La fête à l’anglaise

Florent Servia 27/06/2019
« On comprend mieux l’autre quand on danse sur sa musique. » Ces mots sont de Jean-François Bizot, figure lunaire et inspirée à l’origine du magazine de contre-culture Actuel (1970-1974) et de Radio Nova. Précurseur, il médiatisa les cultures africaines en France et défendit sa vie durant la musique dans ce qu’elle a de plus vivant.
Sous sa tutelle, des générations de journalistes et d’auditeurs ont reçu une injonction à la fête et à une vie qui débordait des cadres. Alors que s’ouvre la saison des festivals se posent les questions de la temporalité et de la géographie de la fête ainsi que de l’axiologie de l’art : faut-il attendre les festivals pour faire la fête ? Peut-on légitimement soutenir l’idée d’une hiér­archisation entre la musique de philharmonie que l’on écoute assis et celle qui favorise la danse ? Les acteurs de la nouvelle scène du jazz anglaise ont répondu aux deux dans leur expansion.
Enfants de la diaspora caribéenne et africaine installée au Royaume-Uni, cette jeune génération de musiciens a été éduquée dans la culture sound system jamaïcaine, où les publics, trop pauvres pour se rendre dans les salles de concert, se créaient leur espace de fête. De cet héritage, et dans le mélange des cultures à la source de la richesse musicale londonienne – reggae, soul, jazz, broken beat, afrobeat, house, grime… – s’est construite une certaine manière de fêter à l’anglaise.
À l’heure de s’initier au jazz, il n’était déjà pas question pour Yusef Dayes, Kamaal Williams, Shabaka Hutchings, Ashley Henry, Moses Boyd, Kokoroko et consorts de limiter leur expression aux contours stricts de son idiome et de ses codes. En rompant, par exemple, avec la tradition du costume, inepte et peu adaptée à leur époque. Le saxophoniste Shabaka Hutchings explique qu’en étant soi-même, l’artiste a plus de chances de rencontrer son public : on s’identifie en général à ceux qui nous ressemblent. Raison pour laquelle le renouveau du jazz anglais s’est lancé hors des lieux identifiés du genre. Dans des salles de concert affiliées à d’autres réseaux, dans un ancien squat, le Total Refreshment Center, ou dans un restaurant au-dessous de l’arche des rails de Deptford où le collectif Steam Down incarne tous les mercredis ce jazz très ouvert où le groove prime sur le reste, devant une foule compacte sur le point de succomber à la transe. Il y avait longtemps que le jazz n’était plus un point de création et de fixation de communautés de vingtenaires. Mis au courant de cet éveil nouveau, les diffuseurs de jazz du monde ont eu tôt fait d’inviter toutes les déclinaisons de projets un tant soit peu repérés, pariant moins sur les noms de groupes que sur leur origine (cette scène londonienne). S’ils seront en festivals cet été, le meilleur endroit pour les découvrir reste la ferveur londonienne.
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