Tensions au conservatoire de Chambéry

Suzanne Gervais 12/07/2019

Effectifs qui diminuent, divergences pédagogiques et accusations de harcèlement : une dizaine de professeurs du CRR savoyard ont fait part à La Lettre du Musicien de leur inquiétude et de leur malaise face à la politique de leur direction.

Tout le département de musique classique est en souffrance : c’est la même formule employée par près d’une dizaine de professeurs du conservatoire de Chambéry, que nous avons contactés.

L’orientation pédagogique de l’établissement est pointée du doigt et, en particulier, les heures d’éducation artistique et culturelle : interventions en milieu scolaire et orchestre à l’école. Les professeurs à temps partiel, qu’ils soient contractuels ou titulaires, sont en effet tenus d’assurer deux heures d’éducation artistique et culturelle.

« Faire le travail des dumistes »

« C’est une démarche qui est très intéressante socialement parlant, estime Bruno*, employé à temps partiel. Assurer deux heures d’orchestre à l’école sur mes huit heures de travail était inscrit dans mon contrat, mais, dans les faits, cela entrave considérablement l’évolution de ma classe : on m’a déjà refusé de nouveaux élèves car il fallait que j’assure les heures d’orchestre à l’école ! » Pour les professeurs, il est clair que la mairie de Chambéry – par ailleurs l’une des villes les plus endettées de France – veut faire des économies au détriment du conservatoire. « Comme la ville ne veut pas payer de dumistes, on nous demande de faire leur travail. Non pas en nous proposant des heures supplémentaires sur la base du volontariat, mais en rognant sur nos heures de cours au conservatoire. Or, les professeurs d’enseignement artistique (PEA) ne sont pas des dumistes : ce sont deux métiers différents », insiste un autre professeur, aussitôt soutenu par Katia, une collègue instrumentiste : « On peut travailler avec les dumistes, mais pas faire le boulot à leur place. C’est une question de projet d’établissement. »

Des classes moins attractives

Certaines classes en pâtissent. Pour certains instruments, plus rares que le violon ou le piano, une classe met davantage de temps à se construire. « A Chambéry, beaucoup de professeurs quittent le navire, car cette obligation d’intervention scolaire les empêche d’assurer le bon développement de leur classe. Sans compter le renouvellement des départs en retraite… Lorsque le professeur de cor, qui avait un poste à 16 heures, est parti, son poste a été renouvelé, mais la moitié de son temps », raconte Bruno. Ce poste à CA est par ailleurs devenu poste à DE : un classique. Huit heures, dont deux heures de temps éducatif en milieu scolaire. « Nous n’avons pas un effectif de cor suffisant, se plaint une autre enseignante. On ne peut pas remplir les orchestres, et faire de la musique de chambre est compliqué… » A Chambéry, plusieurs enseignants sont liés au conservatoire par des contrats précaires, de six, huit heures, rarement plus : « Malgré nos requêtes, il n’y a aucune démarche pour augmenter les temps de travail des enseignants les plus défavorisés, raconte un autre musicien, dépité. Cela fait des salaires à 500 ou 700 euros par mois et ne donne pas envie de rester. Dès qu’ils peuvent avoir mieux ailleurs, ils partent. Mais un conservatoire qui change tout le temps de professeur n’a pas de classes solides et n’attire pas les grands élèves. »

La direction dément

Face à la grogne, la directrice du CRR de Chambéry, Mireille Poulet-Mathis, a accepté de répondre à nos questions… mais par mail uniquement. Sa réponse contredit les dires des enseignants : « La souplesse a toujours prévalu dans la mise en place des interventions dans les classes de primaires ou de collège, missions mentionnées depuis quelques années dans les annonces de recrutement des nouveaux enseignants. » La directrice ajoute que « des ajustements sur le nombre d’heure ont toujours été possibles, y compris jusqu’à la suppression de ces heures, certaines années » et que « dans plusieurs disciplines, le temps consacré à l’orchestre à l’école ou auprès des publics scolaires a été modifié pour que les enseignants puissent prendre des élèves en instrument. » Deux visions diamétralement opposées de la situation.

Souffrance au travail

A ces divergences d’ordre pédagogique s’ajoutent des relations conflictuelles entre une partie de l’équipe pédagogique et la directrice. « J’en suis au point d’essayer de trouver un autre mi-temps dans la région parisienne, pour ne pas aller travailler à Chambéry, c’est une souffrance », assure un professeur qui critique la personnalité « trop autoritaire » et « manipulatrice » de la directrice. « C’est la guerre, confirme un collègue. Les insultes sont fréquentes et certaines attitudes confinent au harcèlement. » Un malaise qui est remonté aux oreilles de l’adjointe à la culture. Un procès-verbal est établi en 2016 par le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail de la mairie de Chambéry. Le verdict est clair : « Nombreux conflits internes », « dialogue dégradé », « effritement de la confiance », « situation de souffrance exprimée », « gouvernance qui fonctionne mal »… « La ville s’est rendu compte qu’il y avait un souci, explique Katia. Ils ont fait appel à un intervenant extérieur, l’année dernière, pour mettre en place une médiation et établir un diagnostic. » Face aux accusations des professeurs, dont nous lui avons fait part, la directrice nous écrit ceci : « Le travail de l’année dernière autour des risques psychosociaux a permis de faire un diagnostic et d’identifier plusieurs pistes de progrès, dans différents domaines. C’est une démarche normale dans toute organisation collective de cette importance. C’est un processus à long terme qui suit son cours et qu’il appartient à la collectivité et à la direction du CRR de mener à bien. » Nous n’en saurons donc pas davantage. Contactée par La Lettre du Musicien, Alexandra Turnar, adjointe à la culture de Chambéry, n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien, malgré nos relances.

Une solution qui divise

Une piste a été présentée fin juin aux enseignants pour apaiser les tensions internes, mais elle ne fait pas l’unanimité. « Les neuf chefs des départements du conservatoire deviendraient en quelque sorte les supérieurs hiérarchiques de leurs collègues, pour décharger la direction de certaines tâches administratives », explique une professeure. Quelle rémunération pour ces heures supplémentaires ? « La mairie ne sait pas encore trop s’il faut créer un système de prime, enlever du temps de cours ou s’ils agitent la carotte du “hors classe”. » Le hors classe étant un statut qui permet à certains professeurs d’accéder, à la discrétion de l’employeur, à une grille de rémunération plus intéressante. Peu utilisé aujourd’hui, il concernait surtout des professeurs par ailleurs interprètes ou pédagogues reconnus ou proches de la retraite. Outre ces questions de rémunérations et d’heures supplémentaires ou remplacées, la désignation de coordinateurs au sein du conservatoire hérisse les professeurs, qui craignent une dégradation de l’ambiance générale. « La plupart des professeurs sont opposés à cette procédure. Accéder au poste de coordinateur apparaîtrait comme la seule évolution de carrière possible au conservatoire », estime une autre enseignante, qui regrette cette forme de « chantage » de la part de la municipalité. Pas sûr que les vacances d’été permettent d’appaiser la situation.

Suzanne Gervais

* Tous les prénoms ont été modifiés.

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