« Nous devons mieux accompagner le projet professionnel de l’étudiant »

Antoine Pecqueur 28/08/2019
Mathieu Ferey, le directeur du CNSMD de Lyon, qui a pris ses fonctions en février, nous dévoile son projet d’établissement pour les prochaines années : nouveaux axes d’enseignement, réforme LMD, développement international…

Mathieu Ferey va faire sa première rentrée comme directeur du ­Conservatoire de Lyon. Pianiste et musicologue de formation, il fut directeur du conservatoire du 17e arrondissement, puis inspecteur de la musique à la ville de Paris. Alors que l’établissement s’apprête à fêter ses 40 ans, il entend impulser de nouvelles orientations, « en dialogue avec le reste de la société ».

Cette rentrée marque-t-elle déjà un changement de cap pour le CNSMD de Lyon ?

Lors de ma candidature, j’ai faitun ensemble de propositions pour le Conservatoire. Sur la base de ce projet, les équipes pédagogiques et administratives ont été amenées à réagir. J’ai récupéré leurs contributions, et, à partir de septembre, nous allons construire ensemble le projet de l’établissement pour cinq ans. Il n’y aura donc peut-être pas de choses visibles dans l’immédiat, mais le processus est lancé et il est collectif.

Quels sont vos grands axes de développement ?

Une des valeurs fondatrices du CNSMD de Lyon a toujours été l’innovation, inventer des formules nouvelles. Quand le Conservatoire a été créé, il y a quarante ans, il s’était distingué par le changement des limites d’âge, le rapport à la création… L’établissement a notamment été marqué par les personnalités des directeurs ­Gilbert Amy et Henry Fourès. C’est ici, en 2004, qu’a été créée la première classe de musique à l’image. Pour cette raison, le rapport à la création est un axe important de mon projet. Il faut valoriser le travail des créateurs, le rapport des interprètes à la création. Nous allons aussi poursuivre le travail avec les autres écoles d’art de Lyon. Autre axe : la modularité des maquettes pédagogiques. Derrière ce terme technique, il s’agit de mieux accompagner le projet professionnel de l’étudiant. Selon qu’il souhaite devenir chambriste, improvisateur, musicien d’orchestre… Les profils sont multiples. On voit aussi de plus en plus d’étudiants monter leur propre projet. Nous devons penser à intégrer l’entrepreneuriat culturel dans nos cursus. La question de la formation à la médiation se pose aussi. Ce travail ne doit pas être limité aux seuls médiateurs professionnels ; les artistes doivent s’emparer du sujet. Sur toutes ces évolutions, nous devons tenir compte des évaluations portées par les étudiants.

Où en est la réforme LMD ?

Nous avons passé la première phase de cette réforme, mais elle n’est pas arrivée à son terme. ­Aujourd’hui, il faut que le musicien soit le mieux formé possible, pour être accompagné dans son parcours professionnel. La vie du musicien est désormais très éclectique, même si les carrières à l’ancienne existent toujours. Il faut aussi réfléchir à la carrière des danseurs, qui est très courte, et donc à leur réorientation.

De nouvelles disciplines vont-elles voir le jour ?

Dans le cadre du développement de la création, nous avons le projet de lancer un master en composition chorégraphique. À l’avenir, on ne pourra pas faire l’impasse de l’entrée de nouvelles esthétiques. Il y a une quinzaine d’années, le Conservatoire de ­Paris s’ouvrait au jazz. Il y a aujourd’hui un grand nombre d’esthétiques, des musiques traditionnelles aux musiques actuelles. Un pourcentage très intéressant à noter : 75 % de nos étudiants déclarent pratiquer une autre esthétique que celle étudiée au CNSMD.

Faut-il développer les formations à l’étranger ? Certaines écoles, comme Sciences Po, rendent obligatoire l’année à l’étranger…

Nous devons faciliter la ­mobilité. Trop peu d’étudiants partent se former à l’étranger. Il nous faut aussi développer davantage notre formation aux langues étrangères, et notamment à l’anglais. Mais il reste des freins importants : beaucoup de nos étudiants donnent des cours pour financer leurs études, et il leur est impossible de s’absenter durant une longue période. Il nous faut plus que jamais penser au niveau européen, alors que le continent traverse justement une crise.

Comment voyez-vous votre place face au CNSMD de Paris ?

Nous avons deux fois moins d’étudiants, ce qui change beaucoup de choses ! Cela rend les projets plus faciles à mettre en place. La pluridisciplinarité est aussi notre force : il suffit de voir comment musiciens et danseurs travaillent ensemble. Il y a aussi l’importance des moyens accordés à la création. Nous devons plus que jamais travailler en complémentarité avec le CNSMD de Paris. Nos départements de musique ancienne collaborent très bien, régulièrement, et montent des projets communs. L’époque où les établissements tra­vaillaient isolément est révolue.

N’y a-t-il pas le risque de voir en ces temps de difficultés budgétaires le CNSMD de Lyon disparaître au profit du seul CNSMD de Paris ?

C’est un fantasme. Et comme certains fantasmes, il est très puissant. Mais cela n’a aucun sens : j’ai été recruté avec une lettre de mission et une vraie ambition pour le Conservatoire. Il est indispensable d’avoir un tel établissement en région. La crise des “gilets jaunes” est venue rappeler l’importance des territoires, et de ne pas tout concentrer à Paris.

Quelle place par rapport aux pôles supérieurs ?

Dans le cadre du LMD, nous délivrons des masters et doctorats, ce que ne font pas les pôles supérieurs. Les mémoires de recherche occupent une place importante dans le cursus pédagogique. Les deux conservatoires supérieurs ont un statut particulier, déjà par le nombre de leurs étudiants, bien plus élevé que dans les pôles supérieurs. Il y a donc des répertoires que les pôles ne peuvent pas aborder.

Comment expliquez-vous la difficulté à recruter les directeurs de conservatoires supérieurs ?

S’il y a une mission qui évolue, c’est bien celle de directeur d’établissement, qui est désormais en dialogue constant avec le reste de la société. C’est un métier extrêmement chronophage.

Où en sont vos projets de travaux ?

Nous avons passé une belle étape : la commission chargée du patrimoine au ministère de la Culture s’est prononcée sur la nécessité d’agrandir l’établissement. Il y aura aussi, à cette occasion, un rapprochement du Conservatoire avec deux autres structures lyonnaises : le ­Cefedem et le Grame. L’idée est de créer un vrai campus artistique. Nous allons relancer les études préalables, pour commencer le chantier en 2023. Nous gagnerons 4 000 à 5 000 mètres carrés, c’est-à-dire entre 30 et 50 % de surface. Nous manquons aujourd’hui d’espace pour des enseignements centraux, comme pour présenter des spectacles lyriques ou chorégraphiques, ainsi que le symphonique en grand effectif.

D’un point de vue budgétaire, comment réaliser vos projets ?

Il y a la nécessité de développer les ressources propres du conservatoire, qui sont aujourd’hui seulement de quelques dizaines de milliers d’euros. Pour cela, nous allons accentuer les partenariats et le mécénat. Grâce, notamment, à la privatisation d’espace, comme le jardin au flanc de la colline, qui s’était effondré en 2013 : il a été entièrement repensé, et sera de nouveau accessible en 2020.

Comment allez-vous fêter les 40 ans du CNSMD de Lyon ?

Nous fêterons cet anniversaire à la fois en 2019 et en 2020, car l’établissement a connu sa première rentrée en 1979, mais le décret n’a été signé que le 19 février 2020… Nous nous associerons aussi au 40e anniversaire de la Maison de la danse de Lyon. Notre ballet se produira cette saison en Chine et à Taïwan. Mais l’événement anniversaire sera le 19 février, avec un grand nombre de manifestations..

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