La composition s’apprend-elle ?

Suzanne Gervais 28/08/2019
Un cliché tout droit sorti de l’imaginaire romantique présente le créateur comme un pur autodidacte touché par la grâce. Pourtant, si l’inspiration ne relève pas d’un apprentissage académique, la composition est bien présente dans plusieurs conservatoires. Un enseignement comme un autre ?
« On n’enseigne pas la composition comme on apprend à conduire une voiture, met tout de suite en garde ­Pascal Dusapin, qui a été professeur à la Musik­hochschule de Munich et à la Haute École de musique de Genève. La composition ne s’apprend pas… elle s’approche. » Et approcher la composition passe d’abord par la maîtrise d’un certain nombre de connaissances. « On peut rationaliser ce qui relève de la technique : le solfège, l’harmonie, la conduite des voix, l’instrumentation, l’orchestration… Bref, tout ce qui fait que l’écriture de la musique n’est ­jamais un art de dilettante », poursuit le compositeur.

Un artisanat à maîtriser

Dzovinar Mikirditsian vient ­d’obtenir son DEM de composition au CRR d’Aubervilliers. « Apprendre la compo­si­tion requiert la même discipline et le même dévouement que le piano ou le violon », estime-t-elle. Dans les deux ­CNSMD, les élèves compositeurs peuvent suivre les cours de trois professeurs – musique instrumentale, électroacoustique et mixte – ainsi qu’une série de cours complémentaires : orchestration, analyse, technique du son, culture…
« En électro­acoustique, on apprend le mixage et le montage du son, le traitement du signal, raconte Vincent Portes, 24 ans, élève en première année à Lyon. Cela ne s’improvise pas : on a besoin d’un professeur. » Il y a, dans la partition que présente un élève, toute une série de paramètres objectifs, qui passent par l’écriture, sur lesquels l’étudiant peut travailler au fil des rendez-vous avec son professeur. « Je regarde les choses à froid, explique Frédéric Durieux, qui enseigne au ­CNSMD de Paris. Quand on a une certaine habitude, on voit très vite d’où vient le problème dans la notation. Si elle n’est pas adéquate, elle n’est pas transmissible à l’interprète. » Un artisanat à maîtriser, qui n’est pas inné.

Apprendre à doser les épices

« Nous sommes comme des maîtres cuisiniers, explique Régis Campo, professeur au CRR de Marseille depuis 2003. Nous transmettons notre savoir-faire et les techniques pour doser les épices. » Pourtant, si, jadis, la classe de fugue tenait lieu, au Conservatoire de Paris, de classe de composition, écriture et composition sont aujourd’hui deux classes bien distinctes, la première accueillant notamment des claviéristes n’ayant pas forcément l’intention de composer. « Autrefois, on considérait que les classes d’écriture et d’érudition étaient des classes de formation pour la compo­si­tion. Maintenant, les jeunes compositeurs se forment de plus en plus sur le tas, constate Édith Canat de ­Chizy, qui a ouvert la classe du CRR de ­Paris en 2003. Ils écoutent beaucoup de musique, mais ne passent pas tous par les classes d’écriture, et cela se sent quand on commence à les faire travailler. » Au CNSMD de ­Paris, les cours obligatoires sont ceux d’analyse et d’orchestration, pas d’écriture (mais avoir dans sa poche un diplôme d’écriture permet d’être exempté des épreuves du concours d’entrée en composition). Alors que se passe-t-il en classe de composition ? « Le gros de mon enseignement concerne la forme, la construction de la pièce, la gestion des contrastes, explique ­Martin ­Matalon, qui enseigne au Conservatoire de Lyon. C’est vital ! Une pièce que les interprètes seront incapables de jouer ou qui va ennuyer l’auditoire est ratée. »

Aiguiser l’intuition

Un musicien qui maîtrise toutes les techniques d’écriture n’est pas forcément compositeur. Il y a dans la compo­si­tion une nécessité de créer qui semble irréductible à tout enseignement. Le fameux élan créateur, qui ramène à l’imaginaire romantique.
« Il y a beaucoup de choses qui, dans la composition, ne s’apprennent pas. La nécessité de composer, par exemple », concède Édith Canat de Chizy. Un professeur pourra interroger et stimuler cet élan, mais ne l’inventera pas. De même, « un professeur aidera à trouver un langage, mais ne le trouvera pas à la place de l’élève », estime Yann Robin. Dans sa classe, Martin Matalon insiste sur l’équilibre entre l’intuition et l’intellect : « L’intuition ne s’apprend pas, mais elle s’aiguise. Les deux avancent en parallèle. Notre rôle est d’insister sur l’intuition lorsqu’on a affaire à des élèves très cérébraux… et vice-versa. »

Une nouvelle relation professeur-élève

Manon Lepauvre, 26 ans, est en première année dans la classe de Martin Matalon. « L’apprentissage technique est incontournable, mais, en classe avec notre professeur de composition, il s’agit plutôt d’un dialogue. Il est là pour nous aider à trouver un moyen de concrétiser nos idées. » Une conception que partage Vincent Portes : « En cours, quand nous parlons d’esthétique ou de questions artistiques, nous ne sommes plus dans une relation de subordination professeur-élève. C’est un échange plus égalitaire entre deux artistes, un compagnonnage. » La rela­tion professeur-élève a beaucoup évolué dans les classes de composition. Frédéric Durieux, qui enseigne au ­CNSMD­ de Paris, refuse d’encombrer les élèves avec sa personnalité de compositeur. « Nous n’avons plus cette relation maître-élève comme auparavant. Notre expertise doit servir à aider les étudiants. Je dois être un miroir réfléchissant, dans tous les sens du mot, je dois être là pour disparaître de plus en plus, c’est ça qui est intéressant. Mon objectif premier sera toujours de rendre l’élève autonome. » Pas de cours magistraux donc, mais une discussion qui se poursuit de séance en séance.

Guide et accoucheur

Yann Robin préfère la notion de guide à celle de professeur. « Les compositeurs qui m’ont le plus permis d’avancer n’avaient pas une posture professorale. Un bon guide nous apporte des clés techniques et factuelles quand il lit notre travail, mais il sait aussi nous laisser une paix royale ! » Au-delà de la technique, le professeur est là pour poser des questions et interroger le désir de l’étudiant. « Avec le jeune compositeur, je regarde la première et la dernière page de la partition. Je reste sur la première page où je relève les maladresses techniques – trois trompettes et trois flûtes qui jouent un fa dièse à l’unisson, par exemple, explique Pascal Dusapin. On peut supposer qu’on va retrouver les mêmes types de problèmes dans le reste de la partition. Ensuite, je lui dis : “Que voulez-vous exprimer ?”. Ils mettent en général du temps à répondre. »
D’autres, comme Martin Matalon, parlent d’accoucheur. Le professeur de composition est là pour accompagner tout ce qui, dans la composition, ne s’enseigne pas. « Le professeur est comme un sourcier, compare Régis Campo. On essaye de voir ce à quoi le jeune compositeur tend, même si c’est encore confus dans son esprit, c’est à nous de l’accoucher. »

Trouver sa voie esthétique

Or, de grands compositeurs peuvent être de mauvais guides, incapables de s’abstraire de leur propre univers esthétique. L’heure semble cependant à l’ouverture dans les conservatoires, avec l’organisation de classes de maître par des compositeurs extérieurs, plusieurs fois dans l’année dans les deux ­CNSMD et dans certains CRR. « Il est de la responsabilité du professeur d’ouvrir l’élève à plusieurs esthétiques. Il faut respecter sa direction tout en lui ouvrant d’autres horizons pour qu’il décide en connaissance de cause », explique Édith ­Canat de Chizy.
Face à la diversité des esthétiques des élèves, l’important est de laisser à l’étudiant le choix du chemin sur lequel il veut s’engager. « Nous devons laisser notre sensibilité de côté quand des élèves vont dans une tout autre direction : l’essentiel est de faire en sorte que l’élève s’épanouisse dans son propre style », assure Régis Campo. L’objectif est d’avoir suffisamment de distance pour regarder la validité du projet, même si l’esthétique est fondamentalement différente de celle de l’enseignant. « Quand un étudiant me présente une partition, je suis là pour lui dire : “Cette idée n’est pas assez développée” ou : “Vous passez trop vite d’une idée à une autre”… raconte Frédéric Durieux. On essaye de regarder les choses avec le maximum d’objectivité. J’ai vu passer dans ma classe une bonne partie des “saturistes”, c’est très éloigné de mon esthétique, et ça ne les a pas empêchés de devenir ce qu’ils sont. »

L’importance de l’interprète

Le conservatoire offre aux jeunes compositeurs un lieu d’échange avec les interprètes. « Je cherche tout le temps à travailler avec les musiciens, explique Dzovinar Mikirditsian. Pour avoir des réactions directes sur ma partition. C’est indispensable et souvent plus efficace que des heures d’explications. » Le contact avec les interprètes, c’est un des principaux intérêts de s’inscrire dans une classe ou de suivre des académies. « C’est en travaillant avec les musiciens que j’ai le plus appris. Un professeur, c’est très bien, mais sans les interprètes et leurs instruments, on n’avance pas », se souvient Yann Robin, instigateur de l’académie Arco, dont la première édition a eu lieu à Marseille en juillet. Pendant une semaine, supervisés par des compositeurs plus expérimentés, douze jeunes compositeurs ont pu faire travailler leurs partitions aux musiciens de l’ensemble Multilatérale et aux chanteurs des Métaboles.
Finalement, que valent les diplômes de composition ? « Pas grand-chose, selon Guillaume Connesson. Personnellement, on ne me les a jamais demandés, là où un instrumentiste devra souvent les présenter. Le conservatoire est plus important pour l’environnement qu’il offre que pour les diplômes. » Le conservatoire permet, en effet, aux jeunes compositeurs de faire jouer leurs œuvres, de rencontrer des interprètes. Bref, de construire leur premier réseau. « C’est un métier très solitaire. Le lien à une classe et à des professeurs est d’autant plus important, sans compter qu’au conservatoire, on peut faire jouer sa musique. Ce qui est quand même l’objectif », explique Régis Campo. Ce dernier donne aussi à ses élèves des conseils très pragmatiques : quel éditeur contacter, quels festivals… « Comment gagner sa vie, en fait. Nous sommes aussi un peu coachs. »

La santé des classes de composition

Lyon, Strasbourg, Reims, Bordeaux, Paris, Marseille, Aubervilliers, Nice, Caen… plusieurs CRR sont réputés pour leurs classes de composition ­dynamiques (et majoritairement tenues par des hommes…). « Un gros effort a été fait depuis dix ans dans les CRD et les CRR », estime Édith Canat de Chizy. Est-ce à dire que la santé de la composition dans les conservatoires est florissante ? « Ce n’est, hélas, pas un enseignement systématique, ni dans les CRR, ni dans les pôles supérieurs », regrette Gérard Pesson, professeur au Conservatoire de Paris. Dans de nombreuses écoles de musique, l’intitulé “composition” recouvre d’ailleurs des pratiques en réalité très variées : improvisation, MAO, écriture… Sans compter que l’enseignement de la composition diffère énormément d’un établissement à l’autre. « Il dépend complètement de la personnalité du professeur », estime Bernard Cavanna, ancien directeur du CRR de Gennevilliers, où il a ouvert une classe particulièrement attrayante. Contrairement aux instrumentistes, les élèves compositeurs jetteront leur dévolu sur un conservatoire en fonction de la personnalité qui s’occupe de la classe.

À quel âge la composition s’apprend-elle ?

La composition n’étant pas un enseignement comme un autre, le profil des élèves est, lui aussi, différent. D’où la question, légitime, de l’âge. Dans la classe du CRR de Gennevilliers, on reçoit des élèves compositeurs de tous les niveaux et de tous les âges. « Mon but était d’apprendre aux plus petits à débloquer leur imagination musicale », confie Bernard Cavanna. Commen­cer tôt, d’accord, mais se former jusqu’à quel âge ? Dzovinar Mikirditsian a 40 ans et, pendant ses années en CRR, son âge a toujours fait l’objet de remarques. « Tu commences seulement maintenant ! », « C’est trop tard… » La compositrice vient de sortir diplômée du CRR d’Aubervilliers, mais ne peut pas s’inscrire en cycle supérieur : « 28 ans à Paris, 31 à Lyon, je suis bien au-dessus de la limite d’âge, regrette-t-elle. Je vais aller au ­CNSMD de Paris, mais en auditrice libre. » La solution pour continuer à se former, multiplier les académies : Il Sono en Italie, ­Barcelona Modern ou la Delian Academy à Thessalonique. Martin ­Matalon regrette ces limites d’âge trop institutionnelles, propres à la France : « J’avais un élève génial de 32 ans à Aubervilliers, qui ne peut entrer nulle part en France à cause son âge. Mais 32 ans en compo­si­tion, ce n’est rien ! » Les conservatoires de l’Hexagone gagneraient à s’inspirer de leurs voisins allemands.

La composition s’étudie, au même titre qu’un instrument ou que les mathématiques, mais, lorsqu’il s’agit de créer, le rôle du professeur est plus complexe, plus délicat. Responsabilité d’aider l’élève à exprimer, avec les bons outils techniques, ce qu’il porte en lui ; responsabilité de le guider le plus objectivement possible dans la recherche de son propre langage ; responsabilité, enfin, de l’amener à revendiquer sa liberté de créateur, affranchi, pourquoi pas, de tout académisme.

 

Qu’en est-il à l’étranger ?

Philippe Leroux enseigne, depuis 2011, à l’université McGill de Montréal, où il est responsable du département de composition. Il note de sérieuses différences avec l’enseignement de la compo­si­tion en France : « Dans cette université, nous sommes huit professeurs de composition. Rien qu’à Montréal, nous sommes vingt. En France, pour les deux CNSMD, ils sont six. L’enseignement à haut niveau est bien plus développé outre-Atlantique. »
Dans l’Hexagone, l’offre, moins abondante au niveau supérieur, est contrebalancée par le maillage territorial que représente le système de l’enseignement musical, de l’école municipale au conservatoire supérieur, en passant par les CRD et les CRR.
En Allemagne, l’enseignement de la composition est bien implanté dans les vingt-quatre Musikhochschulen du pays. S’il est développé, il fonctionne parfois en vase clos. « Dans les Hochschulen et les universités, on trouve des îlots de musique contemporaine encore très autarciques, qui font allégeance à telle ou telle doctrine, sans grand désir d’ouverture », estime Pascal Dusapin.
À noter aussi, outre-Rhin, l’académie mise en place par l’Ensemble Modern, qui permet aux jeunes musiciens d’apprendre in situ au cœur de l’une des meilleures formations dédiées à la création.

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Marc-Olivier Dupin2013-05-15

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