Les nouveaux instruments, mi-révolution mi-gadget

Fanny Guyomard 28/08/2019
Le 19e siècle est considéré comme l’âge d’or de la facture instrumentale. Où en est la création aujourd’hui ? Coûteuse en recherche et développement, elle fait intervenir investisseurs, luthiers, musiciens et professeurs. Mais va-t-elle parvenir à dépasser le seul domaine des instruments numériques ?
Un piano au clavier mobile de 130 touches dans du bois local, une guitare à trois manches insensible à l’humidité et légère comme une plume… Chaque jour, que ce soit dans l’atelier d’un facteur d’instruments ou dans le laboratoire d’un ingénieur de l’Ircam, de nouveaux instruments de musique font leur apparition. Mais peu conquièrent les maisons, les écoles ou la scène.
Car toute invention doit se faire une place dans les conservatoires et chez les facteurs d’instruments traditionnels, qui cherchent généralement à perpétuer des gestes ancestraux plutôt qu’à explorer de nouvelles textures musicales. Les velléités créatrices viennent surtout du contemporain ou du jazz, domaines qui font renaître, un siècle après son invention, le thérémine, sorte d’antenne qui s’anime par électromagnétisme.

Des instruments coûteux

Car les instruments aux sons inouïs peuvent rester dans l’ombre, quand les autres rassurent… les investisseurs. « Pour lancer un nouveau produit, l’entreprise veut être sûre de trouver son public, analyse Charles Besnainou, ingénieur de recherche honoraire du CNRS. Peut-on remplacer une machine qui fonctionne depuis quatre siècles ? Est-ce que ça vaut le coup de bouleverser la production ? Ces questions se posent dans toutes les disciplines, et depuis toujours. » Résultat : la création industrielle préfère un produit bien établi à l’instrument révolutionnaire, coûteux en recherche et développement. La start-up Syos, fondée en 2016, a passé le cap du prototype et des levées de fonds : plusieurs ­milliers de ses becs personnalisables pour saxophone – et bientôt pour clarinette – se répandent sur tous les continents. Sa cofondatrice, Pauline Eveno, qui a bénéficié des outils de ­l’Ircam pour sa thèse sur les instruments à vent, a été saluée par un concours récompensant l’innovation. « Mais les investisseurs sont frileux pour les projets liés à la musique, car ils la considèrent comme un marché de niche », regrette l’entrepreneuse. Peu d’inventions sont donc produites de manière industrielle, ce qui permettrait de baisser leur prix. Charles Besnainou donne l’exemple d’une guitare asymétrique, dont le rayonnement sur toutes les fréquences permet à un auditeur placé à plusieurs dizaines de mètres d’entendre tous les sons : « Aujourd’hui, elle se vend difficilement à moins de 5 000 euros. Mais le jour où Yamaha décidera de la produire à 250 euros, les gens se presseront ! » Le coût n’est cependant pas toujours un frein à la démocratisation des nouveaux instruments : beaucoup se vendent au même prix que les traditionnels. Alors, au-delà de l’argent, qu’est-ce qui bloque ?
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Convaincre les musiciens

Les premiers à convaincre sont les musiciens. « La musique est le lieu des émotions, pas de la rationalité. Il y a beaucoup de constructions mentales, pour ne pas dire de fantasmes », observe Charles Besnainou, qui a développé des guitares en fibre de carbone, légères et résistantes à l’humidité. Aussi, pour tromper les préjugés des testeurs, il leur a donné l’apparence du bois… et beaucoup n’y ont vu que du feu !
Mais aujourd’hui, les préjugés tombent doucement, notamment face à la lutherie 2.0 : « Les nouvelles technologies parlent aux élèves, c’est intuitif », remarque Stéphane Sordet, professeur au conservatoire de Brest, féru d’instruments électroniques. Même constat de Bodo Vosshenrich, luthier basé à Toulouse et qui ne vend plus que ses violons aux sonorités nouvelles : « Au tout début, mes confrères me regardaient d’un œil amusé, voire hostile. Mais ils s’ouvrent peu à peu ; même les élèves des conservatoires, de moins en moins cantonnés à la musique classique. »

Mêmes techniques que pour les instruments traditionnels

La barrière des préjugés franchie, une autre se pose pour les innovations : celle de la technique. Le musicien ­aura-t-il la patience d’apprendre de nouveaux gestes ? En fait, les nouveaux instruments qui trouvent un large écho sont ceux qui ne révolutionnent pas la technique. C’est ce qui explique notamment le succès du handpan, une percussion inventée au 21e siècle, constituée de deux coques en acier que l’on frappe avec les mains. « Juste en tapant dessus, on a un accord. C’est ludique et simple de se faire plaisir », résume Franck Guuinic, qui a créé cette percussion en autodidacte. Autre exemple : le Sylphyo, synthétiseur en forme de flûte, utilise les mêmes doigtés que la clarinette. « Il y a toujours une phase d’apprentissage, mais en quelques heures, on commence à bien le prendre en main », assure son concepteur, Laurent Pouillard. Le Sylphyo aide même à apprendre un instrument traditionnel, comme le saxophone : en abaissant le niveau de difficulté du souffle sur le Sylphyo, on se concentre seulement sur la difficulté du doigté. Plusieurs professeurs l’utilisent, dans les conservatoires de Lille ou de Brest.

Intégration dans l’apprentissage

Le moteur de la réussite de la facture instrumentale contemporaine réside dans son intégration dans les cursus d’apprentissage. Si le handpan est si populaire, c’est parce qu’on trouve sur internet de multiples tutoriels ou des stages pour apprendre des morceaux et le construire soi-même. Les conservatoires se mettent aussi à jour, sous l’impulsion de quelques professeurs comme le saxophoniste Stéphane Sordet, qui a intégré le Sylphyo dans ses cours. La lutherie 2.0 a également fait son entrée dans les écoles de facture instrumentale : à l’Itemm, qui renferme un pôle innovation et une école de lutherie, les étudiants apprennent à modéliser numériquement un instrument. Depuis un an, les luthiers déjà établis peuvent aussi suivre une formation en impression 3D. Mais avant d’apprendre à maîtriser un instrument, une autre étape mobilise les professeurs : apprendre à changer ses perceptions.

Le titanium euphone

C’est l’une des batailles de ­Frédéric Bousquet, joueur de Titanium euphone. Cet instrument dérivé du ­Cristal Baschet est constitué de baguettes de verre que l’on caresse pour faire résonner des amplificateurs en métal et en fibre de verre. Un instrument « révolutionnaire » pour de nombreux musiciens, « un timbre et un toucher délicats et un son de dingue », selon Franck Guuinic. Mais trop peu connu. La clé ? « Faire bouger la société, pour qu’il y ait plus de tolérance perceptive face aux nouveaux sons. Les compositeurs écriraient, on ouvrirait des classes, on mobiliserait les luthiers, ils créeraient de nouveaux modèles, et ainsi de suite », développe Frédéric Bousquet.
Car les musiciens jugent trop souvent les créations instrumentales selon « ce qu’ils ont déjà dans l’oreille », confirme le luthier Bodo Vosshenrich. Après avoir inventé le Neolin, un violon électroacoustique, il a mis au point, avec l’ingénieur du son Aurélien Bertrand, le ZEF, un violon électrique qui diminue les effets de larsen. Le violoniste tunisien Zied Zouari l’a adopté, car il peut l’intégrer à un groupe de rock… en « étant fidèle aux sons dans l’oreille de tout violoniste ». Pauline Eveno signale aussi l’accueil réservé des musiciens du classique pour ses becs de saxophone qui permettent de choisir un son plus ou moins mat ou brillant. « Leur but est de faire partie d’un orchestre, donc ils cherchent à avoir le même son que les collègues », analyse-t-elle.
Faut-il s’en révolter ? Frédéric Bousquet insiste : « La musique doit permettre l’expression de tout un chacun, sans avoir à entrer dans une case. » Une philosophie mise à mal par la standardisation de la facture instrumentale, dominée par quelques grands industriels. Mais affirmer son individualité à travers de nouveaux instruments nécessite une ultime étape : la constitution d’un répertoire.

Créer un répertoire

C’est peut-être ce qui a manqué aux ondes Martenot, instrument électronique présenté au public en 1928 et, aujourd’hui, très peu joué : son répertoire reste limité. Un écueil que prennent en compte les inventeurs, comme David Defois, qui fabrique depuis 2017 le Korn Bass, mélange de trombone à coulisse et de didgeridoo. « Cela ouvre un nouvel univers sonore, qui appelle à créer un répertoire. Mais pour le moment, ceux qui l’ont adopté tâtonnent encore », note l’artisan avec un sourire.
Développer un répertoire innovant, c’est la raison d’être d’un ensemble allemand fondé en 1990 : ­MusikFabrik. En 2013, il a décidé de faire revivre le répertoire de l’Américain Harry Partch (1901-1974), qui inventait des sculptures sonores spécialement pour ses compositions. Les musiciens de ­MusikFabrik ont reconstruit et appris à utiliser les 26 instruments mobilisés dans l’opéra du facteur-compositeur Delusion of Fury, comme la “chambre de nuages” (bonbonnes en verre suspendues) ou un gong en forme de champignon.
L’ensemble modifie aussi des instruments traditionnels pour les adapter au répertoire contemporain. Le nouvel instrument obtenu donne ensuite lieu à des collaborations avec des compositeurs.
Exemple avec le trompettiste Marco Blaauw, qui avait besoin d’une trompette permettant de changer rapidement de nuance. Résultat : une trompette à double pavillon, l’un avec sourdine. Avant même qu’elle soit construite, le Hongrois Peter ­Eötvös était conquis et composait un morceau spécialement pour elle, Snatches of a Conversation (2001). D’autres compositeurs viendront offrir à cette trompette, puis à d’autres cuivres, de quoi parler – de l’œuvre soliste à l’orchestrale, en passant par la musique de chambre.
MusikFabrik a également son académie, dans laquelle sont formés des apprentis compositeurs sensibles aux nouveaux instruments. L’académie touche aussi à l’autre versant de la création, la facture, et va, notamment, à la rencontre des écoliers pour développer leur perception artistique à travers la fabrication d’instruments. Le prochain projet : en construire à partir d’objets recyclables.

Mise en relation

La France compte un groupe qui rassemble compositeurs également facteurs, ou ingénieurs, et pionniers de leur découverte instrumentale. Lancé en 2019, Inventor cherche à faire connaître le Sylphyo, le Korn Bass, le Titanium euphone, le Dualo (sorte de petite boîte avec claviers tactiles) ou encore le Spacedrum (variante de handpan). Son ambition : inventer « de la musique qui ne soit ni contemporaine, ni expérimentale, ni avant-gardiste, mais prospective, avec de nouveaux gestes et de nouveaux sons », défend Frédéric Bousquet, qui est à la fois chercheur, artisan, interprète, entrepreneur et compositeur.
Un profil complet qui lui permet de rapprocher recherche, enseignement et composition. Même polyvalence chez Stéphane Sordet, professeur, mais aussi compositeur, en résidence d’artiste permanente à Brest. Ses travaux, qui font appel à des nouvelles technologies, il les fait connaître au public à travers des conférences ou lors du festival Électr()cutions. Il commande aussi, pour ses élèves, des œuvres à des compositeurs comme Etienne Hendrickx. Stéphane Sordet lui a fait découvrir le Sylphyo et a contacté la maison d’édition Note en bulle, qui publiera la partition.

On citera enfin l’étroite collaboration entre les chercheurs de l’Ircam et des compositeurs intégrés directement dans une équipe de recherche, qui composent des études destinées à valider ou à proposer de nouvelles hypothèses. Au terme de sa résidence, l’artiste pourra produire une pièce destinée au public, avec de nouveaux instruments et sonorités fraîchement sortis des laboratoires..
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