La création musicale et ses publics

29/08/2019
La création musicale s’épanouit depuis plusieurs décennies en une myriade de styles et d’hybridations, dans lesquels l’informatique et, depuis quelques années, l’intelligence artificielle jouent un rôle non négligeable.
Du post-sérialisme et de la musique concrète des années 1950 aux héritiers de la musique spectrale ou de la musique minimaliste, en passant par le néoclassicisme, il devrait y en avoir pour tous les goûts. Pourtant, les enquêtes sur les publics de la musique contemporaine montrent une certaine régularité dans leurs profils.

Si l’image d’un certain snobisme musical s’est imposée, à la faveur des concerts donnés dans des cercles étroits constitués de mécènes issus de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie, d’artistes et de personnalités mondaines – le Domaine musical en constitue un exemple parmi d’autres à Paris –, il ne résume pas à lui seul les caractéristiques de ces publics, plus diversifiés qu’il n’y paraît.

Tout d’abord, ces publics sont en moyenne plus jeunes que ceux de la musique classique ou baroque, c’est-à-dire autour de 55 ans, et comportent une part non négligeable d’étudiants et de nouveaux venus, intéressés par l’avant-garde, et ce, même si cela n’est guère comparable avec les arts plastiques, mais plutôt avec la danse ou le théâtre contemporains. Cependant, comme pour ces formes de création, leur caractéristique principale est leur très haut niveau de diplôme – un cinquième de ceux qui fréquentent les concerts possèdent un doctorat – et leur très grande proximité avec la musique, que ce soit en matière de formation musicale en conservatoire, de pratique d’un instrument ou d’une socialisation familiale précoce à la sortie au concert classique et à l’écoute de disques.
Du point de vue de la diversité, on y trouve la parité, même si les hommes sont plus nombreux parmi les plus investis dans l’écoute de musique contemporaine, mais la diversité sociale ou ethnique est pratiquement absente au sein de ces publics – ce qui est également vrai de ceux de la musique classique en général. Plus encore, en comparant des enquêtes similaires à plusieurs décennies de distance, on s’aperçoit que les classes dites moyennes ont pratiquement disparu au fil du temps, laissant la place à un phénomène croissant d’élitisation. Du point de vue de l’âge, les jeunes ne sont pas absents, mais leur proportion a fortement diminué depuis les premiers concerts des Semaines musicales internationales de Paris (Smip) de Maurice Fleuret en 1968 ou les débuts de l’Ensemble intercontemporain de Pierre Boulez en 1976. Ces jeunes sont beaucoup plus diplômés et beaucoup plus musiciens que leurs congénères, mais aussi que les autres catégories d’âge de ces publics. Leurs goûts musicaux et leurs sorties au concert les font d’ailleurs ressembler plus à ces franges plus âgées qu’aux membres de leur propre génération.

En croisant ces différentes variables, on aboutit à un constat plus diversifié : à une fraction importante d’experts assidus en musique de création s’ajoute une fraction d’amateurs de classique qui viennent souvent à la musique contemporaine par les programmes des orchestres et ensembles, sans toujours l’apprécier pleinement, sauf les styles plus ­néoclassiques. Deux autres catégories intéressantes viennent compléter le panorama : tout d’abord, les novices, qui, plus jeunes, plus divers, viennent assez nombreux, même si se pose la question de leur fidélisation ; et enfin les avant-gardistes, curieux d’expériences culturelles émergentes, d’âge intermédiaire et ouverts notamment au mélange des genres avec les musiques électroniques ou populaires, mais plus intéressées par la musique minimaliste ou concrète que par les héritiers des formes les plus radicales de l’immédiat après-guerre.

Cet éclatement des publics de la musique contemporaine, que l’on constate un peu partout, en Europe comme aux États-Unis, laisse en suspens la question de leur maintien dans les décennies à venir ou leur profonde recomposition, à une époque où la place accordée à la musique de création dans les médias tend à se réduire d’année en année.

Stéphane Dorin

sociologue, professeur à l’université de Limoges

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