Supplémentaire en orchestre, un métier d’avenir ?

Antoine Pecqueur 01/11/2008
Les phalanges symphoniques font de plus en plus appel à des musiciens non permanents. Enquête sur ces nomades de la musique.
Ce n’est un secret pour personne : les structures culturelles subissent une période de vaches maigres. Les orchestres symphoniques ne sont pas épargnés et doivent affronter un désengagement budgétaire de l’Etat. L’heure n’est donc pas à la création de postes d’instrumentistes. Pis, certains musiciens ne sont pas remplacés lorsqu’ils partent à la retraite. Pour autant, il n’est pas question de donner d’œuvre symphonique avec un effectif incomplet. Une seule solution : faire davantage appel à des musiciens supplémentaires.

Qui sont-ils ?
Le profil des musiciens supplémentaires se révèle varié, allant du jeune étudiant du Conservatoire au vieux briscard des orchestres parisiens. Michel Ayroles, administrateur général de l’Orchestre national des Pays-de-la-Loire (ONPL), observe que, dans son orchestre, « du point de vue des statuts, les supplémentaires sont, aux trois quarts, des intermittents du spectacle - le quart restant correspondant à des professeurs titulaires dans des conservatoires ». Le cliché assimilerait volontiers le musicien supplémentaire à un instrumentiste frustré, qui aurait échoué à tous les concours de musicien permanent. Mais la réalité est souvent bien différente. Ainsi, un jeune hautboïste nous dit que, pour lui, « être musicien supplémentaire permet de multiplier les expériences en jouant avec de nombreux orchestres, tout en évitant de tomber dans la routine du métier ». Par rapport aux permanents, les musiciens supplémentaires ont davantage la possibilité de pratiquer la musique de chambre, de mener des projets en lien avec d’autres disciplines artistiques, ou encore d’enseigner. « C’est un choix de vie plus précaire, mais peut-être plus excitant », résume un altiste.

Comment sont-ils recrutés ?
Dans le milieu musical, lorsqu’on évoque le recrutement des supplémentaires, un mot surgit : le piston ! Dès qu’un instrumentiste vient "cachetonner" dans un orchestre, ce serait donc par copinage ? Philippe Fanjas, directeur de l’Association française des orchestres, nous explique que « le recrutement des musiciens supplémentaires s’effectue sur la base d’une liste de musiciens établie par le chef de pupitre. C’est ainsi que le clarinettiste solo communique les noms de collègues qu’il pense aptes à jouer au sein du pupitre. Ce fonctionnement permet une bonne osmose dans l’orchestre ». Il est également d’usage de faire appel aux musiciens qui se sont présentés au concours pour l’un des postes du pupitre, n’ont pas été reçus mais ont figuré en bonne place derrière le lauréat. Quand il s’agit de remplacer un musicien pour une longue durée, certains orchestres organisent même un concours spécifique pour un poste d’instrumentiste engagé en tant que remplaçant.
Que se passe-t-il si le musicien supplémentaire n’est pas compétent ? « Le directeur musical a toujours son mot à dire. Si, pour lui, le musicien ne fait pas l’affaire, il ne sera pas rappelé », affirme Michel Ayroles. Il apparaît au final qu’un supplémentaire doit faire preuve tout à la fois d’une véritable compétence musicale et d’un bon sens de l’intégration sociale. Ce qui n’est pas forcément aisé, comme nous le confie un corniste : « Dans certains orchestres parisiens, on a parfois même peur de respirer un peu fort, tellement on sent qu’il faut entrer dans un moule bien établi!»

Que font-ils ?
Le musicien non permanent peut occuper deux fonctions : soit il remplace un instrumentiste qui est en congé maladie ou dont le départ n’a pas encore donné lieu à un concours, soit il tient une partie supplémentaire qui n’est pas prévue dans l’effectif ordinaire de l’orchestre. La présence des musiciens supplémentaires varie selon les répertoires : ils sont bien plus nombreux dans un poème symphonique de Strauss que dans un opéra de Mozart. Les spécialistes des instruments rares sont régulièrement réquisitionnés, car aucune phalange ne possède, par exemple, de joueur de mandoline ou de célesta. « Je joue toujours les mêmes œuvres (les Tableaux d’une exposition de Moussorgski, orchestrés par Ravel, la Septième Symphonie de Mahler...), mais avec des orchestres toujours différents », témoigne un joueur d’euphonium. Les administrations des orchestres sont terrorisées quand une œuvre comme Le Sacre du printemps de Stravinsky est inscrite au programme. Il faut alors recruter une trentaine de musiciens en plus ! « En moyenne, nous jouons avec 10 % d’instrumentistes supplémentaires à l’ONPL », déclare Michel Ayroles. De son côté, Philippe Fanjas note que certains orchestres « font parfois beaucoup de concerts en région, ce qui est très fatigant pour les musiciens, en raison des voyages. Dans de telles circonstances, on peut faire appel à des supplémentaires pour alléger la charge de travail du permanent ». Le plus difficile pour les orchestres reste de recruter en "extra" un musicien pour un poste de soliste (cor solo, violon solo, hautbois solo...), car les listes de candidats aptes à cet exercice sont souvent minces. Dans ce cas, il faut parfois faire appel à des musiciens étrangers.

Combien gagnent-ils ?
Les rémunérations du musicien supplémentaire sont loin d’être des "parachutes dorés". Première particularité : ils sont payés à l’heure. Leur salaire dépend donc du nombre de répétitions et de concerts auxquels ils participent. Par exemple, dans une série de concerts, un supplémentaire aux percussions peut n’être concerné que par une seule des œuvres inscrites au programme. Il sera donc requis pour deux répétitions, la générale et les deux concerts, le tout s’étendant sur une semaine. En considérant que le musicien est payé en moyenne 20 euros de l’heure (une répétition dure trois heures), on se rend rapidement compte que les salaires ne sont pas exorbitants. Par rapport aux musiciens permanents, le supplémentaire ne perçoit évidemment ni prime d’ancienneté ni frais d’habillement. « On se rattrape sur les frais de repas, d’hébergement et de transport, concède un violoniste. Si on est malin, on peut être hébergé chez un ami et percevoir quand même les frais de déplacement... » En ce qui concerne une grande part des musiciens, ces sommes sont à considérer dans le cadre du statut d’intermittent du spectacle, qui permet d’être rétribué pendant les périodes de chômage. « Nous faisons parfois des calculs très complexes pour savoir si, en participant à telle ou telle série, notre taux horaire ne baissera pas », poursuit le même violoniste. Car, si le musicien accepte une série dont le taux est plus faible que sa moyenne, il risquera de perdre de l’argent en... travaillant.

Combien coûtent-ils ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : « Un permanent nous coûte 50 000 euros par an, le même travail effectué par un supplémentaire revient à 30 000 euros par an », affirme Michel Ayroles. D’où provient un tel écart ? La réponse est logique : un musicien permanent est payé le même salaire quel que soit le nombre d’heures réellement effectué, alors qu’un supplémentaire est, quant à lui, rémunéré à l’heure. Au sein même des supplémentaires existent des différences. Les intermittents du spectacle coûtent plus cher à l’orchestre que les enseignants des écoles de musique ou conservatoires. Car pour ces derniers, qui ont un statut de fonctionnaire territorial, l’orchestre paiera moins de cotisations sociales. « Pour l’instant, quand on emploie un supplémentaire, on ne regarde pas son statut », nous rassure Michel Ayroles.
En ces temps de restriction budgétaire où la moindre économie est la bienvenue, le supplémentaire a une meilleure cote que le permanent. Les orchestres risquent ainsi de ne pas remplacer les postes de musiciens tuttistes et de faire appel à des supplémentaires. Le problème est alors d’ordre artistique : peut-on créer une sonorité collective d’orchestre avec une part grandissante de supplémentaires? « Quand un supplémentaire arrive dans un orchestre, il apporte souvent une certaine fraîcheur, beaucoup d’énergie, observe un violoniste permanent. Mais pour autant, il ne connaît pas forcément nos habitudes de jeu. Il met du temps à trouver le bon équilibre sonore, à intégrer notre timbre global. Le risque de cette politique actuelle est de transformer nos formations en orchestres de cachetonneurs.»

Sont-ils menacés ?
La question des musiciens supplémentaires oblige à s’interroger sur la réforme de l’intermittence du spectacle. Le statu quo actuel n’est pas forcément bon signe. Le gouvernement, confronté à la crise financière, remet à plus tard les dossiers non prioritaires. Mais il paraît évident que le débat va prochainement se retrouver sur la table des négociations politiques. Un violoncelliste, musicien supplémentaire, n’est pas dupe : « Après la réforme des régimes spéciaux, celle des autres "privilégiés" que sont les intermittents paraît inéluctable. » Certains instrumentistes relativisent en remarquant que, contrairement à d’autres disciplines artistiques, le travail ne va pas manquer dans le domaine de la musique classique et, notamment, des orchestres, même si le statut disparaît. D’autres sont bien plus inquiets, évoquant le cas de l’Orchestre lyrique de région Avignon-Provence, menacé de liquidation. A quelques jours du lancement de la manifestation "Orchestres en fête", il est ainsi devenu essentiel de s’interroger sur la place du musicien supplémentaire dans le cadre des phalanges symphoniques.

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