La musique et la fête

27/06/2019
On ne conçoit, dans aucune culture, de fête sans musique. Il ne faut pas en conclure que la musique serait, en elle-même, de nature festive.
Quand elle stimule le travail ou le combat, quand elle accompagne le deuil, quand elle s’efforce de conjurer le désespoir ou d’apaiser les dieux, la musique n’est pas festive. Un stabat ­mater, un requiem sont-ils des musiques de fête ? ­Festive, la musique ne l’est pas non plus, ou pas nécessairement, quand elle se fait savante (le contrepoint, la fugue), quand elle est composée pour l’exercice du musicien (Le Clavier bien tempéré de Bach, le Gradus ad Parnassum de Clementi), quand elle est exploratoire ou expérimentale. Et la musique n’est jamais festive pour qui ne la comprend pas.

Certaines musiques sont composées pour la fête (la Water Music de Haendel, les musiques d’apparat, beaucoup de musiques de danse, les tubes de l’été). Mais la musique vraiment festive est, au moins partiellement, improvisée. Dans la fête, la musique n’est pas un décor ou un ornement extérieur, elle n’est pas un objet mais une force active, elle fait corps avec les sentiments et les mouvements du peuple rassemblé, elle jaillit pour ainsi dire de la passion de la fête. C’est la position de Rousseau : « Plantez au milieu d’une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous aurez une fête. » Dans la fête véritable, « chacun se voit et s’aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis ». La vraie musique de fête naît du rassemblement joyeux et de l’union des cœurs. Elle n’est pas une œuvre solennellement jouée devant un public, dans la frontalité du concert ; elle est un milieu immersif, l’âme commune des participants à la fête : non des spectateurs, mais des acteurs. Chacun se mêle à la musique, chante, crie ou frappe des mains, dans un dynamisme entraînant.

L’opposé du festival

La fête est donc l’opposé du festival : dans le festival, la musique est la cause du rassemblement, et non plus son effet. Le festival prétend fêter la musique, mais devenue festivalière la musique n’est plus festive. Étrange retournement : le milieu sonore vivant de la fête devient, dans le festival, un objet – la musique d’action devient musique d’écoute. Mais la puissance de la musique est telle qu’elle peut briser le carcan du festival, bousculer ses finalités touristiques ou commerciales, et reprendre la main. C’est beaucoup plus souvent le cas dans les festivals de jazz ou de musique populaire que dans les festivals de musique dite “classique” ou “savante”. Encore ne faut-il pas caricaturer cette dernière. Au principe de toute musique, il y a le jeu effectif de femmes et d’hommes qui chantent ou qui font sonner des instruments. N’y a-t-il pas quelque chose de festif à prendre un instrument de musique, ou même un objet quelconque, et à le faire sonner ? L’enfant est joyeux quand il tape sur une casserole. C’est le jeu libre, primordial et parfois inquiétant, to play, antérieur au jeu réglé, to game. Ce disant, nous ne contredisons pas notre thèse initiale : en tant qu’œuvre écrite (musique savante) ou du moins suffisamment fixée dans la mémoire individuelle ou collective (musique traditionnelle, jazz), toute musique n’est pas festive ; mais en tant qu’elle est effectivement jouée ou chantée, la musique mobilise le plaisir primordial du playing, c’est la jubilation de la vocalise ou de l’inventive variation. La part d’improvisation et de liberté nécessaire à l’interprétation de la musique, même de la musique la plus corsetée de prescriptions par le compositeur, rattache le faire musical à l’ordre de la fête : exubérante, souvent ; grave, parfois ; vivante, toujours..

Bernard Sève, professeur émérite à l’université de Lille, auteur de L’Instrument de musique, une étude philosophique (éd. du Seuil).

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