Les ensembles spécialisés dirigés par des compositeurs

Suzanne Gervais 28/08/2019
Rares sont les formations de musique contemporaine à ne pas être liées à un compositeur. Après Pierre Boulez et l’Ensemble intercontemporain, il y a, aujourd’hui, Philippe Hurel et Court-circuit, Jérôme Combier et Cairn, Yann Robin et Multilatérale…
Yann Robin est très clair : il n’a pas créé Multilatérale pour faire jouer sa musique. « Aujourd’hui je suis le seul directeur artistique, mais, quand nous avons fondé l’ensemble, en 2007, nous étions cinq membres fondateurs, quatre compo­si­teurs et une cheffe d’orchestre. C’était un collectif. » L’an dernier seulement il a fait jouer une de ses œuvres, Papillon noir, par la formation. « J’ai voulu séparer ma carrière de compositeur et mon travail avec cet ensemble. Je suis à la fois le directeur artistique, qui s’occupe de créer des espaces d’expression pour la création, et le compositeur, qui a sa vie avec d’autres ensembles et orchestres. »
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Philippe Hurel a fondé Court-circuit en 1991. « L’ensemble n’a jamais été fondé dans le but de faire jouer mes pièces. La preuve : je n’ai jamais eu une commande d’État pour Court-circuit. Et puis, déontologiquement, c’est discutable de se programmer tout le temps avec son ensemble… » Sans compter le risque d’être assimilé, en tant que compositeur, à son ensemble. Jérôme ­Combier, fondateur de Cairn, en est conscient : « Il y a là un piège. On a une relation privilégiée avec un groupe de musiciens, avec lesquels on peut développer des convictions esthétiques fortes, mais cela peut empêcher de se faire jouer ailleurs. Les compositeurs libres sont parfois joués davantage. »

Créer son instrument de travail

D’autres compositeurs voient, au contraire, dans le fait de fonder leur ensemble un outil qui leur permet de faire vivre leurs œuvres. « J’ai créé Cairn quand j’étais étudiant au ­CNSMD de Paris, avec un confrère, Michel Petrossian, raconte Jérôme Combier. Nous avions envie de nous entourer d’interprètes de confiance qui pourraient jouer notre musique. » Même ligne directrice chez Thierry ­Pécou, qui fonde Variances en 2010 : « Ma musique est au centre de la programmation de l’ensemble, mais elle n’est en aucun cas exclusive. » En plus de ses créations, le directeur artistique fait appel à des compositeurs invités. Créer son ensemble, c’est créer son instrument de travail. « Le compositeur sait très bien que pour mener sa carrière, il doit tout prendre en charge : sa musique bien sûr, mais aussi son édition, son interprétation, sa diffusion et sa promotion. C’est un travail de titan et personne n’est là pour le faire à notre place », insiste Jérôme Combier. Le directeur artistique a plusieurs casquettes : « La charge est lourde, poursuit le compositeur. Il faut construire le projet, trouver de l’argent, s’implanter dans un territoire. » Qu’ils aient choisi ou non de faire jouer leur musique par leur ensemble, tous s’accordent à dire qu’ils se lancent dans l’aventure pour créer, avant tout, un espace de rencontre avec les interprètes. « À la sortie du conservatoire, travailler avec les musiciens ne tombe pas sous le sens pour un compositeur, explique Jérôme Combier. Sans ensemble, pas de relation à long terme avec des instrumentistes, que nous ne verrions que ponctuellement, pendant certaines répétitions lors d’une création. »

La poule aux œufs d’or ?

Fonder un ensemble n’est pas pour autant la poule aux œufs d’or. « Multi­latérale ne me permet pas de gagner ma vie, déclare Yann Robin. Je me verse un salaire depuis deux ans, mais tellement symbolique que je n’ose pas en parler. Je gagne ma vie avec les commandes et mes droits d’auteur. » Dans un contexte de paralysie budgétaire, difficile de se rémunérer décemment en tant que directeur artistique… et difficile de trouver des concerts. Quand il fonde Court-circuit, Philippe Hurel veut défendre le répertoire pour ensemble de taille moyenne. « Il n’y avait aucun ensemble spécialisé pour jouer ces œuvres. » L’effectif de la formation varie entre 18 et 20 musiciens, « mais lorsque je passe une commande, c’est rarement pour plus de huit musiciens », regrette Philippe Hurel.
Variances crée chaque année une œuvre de Thierry Pécou : tantôt une petite pièce, tantôt une œuvre plus importante, comme un opéra, la saison passée. « Je n’apprends rien à personne, la création est beaucoup plus difficile à financer que les autres répertoires. La diffusion rencontre d’énormes résistances. La dictature de la rentabilité est de plus en plus pesante. » Or, de la diffusion dépendent les financements, et les ensembles de musique contemporaine fonctionnent essentiellement sur des fonds publics en peau de chagrin.

Liberté, liberté chérie…

Fonder et faire vivre un ensemble de musique contemporaine a des allures de lutte pour la survie. Est-ce le prix de l’indépendance ? « Avoir un ensemble était un moyen d’être libre, de ne pas dépendre de l’institution », explique ­Philippe Hurel. Une recherche d’autonomie que revendique aussi Thierry Pécou : « En créant Variances, je voulais travailler avec des musiciens et d’autres compo­si­teurs à l’écart des grands courants esthétiques dominants et des institutions. » Garder ses distances, certes, mais ne serait-il pas temps que les compositeurs aient accès à des outils de production de plus grande envergure ? « Nos ensembles n’ont pas une force de frappe très importante, reconnaît Jérôme Combier. Pourquoi de grandes structures, comme les orchestres permanents, mais aussi les scènes nationales, voire les maisons d’opéra, ne sont-elles pas dirigées par des compositeurs ? »
La comparaison avec d’autres pays, comme l’Allemagne, souligne la fragilité des ensembles français (à l’exception de l’Intercontemporain) : le Modern ­Ensemble, le Klangforum de Vienne, Musikfabrik… « Leurs budgets sont dix fois plus importants que les nôtres », précise Jérôme Combier.
Pour ces ensembles, pour les compo­si­teurs et pour la création tout entière, avoir plus de poids dans le ­paysage musical et au sein de la société passerait sans doute par la direction d’institutions.
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