Les orchestres sur les sentiers de la création

Résidences, actions culturelles, concerts participatifs… les phalanges symphoniques diversifient leurs approches de la musique contemporaine, dans un contexte budgétaire chétif.
Un peu plus d’une centaine. C’est le nombre de créations assurées chaque saison, par les orchestres permanents, selon le bilan d’activité de l’Association française des orchestres (AFO). « La création fait partie des préoccupations premières de nos phalanges symphoniques », confirme Philippe Fanjas, son directeur. Elles figurent en tête des missions assignées aux orchestres permanents en région par le ministère de la Culture. « Mais elle continue de soulever de nombreuses interrogations, poursuit Philippe Fanjas. Car la création n’attire pas les foules et pose des problèmes d’équilibre. Ces dernières années, les difficultés croissantes des orchestres en matière budgétaire les ont obligés à repenser leur rapport à la création, avec la mise en place de nouveaux outils. »
À ces difficultés budgétaires s’ajoute, selon lui, une nouvelle donnée, et pas des moindres : « La nécessité d’éditer le matériel d’orchestre. En dehors des grands noms de la composition, pour lesquels les éditeurs font ce travail, tout compositeur est aujourd’hui confronté à ce problème, qui demande du temps et des moyens. Phénomène renforcé par l’obligation que se donnent, depuis deux ans, les orchestres français d’accorder une place plus importante aux compositrices, lesquelles sont moins présentes chez les éditeurs. » Selon l’AFO, 30 % des créations sont des commandes à des compositrices. Un chiffre qui se rapproche doucement de la proportion de femmes musiciennes au sein des orchestres français, évaluée à 37 %.

La résidence, une solution

Pour faire face à ces nouveaux enjeux, les orchestres mettent en place une large palette d’outils. « Le premier reste, naturellement, la résidence de compositeurs », souligne Fabienne Voisin, directrice générale de l’Orchestre national d’Île-de-France (­Ondif), et ancienne présidente des Forces musicales (syndicat professionnel des orchestres, opéras et festivals d’art lyrique). Une recette qui a fait ses preuves par le passé et a profité à nombre de compo­si­teurs (Éric Tanguy, en résidence à l’Orchestre de Bretagne de 2001 à 2003 ou Bruno Mantovani à l’Orchestre national de Lille entre 2008 et 2010). Et continue de servir les jeunes générations, comme en témoigne la présence de Camille Pépin (28 ans) à l’Orchestre de Picardie ou de Benjamin Attahir (30 ans) à Lille. Pour le compositeur suisse Richard Dubugnon, ces résidences ne vont pas assez loin : « Si elles offrent la possibilité à de jeunes compositeurs de se mesurer à l’orchestre, cela se limite trop souvent à des ouvertures ou à des œuvres qui ne dépassent pas la dizaine de minutes. » Philippe Fanjas y voit une autre limite : « Le compositeur est contraint de brider son travail pour répondre à la nomenclature de l’orchestre. »

Politique de co-commande

La co-commande, que l’AFO appelait de ses vœux dans ses recommandations d’orientations stratégiques pour l’horizon 2020 (au même titre que des résidences croisées de compositeurs), apparaît comme une réponse possible. À condition, naturellement, que celle-ci n’entraîne pas une réduction du nombre de commandes, et surtout de la diversité des compositeurs joués. Un risque avéré, concède ­Philippe Fanjas, « même si les orchestres y veillent ».
À l’Ondif, Fabienne Voisin recommande de favoriser les co-commandes inter­nationales. En s’appuyant sur les réseaux de chefs (invités ou permanents) et de solistes de chaque ­orchestre. Pour les saisons à venir, la formation francilienne a profité de l’arrivée de son nouveau chef d’origine américaine, Case Scaglione, pour monter une co-commande avec l’Orchestre symphonique de Dallas, où Scaglione a fait ses débuts la saison dernière.

Modernes ou néotonaux : la fin d’un antagonisme ?

Une ouverture internationale qui est aussi l’occasion de croiser des esthétiques diverses. Dai Fujikura en est l’illustration parfaite. À 42 ans, ce compositeur japonais, en résidence à l’Ondif la saison dernière, est aussi connu pour ses œuvres symphoniques que pour ses musiques de films ou son “opéra 3D” ­Solaris. Il fut le parrain de l’édition 2018 du concours Île de ­création, un tremplin pour jeunes compo­si­teurs du monde entier (créé en 2013 par l’orchestre) qui permet aux trois finalistes d’être interprétés en public et diffusés sur France Musique. En 2020, le parrain du concours sera Guillaume Connesson. Preuve, s’il en fallait, que les compositeurs dits néo­tonaux occupent une place certaine dans les orchestres français. Une diversité que revendiquent nombre de phalanges, dont l’Orchestre symphonique de Bretagne.
Pour ses 30 ans, la formation parsèmera sa saison 2019-2020 de trente créations, de formes et d’esthétiques volontairement opposées. « Parmi les compositeurs qui seront au cœur de cette saison on trouve aussi bien Alexis Savelief – qui travaille sur les modes de jeu étendus –, que Bernard Cavanna, Benoît Menut – qui fait un travail sur les cultures de terroir –, Julien Gauthier – qui s’intéresse aux sons des océans –, ou des créateurs proches des musiques du monde, comme la compositrice franco-syrienne ­Naïssam Jalal », détaille Marc Feldman, directeur général de l’orchestre. Pour lui, « cet antagonisme entre modernes et néotonaux n’est plus pertinent auprès du public des orchestres ».
Un public qu’il faut aller chercher. Parfois au moyen de partenariats inédits, comme ceux que la phalange a pu mettre en place avec le musée de Pont-Aven ou avec l’Océanopolis de Brest pour des créations thématiques ciblées. Ou de formats inattendus, comme ces “cartes postales de Bretagne” : de courtes créations qui se glisseront dans la plupart des concerts de l’orchestre, tout au long de la saison. Citons encore le minifestival Quarantièmes rugissants, dédié à la mer et à sa préservation, qui propose chaque année de nouvelles créations. « Le répertoire de création n’est pas quelque chose de familier pour le public en région. Mais, à l’inverse, ce dernier n’a pas les a priori que l’on peut trouver dans certaines salles parisiennes. Ce qu’il cherche, plus qu’une esthétique donnée, c’est la rencontre avec un créateur. »

Le nouveau règne du participatif

Une rencontre qui se fait au long cours, à travers des résidences, mais aussi, souvent, par des actions culturelles. « La création et l’action culturelle sont étroitement liées dans les orchestres », constate Philippe Fanjas. En témoignent les créations récentes de l’Orchestre de chambre de Paris autour des collectes de chants de migrants, avec le compositeur Pierre-Yves Macé. Ou la dernière création jeune public, et participative, de l’Orchestre national d’Île-de-France, Zerballodu. Une fable écologique du jeune compositeur Alexandre Lévy, née de la rencontre, au cours des ateliers pédagogiques de création proposés par l’Ondif, avec le metteur en scène Édouard Signolet. Créée en juin dernier à la Philharmonie de Paris, avec près de 300 collégiens de la région, cette œuvre, qui parle idéalement au jeune public, s’inscrit dans le programme d’actions culturelles mené depuis quinze ans par la phalange, “Chantons et jouons avec l’orchestre”. Une « grande fête du participatif », comme aime à l’appeler ­Fabienne Voisin.
En écho, Philippe Fanjas souligne que « le participatif est devenu l’un des outils indispensables des orchestres pour susciter et promouvoir la création ». Un participatif qui doit s’entendre au sens large. « Cela va de l’opéra et du concert participatif, où un chœur de collégiens ou d’amateurs est invité à prendre directement part à la création, aux moyens de faire interagir le public avec le créateur. Par exemple, en le faisant voter lors des concours de composition, comme le Grand Prix ­lycéen des compositeurs ou Île de créations. Ou lors des concerts avec smartphones que l’on a vus se multiplier ces dernières années. » Les potentialités de création sont encore nombreuses pour les phalanges symphoniques..
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