L’hypnose du musicien

26/08/2019
La pianiste Hélène Tysman allie son activité de concertiste à celle de praticienne en hypnose ericksonienne. Elle nous explique ce que cette technique thérapeutique peut apporter aux musiciens classiques.
Comment suis-je venue à l’hypnose ? Mon parcours classique semblait tout tracé. Le Conservatoire de Paris, les classes de piano, musique de chambre, les concours, classes de maître, du travail, encore et toujours pour obtenir cette satanée perfection qui se dérobe comme Scarbo au milieu de la nuit. Comme la vie est bien faite, me voilà à écrire cet article neuf ans après l’une des plus importantes épreuves, s’il en est, du monde pianistique dans l’univers des compétitions : le concours Chopin à Varsovie.

Préparation au concours

Octobre 2010. Ce concours a lieu tous les cinq ans et, comme les jeux olympiques, certains s’y préparent cinq ans ou parfois plus à l’avance. Il y règne une sorte de frénésie que suggère la liste des lauréats comme des jurys dans l’histoire du concours depuis plusieurs décennies. Si les compétitions de musique n’ont pas l’objectivité d’un résultat de sprinter, ce genre d’événement est en soi un apprentissage initiatique, une expérience extraordinaire à vivre. Les éliminatoires ont lieu durant toute l’année, par dossiers, auditions, enregistrements, partout dans le monde.

Puis c’est comme un gigantesque festival où toutes les nationalités se rencontrent, un mois durant, tendues vers un seul graal : se rapprocher le plus près possible de l’émotion de Chopin, cette pureté d’âme, de son, de mélodie, d’harmonie, de rythme en polkas, mazurkas, sonates, nocturnes, valses… et, bien sûr, remporter un prix ! Autant dire qu’il y a là tous les ingrédients de l’artiste et du sportif réunis : mental, performance, émotion, trac, dépassement de soi, endurance, technicité, personnalité…

Démons intérieurs

Comme la majorité des candidats présents, je n’en étais pas à mon premier concours. J’avais dans la poche de nombreuses reconnaissances en France, en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis, en Chine… Pourtant j’étais toujours en proie à beaucoup de démons intérieurs et ces quelques succès n’avaient pas suffi à soulager des peurs inconscientes, irrationnelles – autant de dragons invaincus ou encore inconnus. Lorsque j’avais 15 ans et que j’avais eu la chance de jouer pour György Sebök, quelques mois avant sa mort, il me planta ses deux yeux dans l’âme, comme à son habitude, créant la sensation de me passer sous rayons X et me dit en roulant ses r de vieux Hongrois : « Il y a un dragon en vous… quel est-il ? Le jour où vous le trouverez, tout le monde entendra votre talent ! »
Je me rappelle comment chaque jour les stagiaires me demandaient des nouvelles dudit dragon et si je l’avais découvert. À Varsovie, cependant, j’avais en moi une croyance toute singulière : je me savais faite pour être lauréate de ce concours ! Le principe d’une croyance est de considérer comme vérité absolue une idée non remise en question. J’étais donc persuadée à un endroit inconscient (et pourtant recouvert d’une multitude de doutes) d’être née et d’avoir appris le piano pour me rendre précisément à ce concours. C’eut été porteur, si cette croyance n’était pas en conflit avec de terribles blocages comme autant de forces en action les unes contre les autres.

Peur d’échouer et de réussir

Étant donné que cette finale représentait un but pour moi et que j’avais l’impression que ce but dépendait plus d’une sorte de destinée, d’une nécessité, que de quelque autre action dans le réel, et bien que je dédiasse mes journées entières depuis mon plus jeune âge à travailler huit heures ou plus par jour, à mesure que je me rapprochais de la fin du concours, une peur inconsciente m’envahit, comme la sensation d’une porte ouverte sur un néant, d’une vie qui ne sait pas comment être “après”. Ce que je raconte est sans doute très familier des sportifs lors des derniers mètres ou dernières minutes d’un challenge mondial.
Ce n’était pas le seul facteur, mais il est évident que je portais en moi un stress qui n’était pas uniquement celui du trac ou d’une épreuve importante ou de doutes légitimes. Il y avait la peur, autant d’échouer que de réussir. En hypnose nous apprenons combien cela est courant. Nous nous identifions souvent à des objets, des actions, des résultats, des étapes de vie qui nous forgent, nous décrivent en quelque sorte. Si nous n’apprenons pas à leur donner un sens, à passer d’une étape à une autre, à visualiser des objectifs, des valeurs, il se peut que notre inconscient panique – d’autant plus si le terrain est favorable – d’une manière et dans un contexte inapproprié.

Début d’une décompression

En bref, arrivée en finale et à la toute fin du Concerto avec orchestre, sans aucune raison rationnelle, je me mis à m’attarder sur un solo de clarinette avec soudainement une voix critique si forte en moi qu’il me fallut quelques secondes pour reprendre mes esprits avant de réattaquer. « Comme c’est mauvais ! Il joue trop lentement et moi ce que je fais n’est pas bon du tout. Tu n’y arriveras pas, tu es nulle, d’ailleurs tu hésites déjà, tu vois bien… » C’était comme si la boîte de Pandore s’ouvrait. Comme si toutes ces croyances contradictoires avaient décidé de se lâcher en un éclat à cette seconde précise. Rires diaboliques fabriqués par moi-même. Anecdotique en concert. Fatal en finale d’un tel concours. Effrayant à vivre en de telles circonstances.
Revenue dans ma loge après le regard fusillant du chef d’orchestre et le poids de toute la déception d’une humanité entière qu’il me semblait porter dans mon inconscient, je sentis le temps s’arrêter, n’ayant pas d’idée que la vie puisse continuer “après”, même si déjà une étrange sensation – non désagréable – commençait à me traverser : le début d’une décompression. Comme le plongeur après une longue apnée, je revenais de loin, là où même quand les autres viennent vous réconforter, vous vous sentez entouré de solitude. Habituée à me flageller, je ne comprenais pas encore vraiment…

Être porté ou anéanti

Plus tard, j’appris combien nous nous hypnotisons nous-même en permanence, hélas sans savoir souvent comment diriger la barre ou écouter le vent. La bonne nouvelle est que nous avons cette faculté presque magique d’être porté par ces voix, ces comportements. La mauvaise, que nous pouvons aussi en être anéanti. À nous d’apprendre – et ce faisant d’être accompagné – pour enclencher le curseur au bon endroit, comme la table de mixage d’un ingénieur du son ou comme le chef d’orchestre face aux musiciens au commencement de la symphonie. Nous sommes l’œuvre et le créateur, l’interprète et le chef.
Une première étape aurait pu être de me questionner réellement sur le pour quoi ou pour qui je souhaitais remporter ce concours. Ces voix – comme tous nos comportements ou sensations qui nous gênent – étaient un cadeau que je n’avais pas su déballer. Alors elles ont sonné de plus belle, comme un enfant tirant inlassablement la jupe de sa mère jusqu’à satisfaction. Quel besoin et quelles peurs se trouvaient derrière ces appréhensions, ces voix négatives, ces autocritiques, ces violences et empêchements répétitifs envers moi-même (de qui, de quoi) ? Ce que je découvris me permet à présent de revenir chaque fois d’avantage à mon véritable moteur intérieur. Libération !

Glenn Gould

Glenn Gould le savait, lui qui fut peut-être le premier musicien à mettre de l’hypnose dans sa pratique. Il disait ne pas vouloir enseigner par peur de se questionner là où tout était instinctif. « Imaginez, disait-il, si le mille-pattes commence à réfléchir par quelle patte il commence lorsqu’il se met en marche ! » L’hypnose, justement, n’a pas vocation à “réfléchir”, mais à mettre – ou remettre – en mouvement. Contrairement à la psychanalyse, la compréhension de l’objet est moins importante que celle du cheminement, et l’hypnose vise un objectif précis. J’aime à dire que la psychanalyse est à l’hypnose ce que le jazz est à la musique classique. En d’autres termes, et selon ceux de Keith Jarrett : le jazz se focalise plus sur le « quoi » et le classique plus sur le « comment ».
Métaphore de la condition humaine, le musicien classique a d’infinies possibilités de transmettre une partition – bien que déjà là –, à la frontière de l’improvisation, selon le moment, l’endroit, l’humeur, variant d’un instant à l’autre, choisissant d’en faire ressortir tels ou tels contours, lumières, reliefs, et autant d’angles qu’il en est dans l’espace visible et invisible d’une architecture sonore. L’hypnose rejoint étroitement l’attitude du musicien interprète quand celui-ci vient poser un regard, explorer, transcender des faits déjà existants. « Le seul, le vrai, l’unique voyage, nous dit Marcel Proust, est de changer de regard. » Voilà ce que fait l’interprète chaque jour avec sa partition… Du musicien au thérapeute ou de la thérapie à la musique, il n’y a qu’un pas.
C’est alors que Glenn Gould – éternel interprète créateur – eut l’idée de poser deux radios à droite et à gauche de son clavier pour dépasser une difficulté technique dans un passage d’une sonate de Beethoven. Plutôt que d’imaginer répéter mille fois ces arpèges incommodes, d’en analyser la problématique en s’appuyant d’avantage sur la difficulté que sur la solution, il décida d’accentuer au contraire l’aspect inconscient de ses ressources. Il procéda donc comme suit : à l’écoute des voix émanant des deux côtés de son clavier, il répéta plusieurs fois ce passage jusqu’à en éprouver une totale fluidité. Son conscient ayant été focalisé sur autre chose que son problème, son inconscient su gérer les bons gestes du bras, de la main, des doigts et la meilleure façon de jouer ce passage.
En hypnose ericksonienne un procédé similaire existe et s’appelle “l’induction par saturation”. On occupe le conscient à plusieurs taches pour permettre une assimilation de l’inconscient à un autre endroit.

Hypnose permanente ?

Depuis que vous avez lu les premières lignes de cet article, il s’est passé un nombre incalculable de choses. Vous avez respiré de nombreuses fois et, ce faisant, votre poitrine ou votre ventre ont pu se gonfler et se dégonfler ; votre sang a coulé dans les veines et vos organes ont mis en action ce qui était nécessaire par automatisme ; des bruits ont pu émerger à l’extérieur de votre corps (voitures, oiseaux, passants, maison, vent…) ; certaines pensées ou émotions ont pu surgir sur certaines phrases, certains mots, questionnant, jugeant ou se rendant curieux, sans pour autant faire arrêter la lecture ou l’action, tandis que tous ces événements et bien d’autres encore survenaient sans que vous en ayez eu pleinement conscience à l’instant. Nous sommes donc constamment en état d’hypnose. La question est plutôt, quand sortons-nous de transe ?
Maintenant, si vous fermiez les yeux un instant et que je vous demande de vous rappeler ce que vous venez de lire. Verriez-vous des mots ? Entendriez-vous une voix à l’origine de ce texte – ou la vôtre ? Me parleriez-vous de sensations qui se sont associées à ces idées ? Voilà autant de grilles de lecture d’un début d’exploration de votre fonctionnement interne.
Nous savons que seulement 5 % de nos pensées sont réellement conscientes et créatrices chaque jour ; 95 % sont des répétitions automatiques, autant au niveau des gestes, des comportements, que des pensées, donc des habitudes, des croyances. Certains de ces automatismes nous permettent de conduire en parlant ou de marcher en pensant à autre chose. Ils créent aussi ces associations d’idées – a priori totalement éloignées – comme quoi la cigarette permettrait de s’apaiser ou que manger comble une frustration. Que telle œuvre est difficile, que tel passage a toujours créé une tension… Imaginez le niveau d’ancrage d’un musicien avec son instrument depuis son plus jeune âge.

L’hypnose, un art

Lorsque je décidai de m’atteler au concours Chopin, mon mentor de l’époque était un professeur russe vivant en Allemagne. Sentant que mes difficultés se situaient clairement dans le mental, il avait eu la brillante idée de me proposer de m’accompagner durant le concours. Et non seulement lors de cet événement, mais durant toutes les années où nous avons partagé, échangé, où il m’a enseigné et où nous avons ri, dans le respect et la curio­si­té mutuels, il m’a répété mille fois, un million de fois, combien j’étais « géniale », pointant du doigt telle ou telle facilité ou déclarant que tel détail de mon interprétation était « un petit miracle ». J’étais pareillement fascinée par ses talents. Quel changement avec les rapports que j’avais pu connaître au Conservatoire de Paris. Cela n’empêchait pas d’être critique et de s’améliorer en permanence avec une exigence sans faille. Simplement je n’aurais peut-être pas eu tant de succès et de ressources à certains moments sans sa voix et sa présence palliant mes milles incertitudes, peurs, doutes. Pour d’autres, le challenge, le défi ou encore d’autres aspects seront davantage moteurs dans leur évolution et leur fonctionnement d’apprentissage. À chaque musicien, à chaque artiste et à chaque être humain, son fonctionnement propre. C’est ce qui fait de l’hypnose un art. Et ce qui fait autant d’hypnotiseurs que de pratiques de l’hypnose.
Il y a aussi cette définition étymologique de la curiosité : prendre soin de l’autre. Que ce soit l’élève, le professeur, l’artiste, le public ou le thérapeute, ne serait-ce pas là l’ingrédient essentiel – la curiosité ? Explorateur utopiste au service de l’intelligence.

Accompagner les musiciens

Aujourd’hui, parallèlement à mes concerts, j’accompagne des musiciens par l’hypnose.
Cette entraide entre musiciens m’apporte un sens nouveau. Je comprends alors que permettre à l’autre de s’exprimer m’est aussi nécessaire que de m’exprimer moi-même.
Je découvre avec stupéfaction ces grands musiciens, ces solistes qui m’avouent ne pas envisager une apparition publique sans bêtabloquants, et ce, depuis vingt ou trente ans parfois. Il y a ceux qui ont perdu tout plaisir, toute envie de jouer, ne se rappelant que très difficilement les fois où cela pouvait encore être un plaisir et non une obligation : celle de faire plaisir aux autres, celle de gagner son argent, celle de prouver toute sorte de choses. Il y a ceux qui font face à des symptômes parfois graves comme des dystonies, paralysies ou autres blocages les empêchant d’exprimer leur talent musical ou la joie de le faire. Il y a ceux qui deviennent addicts aux drogues dures pour l’inspiration ou pour tenir le coup face à trop de pression. Il y a ceux, enfin, qui ont traversé des choses si terribles dans leur enfance qu’il est naturel aussi qu’ils puissent s’en libérer et libérer d’autant plus leur musique. Et avec tout cela, il y a les éternels tracs de la scène plus ou moins gênants, sensations de blocages, découragements, peurs, compor­te­ments récurrents, problèmes liés à la concentration, à la mémoire…
L’hypnose n’est pas utile uniquement pour défaire des blocages ou transformer des difficultés, elle permet aussi tout simplement d’améliorer des capacités, de renforcer des ressources, d’optimiser ses fonctionnements bénéfiques. Comment le fait d’apprendre à se connaître pourrait n’être qu’une option, qui plus est dans un domaine artistique ?

Peu de Français en finale de concours

Au conservatoire déjà, une chose me frappait : très peu de Français sont en finale de concours internationaux, voire carrément absents dès les premiers tours. Pourtant l’école française détient des talents fous et ceux-ci ne sont pas sans vouloir de cette reconnaissance. Puis, quand certains musiciens arrivent miraculeusement en finale, deux fois sur trois ils semblent trop fragiles, vacillants ou surtout n’y croyant pas vraiment. De mon temps déjà il régnait au Conservatoire de Paris une sorte de fatalisme voire de défaitisme à croire qu’on aurait une chance dans ces concours où se côtoient tous les Russes et tous les Asiatiques mille fois vainqueurs dans la pratique comme dans l’esprit… Au-delà de l’aspect subjectif des résultats, il reste anormal que les jeunes musiciens issus du Conservatoire supérieur de Paris n’aient aucun accompagnement ou préparation dans ce domaine. Chez les sportifs cela devient naturel d’être entraîné, préparé, accompagné mentalement. L’hypnose fait même son apparition depuis une dizaine d’années et ne cesse de se développer tant elle montre des résultats bénéfiques dans ce domaine. Par ailleurs, ce n’est peut-être pas non plus le rôle d’un professeur, d’un artiste, ni le lieu lorsqu’il transmet quelque chose à ces jeunes musiciens, de parler d’hypnose, de PNL ou d’analyser les fonctionnements psychiques de l’élève.

Technique Alexander

À mon époque j’avais bénéficié de quelques séances de technique Alexander (technique d’apprentissage de l’équilibre postural) au conservatoire. Cela semblait tombé comme un ovni dans un champ de pâquerettes. La démarche était tout à l’honneur du conservatoire. Cependant nous n’avions pas d’accompagnement, pas tellement d’explications ou de pédagogie à ce sujet. Je me souviens qu’avec toute la curiosité possible, mes croyances restaient forcément les mêmes et que, même en me montrant des gestes, des mouvements pour faire moins d’efforts, pour être plus congruent et efficace dans mon fonctionnement interne, cela ne pouvait être compris par mon inconscient, qui avait appris qu’il fallait de l’effort pour du résultat…
Fondateur de l’école d’hypnose l’Arche à Paris, Kevin Finel nous interpelle : « Pourquoi chercher autant à avoir confiance en soi au lieu d’avoir plutôt confiance en l’autre ? » En hypnose on apprend à écouter. Sœur Emmanuelle disait qu’« aimer, c’est apprendre à écouter ». J’aime à dire l’inverse : écouter, c’est apprendre à aimer. Et c’est peut-être là que commence l’attitude du thérapeute chez le musicien. Mettre son public en état d’écoute, donc d’écoute de soi. La musique raconte toujours une histoire. C’est ce que je dis lors de mes concerts. Et quelle est la vôtre ? Alejandro Jodorowksy a su oser cette rencontre entre thérapie et art, entre acte artistique et acte de guérison, comme si l’un ne pouvait aller sans l’autre : « Il fallait que je trouve un art qui guérisse. J’ai été un barbare psychologique car je ne pensais qu’à l’art et je croyais que l’art, c’était me réaliser moi-même… À quoi ça sert l’art ? À être célèbre, applaudi, riche ? Il fallait que je trouve un art qui guérit, un art qui guérit les limites. »

Les musiciens “mentalistes”

Alors, si le musicien – comme le thérapeute – a ce pouvoir de mettre l’autre à l’écoute, comment pourrait-il, lui, ne pas l’être de lui-même ? Si l’on parle de congruence et d’alignement chez un accompagnant, coach, thérapeute, sophrologue, hypnologue, ostéopathe…, comment se fait-il qu’on ne s’en soucie pas plus chez un musicien ou tout artiste qui relie le réel avec sa partie la plus à fleur de peau ?
À l’époque de Liszt et de Paganini, le public venait de tous les coins du monde en calèche, en bateaux, pour assister à ces concerts. Il y avait une sorte d’hystérie, de mysticisme presque à approcher Franz Liszt, à assister à son récital. Les femmes tombaient dans les pommes, criaient, pleuraient. Paganini, lui, était surnommé le diable. Ils étaient les mentalistes, les hypnotiseurs, les magiciens de l’époque. Paganini s’amusait à scier trois de ses cordes pour qu’elles cassent pendant le concert et qu’il puisse provoquer la surprise de jouer tout son programme sur une seule corde. Sens du spectacle, certes. Mais aussi création de l’imprévu, de la surprise. “Rupture de pattern”, dit-on en langage hypnotique. Ce moment où notre conscient a reçu une telle surprise, une telle incongruence, qu’il semble incapable de continuer à analyser ou retenir les informations pendant quelques instants.

Hypnotiseur hypnotisé

À l’heure actuelle on risque malheureusement de passer à côté de grands talents en supposant que le musicien sait forcément gérer toutes ces problèmes, du trac au mal de vivre. Et ce ne seront pas forcément les plus doués en musique qui offriront leur talent sur scène, mais les plus doués en gestion physique du trac ou de la concentration, par exemple. Pourtant, le talent musical est une chose tout à fait unique. Celui de faire face à une pression peut, lui, s’apprendre, se développer.
À l’heure où l’industrie des médicaments semble paradoxalement aussi florissante que le mal de vivre, la poésie ne serait-elle pas un remède au sens le plus noble du terme ? Marlo Morgan dans son roman sur les Aborigènes au chapitre “Remèdes musicaux” écrit à ce propos : « C’est bien le mot remède qui était utilisé par l’interprète, mais pas au sens médical, et il ne se référait pas à une guérison physique. Un remède est une chose bonne et utile au bien-être du groupe. » Alors non pas l’une sans l’autre ni l’une contre l’autre, mais comme deux sœurs siamoises reliées par le cœur, la poésie et la thérapie sont peut-être comme la vérité et la beauté, ces deux faces d’une même pièce, qui nous guide sur le chemin des héros que nous sommes.
Fasciné par la polyphonie, Glenn Gould était sans doute un hypnotiseur hypnotisé qui avait compris comment chaque instant de notre vie est fait d’une multitude de strates se jouant les unes sur les autres à travers notre réceptivité infinie.
Et parmi les musiciens, Bartok aussi avait cette connaissance lorsqu’il recherchait ses architectures complexes dans ses compositions inspirées de mélodies populaires. Usant de la suite de Fibonacci du nombre d’or, il choisissait souvent la forme de l’arche, qui ressemble en hypnose à ce qu’on nomme “histoires encastrées” où, comme les poupées russes, on ouvre des histoires puis les ferme une à une en respectant leur ordre. Au creux de ces histoires qui s’imbriquent les unes dans autres, les métaphores les plus importantes sont alors transmises sans que le conscient le réalise vraiment. C’est ce que Milton Erckison avait le don de faire, créant parfois une sensation d’amnésie pour le conscient. Comme lors d’un concert, nous n’avons pas besoin de nous souvenir de tout… L’expérience a été vécue sur un plan largement plus inconscient.
Un jour, la comédienne Michaela Ludmila s’était arrêtée en plein Phèdre en explosant de rire d’un trou de mémoire face à son partenaire de jeu. Libération dans la salle, elle reprit simplement après cet éclat de rire, comme pour mieux poursuivre l’essentiel qui n’était pas de réciter correctement mais d’offrir la plus juste des émotions. En repensant à ce concours, à ces quelques secondes d’incertitude, de doutes, à ces temps suspendus où se côtoient paradoxalement imperfection et vérité, je suis heureuse et reconnaissante. Mon regard a changé. Il se pose chaque jour avec gratitude sur l’expérience extraordinaire d’avoir partagé et de continuer à partager cette ferveur avec le public. Tout peut toujours être mieux ou moins bien et en même temps rien ne peut jamais être aussi bien que ce qu’il a été.

Ce jour-là, au Concours de Varsovie, a été le plus grand de mes apprentissages. Il m’a enseigné que profondément l’échec n’existe pas. Il n’y a que des occasions d’apprendre, mieux, encore, et des horizons à dépasser. Cette idée alors engrammée, un champ infini s’ouvre – en expansion… L’art comme l’hypnose s’apprend en faisant : avec le sérieux d’un enfant qui joue.

Hélène Tysman

 

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