Rachmaninov chez le psychanalyste

André Peyrègne 28/08/2019
En pleine dépression, le compositeur russe n’arrivait plus à composer. Jusqu’à ce que son médecin l’aide à retrouver l’inspiration…
Serge Rachmaninov remonta le col de son manteau et sortit dans les rues enneigées de Moscou. Il se rendit, tête basse, chez le docteur Dahl. Ce médecin, qui se prénommait Nicolas comme le tsar, était psychothérapeute. Il avait étudié en France avec cette sommité de la neurologie et de l’hypnose qu’était Jean-Martin Charcot. En ce début de février 1900, cela faisait un mois que Rachmaninov lui rendait visite quasi quotidiennement. Âgé de 27 ans, il était en dépression.

Création catastrophique

Le docteur Dahl le reçut une nouvelle fois. Crâne dégarni, regard perçant, il avait une barbichette blanche, qui – était-ce un hasard ? – ressemblait à celle du docteur Freud. Le musicien alla prendre place dans le vieux fauteuil où se déroulaient habituellement ses séances d’hypnose. Mais avant l’hypnose, le musicien et le docteur parlaient. Sans cesse ils revenaient sur la cause de la dépression du jeune compositeur : l’échec de sa première symphonie.
La création de l’œuvre, en mars 1897, avait en effet été catastrophique. Le chef d’orchestre, qui n’était autre que le célèbre Glazounov, était arrivé ivre au pupitre et n’avait pu tenir ses musiciens. Les critiques avaient été désastreuses. Celle de César Cui en particulier – Cui, le compositeur membre du célèbre groupe des Cinq. Dans le monde de la création artistique, on ne dit pas assez l’importance des critiques. Par fierté, les artistes feignent de les ignorer. En vérité, ils les attendent, les espèrent, les épient. Si elles sont mauvaises, elles peuvent les anéantir. Tel avait été le cas pour Rachmaninov.

« À quoi sert votre musique ? »

Comble de malchance, peu de temps après, Rachmaninov avait eu l’occasion d’être présenté à l’écrivain Tolstoï qu’il admirait. Et celui-ci, avec une insouciante cruauté, lui avait demandé : « À quoi sert votre musique ? » Cela avait fini de le mettre à terre. Rachmaninov avait le vide en lui. Il avait perdu ce qui est fondamental pour la création : l’inspiration. Le docteur Dahl n’arrivait pas à l’apaiser. Il utilisait pourtant toutes les théories de cette science nouvelle qu’était la psychanalyse – l’inconscient, la névrose, la sexualité infantile. Rien n’y faisait.

Sommeil hypnotique

Un jour, il eut une idée : la meilleure des thérapies pour un artiste en dépression ne serait-elle pas de l’inviter à pratiquer à nouveau son art ? Alors, pendant un sommeil hypnotique de Rachmaninov, il se mit à marteler : « Vous commencez à écrire un nouveau concerto… Vous y arrivez… L’œuvre est belle… Vous avez du succès… » On raconte même qu’un jour le docteur Dahl, qui était violoncelliste, joua un thème simple : sol, sol, sol, sol, fa, sol, sol, la bémol, fa, mi bémol, sol.
En rentrant chez lui, Rachmaninov avait ces notes qui tournaient dans sa tête. Il se mit au clavier et les joua. Il les orna, les harmonisa. Et soudain jaillit sous ses doigts le beau thème nostalgique du mouvement lent de son deuxième concerto. Il revint chez le docteur Dahl avec une ébauche de partition. Le docteur applaudit, l’incita à continuer.
Au printemps, deux mouvements du concerto étaient composés : l’adagio et l’allegro.
Un génie !
Il fallait à présent les faire jouer. Le docteur Dahl et les cousins de Rachmaninov chez qui il habitait, les Satine, avaient leurs entrées dans le monde. Ils obtinrent de la princesse Lieven qu’elle organise un concert de charité dans la salle de la noblesse de Moscou. On réunit un orchestre. Ce soir-là, un journaliste de la revue musicale Rousskya Muzykhalnya Gazetta cria au génie.
Rachmaninov était redevenu compositeur ! Il ne lui restait plus qu’à composer le premier mouvement de l’œuvre. Ainsi naquit le magnifique Concerto n° 2, dont la première audition officielle eut lieu en octobre 1900 à la Société philharmonique de Moscou et dont le succès ne se dément pas. Sol, sol, sol, sol, fa, sol, sol, la bémol, fa, mi bémol, sol : jamais cette œuvre n’aurait existé sans le coup de pouce du psy.
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