2009
Nombreux sont les postulants à un poste dans un orchestre. Mais les places sont chères et le système de recrutement des musiciens est sévère. De plus, il varie considérablement d’un orchestre à l’autre. Comment se préparer ? Des instrumentistes témoignent de leurs expériences.
Au départ, ils sont parfois 100 candidats. Après les délibérations, seul un nom sera retenu. Bienvenue dans le monde sans pitié des concours d’orchestre ! Lorsqu’André Malraux et son directeur de la musique Marcel Landowski créent, dans les années 1970, un réseau d’orchestres en province, chaque élève sorti du Conservatoire est quasiment assuré d’obtenir un poste. Les choses ont bien changé. Dans le contexte actuel de crise économique et financière, de nombreux orchestres attendent des jours meilleurs afin de pourvoir certains postes laissés vacants. Les musiciens sont donc à l’affût du moindre recrutement, en France, mais aussi à l’étranger.

Comment se préparer musicalement au concours ?
S’il est inscrit dans un établissement, le musicien travaille le programme du concours (constitué en général d’un ou deux concertos et de traits d’orchestre) avec son professeur. Mais celui-ci aura tendance à lui transmettre son interprétation, parfois rattachée à une école de jeu bien précise, qui ne correspondra pas forcément aux attentes du jury. Pour cette raison, il est souvent conseillé de jouer son programme à d’autres musiciens, afin de confronter les points de vue. « Avant le concours, je suis revenu voir mon ancien professeur du Conservatoire de Strasbourg, où j’avais débuté. J’ai passé une journée avec lui, qui m’a été très profitable, se souvient le contrebassiste Antoine Sobczak, qui a intégré en 2005 l’Orchestre de Paris. Je suis aussi allé voir des non-contrebassistes, notamment le hautboïste Jean-Pierre Arnaud, qui m’a apporté de précieux conseils sur le travail de respiration et de phrasé. » Le candidat se prépare ainsi à jouer devant un jury où se trouvent des musiciens qui pratiquent son instrument, mais également des membres d’autres pupitres de l’orchestre. Le percussionniste Gilles Durot, nommé à l’Ensemble intercontemporain en 2007, a même joué son programme à « des compositeurs et à des gens éloignés du domaine musical. En tout, j’ai interprété les pièces du concours à une quinzaine de personnes ». Attention toutefois à ne pas se perdre en entendant un avis et son contraire. « Faire mûrir les œuvres tout en préservant leur fraîcheur », conseille le clarinettiste Julien Hervé, soliste de l’Orchestre philharmonique de Rotterdam depuis 2008. L’interprétation des traits d’orchestre nécessite évidemment d’écouter à plusieurs reprises les œuvres dont sont issus les solos afin d’en avoir une idée globale.

Comment s’y préparer psychologiquement ?
En la matière, il n’y a pas de recette miracle. Chaque musicien a sa méthode pour être dans les meilleures conditions le jour J. Pour Gilles Durot, cela passe par une véritable « hygiène de vie » : « Pendant les trois mois avant le concours, je faisais beaucoup de sport, je mangeais équilibré et je dormais au moins huit heures chaque nuit. » Il faut, bien sûr, éviter toute pression inutile et... relativiser. Guillaume Bidar, bassoniste à l’Orchestre symphonique de Mulhouse depuis 2008, rappelle qu’« un concours, c’est beaucoup de boulot et un peu de chance. Il faut se préparer pour aller au concours sans regrets si cela ne marche pas. Car de toute façon on sortira enrichi d’une telle préparation ». Pendant cette période de travail, il n’est évidemment pas interdit de sortir ni de se reposer, bien au contraire ! « Je suis allé au cinéma, j’ai fait des grasses matinées, surtout la dernière semaine pour bien me détendre avant l’épreuve », témoigne Antoine Sobczak. Certains musiciens se mettent en condition en recréant à l’avance le déroulement du concours (en jouant, par exemple, au même horaire que prévu), comme une répétition générale pour un concert.
La hautboïste Hélène Mourot, soliste à l’Orchestre de l’Opéra de Tours de 2001 à 2008, explique que « l’essentiel est d’arriver à avoir confiance en soi. Pour cela, il faut être très méthodique et exigeant ». Passer un concours d’orchestre est-il différent quand on est une fille ? « J’ai entendu des rumeurs qui déconseillaient aux filles de venir avec des talons pour qu’on ne les reconnaisse pas au bruit de leurs pas derrière les paravents. Mais je pense qu’il suffit d’écouter la respiration pour savoir si le candidat est une fille ou un garçon. Pour ma part, je n’ai jamais remarqué, de la part des jurys, d’attitude machiste. » Le jour du concours, certains musiciens prennent des bêtabloquants (médicament diminuant l’adrénaline) afin de contrer les effets néfastes du trac. A utiliser avec beaucoup de parcimonie, au risque de devenir dépendant.

Quel est le profil des candidats ?
En France, les concours sont ouverts à toutes et à tous. Il n’y a pas de sélection sur dossier. Mais force est de constater que la majorité des prétendants ont entre 20 et 30 ans, sont inscrits dans l’un des deux conservatoires supérieurs ou viennent d’en sortir. « Il y a une vraie émulation au Conservatoire, remarque Guillaume Bidar. Les étudiants préparent les mêmes concours et assistent aux mêmes cours préparatoires. » Pour autant, le "jeunisme" n’est pas forcément toujours de mise et certains orchestres préfèrent parfois recruter un musicien plus âgé, mais plus expérimenté (notamment pour des postes exposés, comme celui de premier violon solo). Guillaume Cuiller, hautbois solo de l’orchestre Pasdeloup depuis 2001, se souvient qu’« au concours, il y avait de jeunes étudiants, mais aussi des musiciens qui occupaient déjà des postes d’orchestre, généralement des seconds hautbois qui voulaient avoir une fonction de solo ». On remarquera également, mondialisation oblige, qu’il y a de plus en plus de candidats venus de l’étranger - l’inverse étant également valable !

Comment se déroule l’épreuve ?
D’un orchestre à l’autre, le concours diffère sur de nombreux points. Prenons par exemple l’emploi du paravent. La majorité des orchestres l’installe pour les deux premiers tours, avant de l’enlever pour le dernier. Mais l’Orchestre de Paris ne l’utilise à aucun moment de l’épreuve, tandis que l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo le garde jusqu’à la fin. C’est une question qui fait débat parmi les musiciens. Visualiser un candidat permet de mesurer son engagement, sa prestance (le métier de musicien est un métier de scène), mais d’un autre côté le jury peut ainsi retrouver un visage qui lui est familier (ami ou ennemi ?). Pour l’instrumentiste, cela peut être intimidant, surtout quand le jury compte des personnalités aussi fortes que Pierre Boulez ou Christoph Eschenbach.
Le nombre de tours varie également d’un orchestre à l’autre, allant de deux tours (à l’orchestre Pasdeloup) à quatre (à l’Orchestre symphonique de Mulhouse). Remarquons, en outre, que certains orchestres dispensent leurs propres musiciens du premier tour. Quant aux contenus des tours, ils sont, là aussi, très variables. La règle générale veut que le premier tour soit dédié à des concertos et que la fin de l’épreuve soit plutôt réservée aux traits d’orchestre. Mais certaines formations préfèrent commencer d’emblée par les traits, de manière à mieux apprécier l’aptitude du candidat au métier d’instrumentiste d’orchestre. Quelques phalanges proposent aussi des épreuves spécifiques : jouer sous la direction du chef, en musique de chambre avec des membres de l’orchestre, ou même avec l’orchestre en entier, sans oublier des tests de déchiffrage. L’Orchestre philharmonique de Strasbourg a pour sa part la particularité de proposer un "pack" réunissant le poste de soliste à celui d’enseignant au conservatoire.
Dans cette jungle des concours d’orchestre se retrouvent tout de même certains éléments communs, notamment le tirage au sort qui définit le passage des candidats, ou encore les délibérations à huis clos aboutissant à une proclamation des résultats le jour même devant les candidats. A noter que les modalités de recrutement figurent toujours dans le règlement de l’orchestre, fruit de négociations entre l’employeur et les représentants des musiciens.

Quelle est la composition du jury ?
Là aussi, force est de constater de grandes disparités entre les phalanges. Le rôle de président du jury peut être tenu par le chef d’orchestre, par l’un des solistes de l’orchestre, ou encore par une personnalité extérieure. Il est ainsi courant que des orchestres de province invitent des solistes des orchestres parisiens ou des professeurs du CNSM. Aux côtés du président de jury, on retrouve les membres du pupitre, mais aussi les proches collègues. Dans certains orchestres, le droit de vote est accordé à tous les membres. Il n’est donc pas impossible de voir un altiste du rang voter lors d’un concours de tubiste. Cela s’explique par le fait qu’au-delà de la performance technique, le candidat est jugé sur ses capacités à intégrer la vie d’une collectivité. Le jury est également parfois constitué de personnels administratifs. Certains musiciens mettent en doute leurs capacités à juger d’une prestation instrumentale... Mais dans ce cas-là, ne remplissent-ils pas d’une certaine façon le rôle des DRH dans les entreprises ?

Après le concours, que se passe-t-il ?
Une fois les délibérations connues, il arrive que le candidat retenu intègre l’orchestre très rapidement - « l’un des chefs de pupitre m’a dit que je devais commencer à l’orchestre trois jours plus tard », se rappelle Antoine Sobczak. Dans d’autres cas, le musicien est obligé d’attendre plusieurs mois, son contrat ne débutant qu’à la saison suivante. L’instrumentiste se retrouve tout d’abord en période de stage (ou CDD). Mais, à moins de graves problèmes, il est généralement titularisé au bout d’un an. Les candidats qui se présentent à des orchestres militaires sont, pour leur part, confrontés à d’autres épreuves après leurs concours instrumentaux. Un corniste de la Musique des gardiens de la paix nous détaille la procédure : « Le musicien passe un grand nombre d’épreuves : rédaction, questionnaire à choix multiples - il doit savoir comment fonctionne une mairie ou un ministère -, langue, test psychotechnique... Mais, surtout, là où le bât blesse, c’est au moment de l’entretien : certains jurys ne reconnaissent pas du tout la spécificité du métier de musicien. Il arrive ainsi qu’on demande à un instrumentiste ce qu’il ferait s’il était en patrouille en banlieue et que des jeunes lui crachaient dessus... Pour ma part, j’ai été recalé la première fois à l’épreuve de sport ! Enfin, il y a un examen médical, et les renseignements généraux font une courte enquête sur le candidat. » Entre le concours instrumental et la fin des épreuves administratives, il n’est pas rare que le délai atteigne un an et demi...

Quelles sont les différences avec les concours étrangers ?
Dans de nombreux pays, les orchestres font une première sélection sur dossier. « Peu importe d’avoir remporté un grand nombre de concours internationaux. Ce qu’ils attendent sur le CV, c’est une expérience du métier d’orchestre », nous confie Julien Barre, qui a remporté le concours de violoncelliste tuttiste à l’Orchestre philharmonique de Liverpool l’année dernière. En Allemagne, être invité dans un orchestre représente parfois un parcours du combattant. Pour démocratiser l’accès aux concours, certaines phalanges organisent un "Vorprobespiel", ce qui correspond à un avant-premier tour. C’est ce qu’a connu le clarinettiste Julien Hervé à Rotterdam : « Nous étions 80 et nous avons chacun joué deux traits d’orchestre. Une dizaine ont été sélectionnés pour aller au premier tour, où se retrouvent directement les musiciens qui ont déjà un poste de second ou de tuttiste en orchestre. Ceux qui occupent une fonction de soliste arrivent seulement au second tour. » Ce déroulement très hiérarchisé est propre aux pays germaniques et aux Pays-Bas. En Grande-Bretagne, le concours se limite souvent à un seul tour. Pas de tirage au sort, le musicien est convoqué directement à un horaire précis. Quant aux résultats des délibérations, ils sont communiqués au candidat... un mois plus tard par courriel ou par téléphone. Le cérémonial est beaucoup plus léger qu’en France, car la compétition ne fait en réalité que commencer. « Les orchestres recrutent en général trois musiciens, qui sont en essai pendant plusieurs mois. Cette période est assez stressante car on est jugé en permanence. Le but est de voir qui des trois s’adapte le mieux au travail d’orchestre », précise Julien Barre.
Les concours reflètent donc parfaitement les modes de jeu des orchestres, qui, en dépit d’une certaine tendance à l’uniformisation, conservent des qualités bien distinctes. Les formations françaises sont louées pour la qualité de leurs solistes, les phalanges anglaises ou allemandes pour leur homogénéité et leur esprit collectif. Alors que la tendance à Bruxelles vise à l’harmonisation européenne, les concours font donc encore figure d’exception culturelle.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous