Série d’été : les festivals insolites / 24 heures au Festival de Chaillol

Pablo Galonce 00/00/0000
Au cœur des Hautes-Alpes, la manifestation dirigée par Michaël Dian affirme deux priorités: son attachement au territoire et son engagement pour la création. Immersion.
Vendredi 19 juillet, 19h30, Salle de fêtes de Montgardin, département des Hautes-Alpes.
Une longue table, un dîner froid partagé par le pianiste Jean-Baptiste Fonlupt et l’équipe (responsable de production, régisseur, chargée de la billetterie…) de l’Association Espace Culturel de Chaillol. Louanges pour le clafoutis aux abricots apporté par une bénévole, dans la pièce voisine l’accordeur-loueur martyrise le Bechstein. L’atmosphère paraît presque trop détendue mais quand l’heure approche, en quelques secondes le dîner est rangé, il faut être prêt pour l’accueil du public.
A 21 heures, salle presque comble. Le directeur, Michaël Dian, présente, comme il le fait à chaque fois, l’artiste et son programme. Jean-Baptiste Fonlupt a profité de la liberté qu’on lui offre ici pour une balade « hors sentiers battus » vers l’Est. Pages inhabituelles d’Arenski, Janacek et autres Komitas mais surtout une création du fil rouge de cette édition du Festival, Florentine Mulsant. De Moscou à Vladivostok, transcription pour piano d’un voyage sur le Transsibérien, est idéalement introduit par la compositrice elle-même. Acoustique loin d’être parfaite, mais qualité d’écoute impeccable, la soirée se termine dans l’éclat de l’Islamey de Balakirev.

20% de renouvellement du public chaque année
Le démontage de la scène et l’empilement des chaises commencent quand les derniers festivaliers sont encore à partager leurs impressions. Proximité n’est pas un vain mot ici. 20% de renouvellement du public chaque année, et 95% parmi les habitants à moins de 30 kilomètres, Michaël Dian connaît ses fidèles après 22 ans à labourer le terrain, à commencer par les maires des 40 communes dans le rayon d’action de l’association. « Scène conventionnée d’intérêt national Art en territoire » depuis le 17 juillet dernier, l’Espace Culturel de Chaillol est un événement nomade et pas seulement pendant son Festival d’été. Ici la géographie est le destin : au sein d’un département, les Hautes-Alpes, de seulement 140.000 habitants, l’association couvre un territoire rural avec des communes parfois minuscules (25 habitants), un confetti de villages et hameaux reliés par des routes de montagne. Inscrits sur le territoire, les événements le sont presque littéralement avec ses très courues balades en musique, concerts en plein air avec une nature à couper le souffle comme scène.

40 bénévoles

Samedi 20 juillet, 08h46. Il fait encore frais à 1600 mètres, mais quelques randonneurs préparent leur sac sur le parking de la station de Saint-Michel-de-Chaillol, QG de l’association. Après une nuit courte, petit-déjeuner de l’équipe, les repas en commun (préparés par un cuisinier chaque jour) rythment la journée. Outre l’équipe restreinte du noyau de l’association, le Festival existe grâce à ses bénévoles, 2 ou 3 chaque jour parmi les 40 qui mettent la main à la pâte tout au long de l’année. L’importance de Chaillol comme « scène itinérante » au niveau local ne saurait être exagérée. Déjà touché par le réchauffement climatique et l’épuisement de la formule « tout ski » en hiver, en été la vallée tourne au ralenti. Si l’impact sur l’activité de la région n’est pas négligeable, l’enjeu de l’association Espace Culturel de Chaillol n’est pas qu’économique. C’est presque un outil de gestion du territoire. Avec l’affirmation de l’échelon intercommunal dans la Loi NOTRE (pour Nouvelle Organisation Territoriale de la République) de 2015, l’association a trouvé un nouvel interlocuteur auquel proposer sa programmation. A la nouvelle communauté de communes de faire tourner dans son territoire les activités selon un principe mutualiste : chaque commune contribue selon ses moyens et reçoit selon ses besoins.

Conte de Florentine Mulsant

13h46 : Répétition à La Fayore, petit espace en bas de la station de Chaillol, du Chant de coton, conte musical de Florentine Mulsant sur un texte de Lourine Roux et commande du Festival. Cécile Brochoire, la comédienne, cherche sa place, au piano Michaël Dian essaye de la suivre, la compositrice observe. On revient sur les mouvements, on revoit la disposition, on règle des détails et l’interprétation : un vrai travail de création au sens propre du terme grâce auquel Florentine Mulsant apporte les derniers retouches à sa partition, nimbée dans les harmonies magiques qui donnent au conte une dimension entre féérique et symbolique. Si peu de festivals offrent ce luxe (le temps) à un compositeur, Chaillol en fait son crédo : soutenu notamment par la SACEM, son programme de commandes lui donne son identité.

« Notre constance a payé »

21h, Hameau de Saint-Michel-de-Chaillol, église. Récital de Marc Coppey et Jean-Baptiste Fonlupt. A l’entrée, bénévoles et membres de l’équipe se mêlent aux habituels, Michaël Dian serre les mains et a un mot pour chacun : « Je fais campagne pour les sénatoriales » ! Les bons mots et la cordialité traduisent une connaissance du terrain et des habitudes de cette population qui a fini par adhérer à ce projet. « Les premiers concerts, on a fait des bides » se rappelle une bénévole, « on a mis du temps à remplir mais notre constance a finalement payé ». Comme festival de création, toutes esthétiques et répertoires confondus, en milieu rural, Chaillol aura été un pionnier. Pari encore redoublé ce soir avec la présentation d’une superbe sonate pour violoncelle (autre commande du Festival) et piano de Florentine Mulsant. Marc Coppey, après son premier concert à Chaillol, part avec le sourire ; « Quelle écoute, quel accueil ! ».  

Pablo Galonce (à Chaillol)

Festival de Chaillol. Jusqu’au 12 août.
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