Réagir au néolibéralisme du CNM

29/08/2019
Dans La Lettre du Musicien de juin, Catherine ­Ruggeri, présidente du comité de pilotage du futur Centre national de la musique (CNM), tire un trait radical sur l’histoire du ministère de la Culture. Pour elle, l’intérêt général ne passe plus par la valeur esthétique des musiques, il s’apprécie uniquement par la valeur commerciale des produits musicaux.

Seule la musique lucrative est d’intérêt général, car elle, seule, est capable de faire gagner la France dans la guerre mondiale des musiques.

Toutes les autres musiques sont rassemblées dans la catégorie des musiques “non lucratives” ou “non marchandes”. Elles font partie des “chapelles musicales” financées, traditionnellement, par le ministère de la Culture, selon une certaine hiérarchie des valeurs esthétiques(1).
Avec le CNM, ce temps des hiérarchies est dépassé car, dans la réalité, les frontières n’ont plus lieu d’être : les « barrières entre les genres s’estompent ». Le CNM aura donc à « unifier le monde musical ». ­Catherine Ruggeri appelle à faire front uni pour gagner la guerre mondiale ; elle en déduit que toutes les musiques, toutes esthétiques réunies, “lucratives” ou non, devront payer la taxe qui alimente le CNM. En contrepartie, les musiques “non lucratives” seront, bien sûr, aidées, ce qui a rassuré ceux qui pensent que l’argent n’a pas d’odeur.
Pourtant, c’est justement là qu’est enterré l’ancien ministère de la Culture : les musiques recevront des aides, non pour leur valeur esthétique, mais pour bien se vendre, donc pour prendre des risques (économiques, pas artistiques !), pour créer (entendez : « fabriquer de nouveaux produits » à vendre) et pour innover dans les techniques de conquête de nouveaux clients.
Et ce n’est pas l’ajout de dernière minute de l’éducation artistique et du patrimoine qui inversera cette logique néolibérale de la loi sur le CNM. Cette conception du CNM est une faute politique, car la loi votée par l’Assemblée nationale est incompatible avec les engagements de l’État à l’Unesco : les valeurs universelles de la diversité culturelle, énoncées par la convention 2005 de l’Unesco, ne sont pas respectées(2).
Avec la convention Unesco, le CNM ne serait plus centré sur l’argent-roi : il devrait d’abord garantir à chacun ses droits culturels. Ses missions publiques devront être de « respecter, protéger et mettre en œuvre » à la fois « la liberté effective d’expression artistique et de création » – comme le dit superbement le rapport de Farida Shaheed sur ce thème(3) – et tout autant « le droit de chacun de prendre sa part à la vie culturelle » en faisant place à tous les pratiquants de la musique.
Le marché n’a pas disparu, mais il ne commande plus la politique culturelle ; or, dans l’interview de Catherine Ruggeri, le CNM fait l’inverse. Le Sénat s’est rendu compte, le 9 juillet, que nous étions en train de trahir nos engagements à l’Unesco et a introduit les droits culturels dans l’article 1 de la loi, avec l’accord explicite du ministère. Catherine ­Ruggeri ne pourra pas l’ignorer : elle devra renoncer à sa vision néolibérale du CNM et rectifier ses propos pour que la France prenne sérieusement en compte les valeurs culturelles à ­l’Unesco. Saura-t-elle le comprendre et rééquilibrer ses partenariats ?

Jean-Michel Lucas

docteur d’État en sciences économiques, auteur de Les Droits culturels – enjeux, débats, expérimentations (éd. Territorial)


1     On connaît l’échelle des valeurs qui place l’opéra au sommet et les musiques actuelles et les amateurs dans la cave.
2    J’ai tenu à le souligner, en détail, dans une note au Sénat, accessible ici: https://bit.ly/2ZgJsq9
3    https://bit.ly/31OCGJU

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