L’avion, la galère des musiciens

Suzanne Gervais 03/07/2019

Le grand départ pour les festivals est lancé. Certains prendront le train, d’autres opteront pour le covoiturage, mais une majorité de musiciens choisira l’avion. Un mode de transport qui en angoisse plus d’un.

En avion, les instruments de musique ne sont assurément pas un bagage comme un autre...

Or, on ne compte plus les cas de musiciens recalés à l’embarquement ou qui retrouvent leur violoncelle ou leur viole de gambe, envoyé en soute à cause de leur volume, et qui arrivent souvent en morceaux. Les musiciens qui refusent de laisser leur outil de travail en soute risquent d’avoir à affronter les règles arbitraires des compagnies aériennes… et d’en faire les frais.

Choisir sa compagnie

Aux dires des musiciens, certaines compagnies sont à éviter et d’autres, à privilégier. Cinq d’entre elles sont ainsi réputées pour être particulièrement intolérantes vis-à-vis des instrumentistes…
Ryanair Obligation de réserver un siège supplémentaire, même pour les instruments plus petits qu’un violoncelle : guitare, alto et violon.
Vueling Pour 45 euros supplémentaire, le musicien peut emporter son instrument… mais en soute ! Chaque passager ne peut emporter en cabine qu’un seul bagage à main, dont les dimensions n’excèdent pas 55 × 40 × 20 cm : bien plus petit qu’un étui de violon.
Air Berlin Même chose que chez Vueling : violon et alto, s’abstenir. Seuls les instruments de moins de 55 × 40 × 23 cm sont autorisés en unique bagage à main.
Norwegian Même critères de taille que pour Air Berlin, sauf que les instruments peuvent être admis en cabine en plus d’un bagage à main. Un instrument plus grand, dont les dimensions n’excèdent toutefois pas 90 × 35 × 20 cm, peut être emporté en cabine mais constituera l’unique bagage à main. Si les dimensions sont supérieures, le musicien doit réserver un siège supplémentaire. La taille maximum autorisée est alors de 140 × 46 × 30 cm. Bémol pour les contrebasses : elles voyagent bien sûr en soute, mais à raison de deux par vol, pas plus !
Easyjet La compagnie britannique est plus souple sur les dimensions. Les instruments de moins de 120 × 30 × 38 cm peuvent être transportés en cabine s’il y a de la place disponible dans les espaces à bagages et à l’entière discrétion du capitaine. L’instrument constitue le seul bagage à main autorisé : pas de place pour un sac à main. Adrien La Marca nuance tout de même en précisant que « Easyjet était particulièrement casse-pieds, mais, depuis quelques mois, ils semblent plus souples et acceptent un bagage à main et un instrument en cabine ».
Depuis 2011, Qatar Airways a décroché trois fois le prix de la meilleure compagnie aérienne en matière de services. Pourtant, des cas de musiciens empêchés d’embarquer avec leurs instruments ont été rapportés sur le site internet de la Fédération internationale des musiciens… Au contraire, des compagnies comme Air France, Lufthansa, Swissair, Air Canada ou encore KLM sont réputées pour être conciliantes avec les musiciens. Elles autorisent, normalement, la présence d’un instrument de musique (jusqu’à l’alto) à bord, en plus d’un bagage à main, sans surcoût. Air Canada propose même, depuis peu, une remise de 50% pour le deuxième siège.

Des règles discriminatoires et anxiogènes

Reste que les règles évoluent vite et que le cas par cas est souvent de mise. La politique d’Air Berlin en matière d’instruments de musique est paradoxale. Les violoncellistes qui prennent l’avion sont habitués à payer une place pour leur instrument, s’ils ne veulent pas le laisser en soute. Des conditions similaires s’imposent maintenant aux violonistes et aux altistes, alors que l’encombrement est bien moindre. Ces derniers doivent donc acheter un billet supplémentaire, à moins que la taille de leur étui soit inférieure à 50 x 40 x 23 cm… Ce qui n’arrive bien sûr jamais ! Ce désagrément est loin d’être un cas isolé et l’imprévisibilité des règles des compagnies aériennes en matière d’instruments de musique peut compli­quer les déplacements professionnels, occasionnant des épisodes de stress malvenus à quelques heures d’un concert. Pour les violoncellistes, l’option la plus économique est de faire voyager l’instrument en soute, dans une boîte conçue à cet effet. Le musicien refusant de se séparer de son violoncelle doit payer une place supplémentaire en cabine. Cumul de miles garanti ! Mais un risque demeure : l’étui d’un violoncelle peut s’avérer, une fois installé en cabine, trop grand pour les rangées de sièges peu espacées de certaines compagnies low cost. Dans ce cas, direction la soute, en urgence… alors même que son propriétaire a payé un billet supplémentaire. Même problème pour les cors : le volume de l’étui entre rarement dans les rangements à bagage situés au-dessus des sièges.
Avec la démocratisation des transports aériens dans les années 1990, la moindre place en cabine doit être rentabilisée. Certaines ruses, qui circulent entre les musiciens, peuvent aider à être admis en cabine avec son violon ou son alto : réserver des vols au petit matin, entre 4 h et 6 h, car à cette heure, il n’y a en général qu’un agent d’enregistrement qui, à défaut de pouvoir questionner son collègue sur la politique pour les instruments à bord, laisse passer le musicien. L’admission ou non d’un instrument en tant que bagage à main dépendra finalement du bon vouloir de l’employé de service le jour du voyage, mais aussi du nombre de réservations et de l’espace de rangements disponible dans l’avion. Jusqu’au dernier moment, embarquer avec son instrument n’est jamais garanti.

Une législation en cours

En 2014, le Parlement européen a adopté une révision, favorable aux musiciens, du règlement relatif à la responsabilité des compagnies aériennes en ce qui concerne le transport des passagers et de leurs bagages. L’article n° 6 comporte des mesures destinées à faciliter le transport des instruments de musique en tant que bagage à main et à sécuriser le voyage en soute.
Bémol : ce texte est pour l’instant lettre morte, il n’entrera en vigueur qu’une fois adopté par le Conseil de l’Union européenne (tous les ministres des transports des Etats membres), qui tarde à trouver un consensus. Certains pays, dont le Royaume-Uni, arguant que « chaque transporteur aérien devrait être laissé libre d’établir sa propre politique en la matière ». Le Brexit fera-t-il avancer le dossier ?
La Fédération internationale des musiciens a lancé une pétition, en 2016, pour aboutir à une signature rapide de l’accord, incluant le fameux article 6. Elle est toujours en ligne et a recueilli plus de 35 000 signatures. Qu’apporterait ce texte aux musiciens ?
Si l’instrument est plus grand qu’un violon, le musicien pourra réserver un deuxième siège sans que les taxes d’aéroport s’appliquent à nouveau. Air Canada propose, par exemple, une remise de 50% pour le deuxième siège. Les instruments les plus volumineux, comme la contrebasse, seront stockés dans un “espace chauffé” de la soute et leur étui sera marqué afin qu’ils puissent être traités avec soin.
Enfin, il est exigé que les compagnies aériennes indiquent clairement lors de la réservation « les modalités de transport des instruments de musique, y compris les frais applicables » ainsi que la possibilité de réserver un deuxième siège en ligne.
Les Etats-Unis et le Canada ont pris de l’avance sur la question, cruciale, pour la profession : une réglementation harmonise les politiques des compagnies nationales en faveur des musiciens. A quand, en Europe, un traitement équitable pour les musiciens et la fin de l’imprévisibilité des compagnies aériennes, pour que la musique voyage mieux ?
Pour autant, les musiciens ne doivent pas ignorer l’impact écologique catastrophique du transport aérien.  Le “Flygskam” est un terme suédois de plus en plus employé. Il désigne un mouvement qui prend de l’ampleur, qu’on peut traduire par “honte de prendre l’avion”. De plus en plus d’ensembles optent ainsi systématiquement pour le train pour leurs déplacements intérieurs et même pour certains trajets européens.

Suzanne Gervais

Sur son site internet, la FIM a établi un classement, régulièrement actualisé, des compagnies aériennes favorables aux musiciens.

A lire aussi, sur le sujet, notre point juridique sur le transport des instruments de musique en avion.
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