Accord Majeur 2019 : le service public au cœur du débat

Suzanne Gervais 09/07/2019
Cette édition réunissait, à Aix-en-Provence, les acteurs du secteur musical autour d’un thème général, mais évocateur, “La musique sur ordonnance”. Deux conférences rythmaient la journée, qui ont soulevé de nombreuses interrogations quant aux missions du service public.
Orchestres, ensembles, opéras, festivals… Plus de 300 professionnels ont assisté au traditionnel rendez-vous annuel de la plateforme Accord Majeur, qui rassemble huit organisations et syndicats professionnels du secteur des musiques de patrimoine et de création. “Choisit-on la musique que l’on écoute ?”, tel était l’intitulé, sous forme de question, du rendez-vous de la matinée…

Streaming et enfermement musical

Sur le plateau, deux spécialistes du streaming musical – le journaliste Sophian Fanen et Yannick Fage, responsable musique classique chez Deezer – ont souligné l’enjeu, crucial pour les répertoires moins exposés que les musiques actuelles – le classique et les musiques de création, essentiellement –, de la recommandation. Or, la logique des algorithmes de recommandation musicale est, sur les grandes plateformes de streaming, clairement commerciale. Une récente étude canadienne montre que 0,7 % des titres écoutés sur les plateformes leader représentent… 87 % de l’écoute. Comment, dès lors, susciter la découverte et l’ouverture à d’autres répertoires, moins lucratifs ?

Le Pass culture en question

Du côté des pouvoirs publics, Karine Duquesnoy, directrice par intérim de la Drac Ile-de-France, a opposé à la logique purement commerciale des plateformes celles de dispositifs comme… le Pass culture. Pass qui suscite de vives inquiétudes au sein de secteur des musiques de patrimoine et de création, quant à la concurrence jugée déloyale, au sein même de l’offre proposée aux jeunes, de mastodontes tels que Deezer, Spotify… « Le Pass culture est un outil de service public, a insisté Karine Duquesnoy. Il faut impérativement travailler à ce que le référencement mette en avant les propositions soutenues par le ministère de la Culture. »
« Avec quels moyens ? » s’est-on demandé, parmi les participants, à l’heure du déjeuner. Malgré les expérimentations lancées dans plusieurs départements, le Pass culture interroge toujours le secteur musical. “A 18 ans les dés sont jetés, il faut mettre en place un passeport culture dès l’école primaire !”, estiment certains.

Pratique et éducation musicale

Egalement présente sur le plateau, Nadia Ratsimandresy, professeur d’ondes Martenot et synthétiseur au CRR de Boulogne-Billancourt, a insisté sur l’importance de l’éducation artistique, pour contrer « l’effet zapping et le besoin frénétique de nouveauté » induit par la numérisation de la consommation musicale. « L’éducation est la clé d’une écoute active et curieuse, a, quant à lui, rappelé Sophian Fanen. L’auditeur n’est pas simplement là pour recevoir. Il doit faire des choix dans ce qu’il écoute. »
Une conclusion qui posait la question, finalement, de la place de l’éducation musicale – et, avec elle, de la pratique – à l’école de la République. Education musicale de longue haleine, en aucun cas du « saupoudrage artistique », comme l’a relevé un musicien dans la salle.

Musique et audiovisuel

Plus politique, le second rendez-vous intitulé “Un service public garant de la diversité musicale” trahissait les vives inquiétudes des acteurs du secteur, qui auraient aimé – certains l’ont murmuré – un point d’interrogation à la fin de l’intitulé. Michel Field, directeur du pôle culture de France Télévisions, et Emelie de Jong, directrice de l’unité arts et spectacles d’Arte, représentaient l’audiovisuel public. L’absence de représentants de Radio France a été soulignée. Et regrettée…
Sylviane Tarsot-Gillery, directrice générale de la création artistique (DGCA), a d’abord rappelé une évidence : « Si on laisse faire la loi du marché, le risque de concentration, et donc d’homogénéisation, de l’offre est inéluctable. L’Etat doit apporter son aide à tous les acteurs de la création pour favoriser cette diversité. » Or la présence de la musique classique et contemporaine sur les chaînes de télévision inquiète les musiciens : resserrement éditorial, créneaux peau de chagrin… la télévision publique perdrait-elle son rôle de prescripteur ? Céline Portes, déléguée générale de l’ensemble Correspondances et administratrice du Profedim, a ainsi rappelé le coup d’arrêt brutal porté aux captations de concert, à l’automne avec la réforme du CNC. « D’un seul coup, il n’y a plus aucun projet, plus rien ! », a témoigné une autre administratrice d’ensemble, dans la salle.

Rétrécissement du périmètre public ?

Le rétrécissement du périmètre de l’action public pose, de fait, la question de la marge de manœuvre de l’Etat. « Privatisation progressive des médias, baisse de commandes, baisse de l’exposition, pression accrue sur les recettes propres… On est confronté à un inéluctable cercle vicieux », s’est inquiété Jean-Noël Tronc, directeur général de la Sacem. Or « la diversité musicale est présente quand le modèle économique de la structure est un modèle de service public », a rappelé Yves Sapir, violoniste et président du Snam-CGT.

A retenir enfin, parmi les annonces faites par Sylviane Tarsot-Gillery lors de la conclusion de cette journée : la concrétisation prochaine, dans le cadre du plan choral, de la mission confiée à Laurence Equilbey sur la création d’un centre ressource pour le chant choral. La DGCA a également annoncé qu’une mission sur le rôle des orchestres était confiée à Laurent Langlois, ancien directeur général de l’Orchestre national de Lyon. A suivre aussi, la réorganisation des services au sein du ministère de la Culture.
Autant dossiers qui seront relancés après la trêve estivale.

Suzanne Gervais

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