Le chant, conscience nationale de l’Estonie

28/08/2019
Le pays balte vient de célébrer le 150e anniversaire du Laulupidu, l’un des plus grands festivals de chœurs au monde. De quoi faire oublier les divisions politiques entre Estoniens et Russes ?
Aux confins de l’Union européenne se trouve un pays où les chefs de chœur sont des demi-dieux et le chant choral, une religion. La grand-messe s’est déroulée à Tallinn du 4 au 7 juillet, à l’occasion du 150e anniversaire du Laulupidu, le festival de la chanson. L’édition 2019 était baptisée Minu arm (“Mon amour”), par référence au poème connu de tous Mon pays est mon amour, l’hymne non officiel du pays, synonyme d’indépendance. Toute l’Estonie a communié pendant cet événement institué en 1869, qui se tient tous les cinq ans. L’acmé a attiré 62 000 spectateurs venus vibrer à l’unisson de 35 000 chanteurs, dont 13 000 enfants. Plus de 1 000 formations ont participé à la fête. Si l’on ajoute les bénévoles, les orchestres et les troupes participant au festival de danse qui se tient les jours précédents, on estime que 10 % de la population était rassemblée dans la capitale. Derrière ces chiffres impressionnants, c’est tout un aspect de la culture estonienne et de son âme qui s’exprime. Et le nombre n’empêche pas l’émotion – y compris musicale – d’être au rendez-vous. Éclairée par un soleil qui ne se couche pas en juin, l’Estonie a vibré.

Rituel païen et costume traditionnel

Tout commence par un défilé. En costume traditionnel, avec une coiffe ou une couronne de fleurs pour les femmes, chanteurs et danseurs paradent dans la capitale. La présidente de la République, Kersti Kaljulaid, bat le pavé avec sa chorale, le Premier ministre avec la sienne, on repère ­Urmas Viilma, archevêque de l’Église luthérienne, à son habit. Universités, écoles, administrations, ministères, associations professionnelles, enfants, adultes, bébés en poussette, ville et campagne, tout le pays est là, de 5 à 90 ans.
Joyeux et coloré, ce défilé est peut-être la seule occasion pour une choriste vivant à Paris de croiser une amie expatriée en Azerbaïdjan. Plus que tout événement, le Laulupidu ramène les Estoniens de l’étranger au bercail et attire beaucoup de chorales européennes, mais aussi canadiennes ou américaines. On chante en marchant, on sort des rangs pour se tomber dans les bras, et cela dure tout l’après-midi, le temps que des dizaines de milliers de personnes parcourent quelques kilo­mètres. L’ouverture officielle n’a lieu qu’après un rituel aux accents païens, ou aux allures de Jeux olympiques, c’est selon. Le directeur artistique du festival, Peeter Perens, gravit les marches de la tour qui jouxte la scène et allume une flamme qui brûlera à son sommet pendant deux jours.

Labellisé par l’Unesco

Il serait facile et réducteur de ne voir dans le Laulupidu qu’une manifestation folklorique, inscrite au “patrimoine immatériel de l’humanité” de ­l’Unesco. Historiquement, cet événement a participé à la construction de l’identité nationale et à l’indépendance du pays. Dominés par les Allemands et les Russes, maîtres des villes et des terres, les Estoniens natifs n’étaient alors que des paysans réduits au servage, aboli seulement au 19e siècle. C’est à cette époque que se réunir pour chanter a pris tout son sens. Un premier répertoire s’est constitué, mélange de chant choral emprunté au culte protestant allemand et de traditions plus anciennes, balto-finnoises. L’événement a perduré sous l’occupation soviétique (1947-1991) et, s’il était impossible de déroger aux hymnes en faveur du socialisme et de la révolution bolchevique, d’autres chants, parfois à double sens, se sont glissés dans le répertoire. De quoi donner de la voix aux aspirations nationales en leurrant les Soviétiques, incapables de comprendre les sous-­entendus indépendantistes de certains textes.
L’inauguration de la scène actuelle en 1960 a offert un sanctuaire à ces élans. Cette année-là, le dernier concert a viré à la résistance passive. Les 35 000  choristes sont restés sur leurs gradins, prêts à chanter toute la nuit avec le public. Hirvo Suva, chef du chœur de garçons de l’Opéra national, se souvient de l’édition de 1980. Il avait 17 ans et venait de diriger sa première chorale au Laulupidu. « La fin du concert est arrivée, la scène était pleine, mais personne ne bougeait pour partir et la tension montait. Les Soviétiques sont allés chercher le chef de chœur. Il a continué à nous faire chanter et a réussi à faire sortir les chorales une par une, chanson après chanson. » Une stratégie comme une autre pour s’en tirer sans heurts.

La révolution chantante

C’est ici qu’eut lieu, en juin 1988, le premier rassemblement spontané et pacifique marquant le début de la révolution chantante. Quelque 300 000 personnes s’y sont retrouvées en septembre. Concerts et discours patriotiques, pop musique et chorales ont lancé un mouvement qui n’a fait que s’amplifier. Le 23 août 1989, les trois organisations indépendantistes baltes ont organisé une chaîne humaine reliant Vilnius à Tallinn sur 600 kilomètres. La dimension protestataire du festival a disparu avec la proclamation de l’indépendance en 1991, mais le lieu où il se déroule, l’Esplanade du chant, reste chargé symboliquement, entretenant l’émotion et la mémoire. Sans compter que, de génération en génération, on y répète les mêmes mots, on y entend les mêmes poèmes qui célèbrent la nature, la nation et l’amour du pays.

Une étape initiatique

Berceau de Skype et de TransferWise, l’Estonie est souvent regardée comme la start-up nation de l’Union européenne. C’est l’État le plus innovant en matière de développement numérique. Comment cette modernité se marie-t-elle avec la tradition ? Les jeunes générations, happées par leurs écrans et n’ayant pas connu l’occupation soviétique, sauront-elles prendre le relais ? Assis devant un piano à queue, Mikk Uleoja se souvient de sa fierté après avoir chanté à son premier festival. Il avait 10 ans et son père dirigeait l’orchestre de la radio nationale. Trente-cinq ans plus tard, devenu chef de chœur à l’Opéra, il considère le Laulupidu comme « l’épine dorsale du peuple estonien. Je crois que cela fait partie de notre subconscient. »
Le festival a fait l’objet de nombreux travaux universitaires. Psychologues, sociologues, historiens ont analysé son rôle symbolique, son caractère rituel, initiatique et intergénérationnel. Un ­Estonien sur deux, entre 15 et 74 ans, y a participé comme danseur ou choriste, deux sur trois y ont assisté, révèle une étude réalisée par le chercheur Peter Vihalemm et Marju Lauristin, professeur de communication à l’université de Tartu. À 79 ans, cette figure emblématique de l’indépendance, cofondatrice du Front populaire estonien et ministre des Affaires sociales du premier gouvernement indépendant, considère aussi le festival comme un « instrument d’intégration ethnique ». Une manière de faire chanter d’une seule voix Estoniens et Russes, nombreux à participer à l’événement avec leurs propres chorales, alors que Moscou accuse régulièrement Tallinn de discrimination à l’égard de sa première minorité.

Le pouvoir appartient aux chefs de chœur

Ombre au tableau, le parti d’extrême droite Ekre progresse dans ce pays qui se veut moderne, pacifique et uni. Cette formation a recueilli 18 % des voix aux élections législatives de mars 2019, principalement dans le sud-ouest du pays, ce qui lui a permis d’entrer dans un gouvernement de coalition, à la grande honte d’une partie des Estoniens. Dans ce contexte, le festival, dont la dimension patriotique n’échappe à personne, risque-t-il d’être récupéré par les nationalistes ? « Il a toujours été impossible de l’instrumentaliser ; même les Soviétiques ont échoué, répond Hirvo Surva. Le festival est la conscience de l’Estonie. »
À ses côtés, Maris Hellrand, porte-­parole du Laulupidu, renchérit : « Laulupidu représente une communauté si importante de chefs d’orchestre et de chanteurs que quiconque tenterait de le politiser se heurterait à une résistance massive. »
La nature même de la manifestation, faite de joie et d’optimisme, serait l’antidote à tout détournement orienté vers la haine, estiment les plus optimistes, comme Marju Lauristin. Ce qui ne résout rien, reconnaît la sociologue. « Le festival n’a lieu que tous les cinq ans et le reste du temps, les gens sont dans la vraie vie, commente-t-elle. Il y a beaucoup de conflits et de problèmes sociaux, ce qui, dans un pays aussi petit que le nôtre, signifie que les habitants à la frontière sud gagnent un tiers de moins qu’à Tallinn, à 200 km de chez eux. Le contraste entre les inégalités et l’esprit d’harmonie est ressenti avec beaucoup plus d’acuité. La même chose est arrivée en 1992, lors du premier gouvernement. La question principale des gens était alors : comment se fait-il que nous ayons été si unis pendant la révolution, à l’Esplanade du chant, et qu’aujourd’hui certains soient plus riches que d’autres ? » Les leaders du parti nationaliste n’ont apparemment pas osé se joindre au rassemblement cette année, mais les vibrants appels à la paix et à la concorde de la part des organisateurs ont montré que personne n’oubliait le climat politique.

Plutôt que de donner le pouvoir au peuple, la présidente de la République a déclaré, dans son discours d’ouverture de ce week-end, qu’il appartenait aux chefs de chœur.

Adélaïde Robault
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