Pierre Bessière, du Code civil à Mozart

Suzanne Gervais 29/08/2019
« Je n’ai pas arrêté de l’été ! » Pierre Bessière sort tout juste d’une production des Noces de Figaro au festival Eva-Ganizate, en région Centre. Il a chanté, mais pas seulement. À la cafétéria ou dans les coulisses, le chanteur a été sollicité par ses collègues musiciens pour des consultations juridiques au pied levé. « On me paye en café ou en bière. »
Car si Pierre est diplômé du CNSMD de Paris, il l’est aussi de l’École des notaires. Dans sa besace, les partitions cohabitent avec le dernier numéro de La Semaine juridique notariale et immobilière.

À 9 ans, il regarde à la télévision, hypnotisé, la soprano Jessye Norman participer au bicentenaire de la Révolution. « J’ai dit à ma mère que je voulais faire ce métier. » Pourtant, bac littéraire en poche, il n’est pas question de devenir chanteur lyrique. « Il faut bien se rendre compte que, lorsqu’on vit en province et qu’on n’a pas de chanteur professionnel dans son entourage, le monde de l’opéra paraît lointain, impénétrable, hasardeux… On ne sait pas du tout comment s’y prendre pour devenir artiste. » Ce sera donc la fac de droit, en plus du conservatoire, à La Rochelle. « Ce n’était pas un choix par défaut : j’adorais ça. Le droit c’est des mathématiques avec des lettres. Certains articles du Code civil sont très joliment écrits. On pourrait croire à des maximes de La Fontaine. »
Difficile pourtant de mener les deux cursus de front. « L’année du master, j’étais en cycle DEM, avec une dizaine d’heures de cours au conservatoire… J’ai dû arrêter la musique. » Mais Pierre n’abandonne pas tout à fait l’idée de tenter sa chance dans la musique : « Je ne savais pas encore quelle forme mon double parcours allait prendre, mais je savais que je voulais le faire. » Deux ans plus tard, il entre au Conservatoire de Paris. C’est au tour du droit d’être exclu. « Quand vous avez l’habitude de plancher sur des bouquins, vous aimez être dans une bibliothèque, dans cette ambiance studieuse et calme, de concentration… C’est presque de la méditation. Cela apaise, c’est une hygiène de vie. »

La basse se fait alors repérer par William Christie et enchaîne les productions, souvent en tant que soliste, avec Les Arts florissants : Aix-en-Provence, New York, Moscou… Un agenda bien fourni qui ne l’empêche pas de sortir diplômé de l’École des notaires de Paris, en 2007. Sa spécialité ? La succession internationale. « Avec la mondialisation, il y a de plus en plus de mariages binationaux et de gens qui ont des biens à l’étranger. Ce sont souvent des affaires passionnantes. » Pierre se définissait jusque-là comme « notaire volant ». Il travaillait ponctuellement avec plusieurs études. Une formule qui lui permettait de garder une relative indépendance. Aujourd’hui, il compte ouvrir son étude et a fait une demande de nomination à La Rochelle et à Paris. « Cela est possible depuis la loi Macron, destinée à ouvrir la profession. » Particulièrement impliqué dans la réforme de son métier, Pierre fait partie d’un groupe de jeunes diplômés qui militent dans ce sens auprès de Bercy. « Le métier de notaire manque beaucoup de femmes : elles ne sont que 20 % ! »

Le notaire prendrait-il le pas sur le chanteur ? « Ma demande de nomination pourrait le laisser penser, et pourtant… Je n’ai jamais été en si grande forme vocale, et j’enchaîne les concerts. » Pierre compte d’ailleurs trouver un agent. Il concède qu’il n’est pas facile de jongler entre deux métiers si différents : « Le chant à haut niveau est très exigeant. » Mais son second métier le tranquillise : « C’est une manière d’assurer ses arrières dans un milieu où les carrières sont particulièrement fragiles. » Le musicien se souvient de la transition difficile entre le CNSMD et la vie professionnelle : « Ce n’est pas parce que vous avez un diplôme de conservatoire que vous devenez chanteur lyrique. Alors que quand vous sortez de la fac de médecine… vous êtes médecin. On peut être le meilleur des élèves et ne pas réussir à construire une carrière. »

La mezzo Yete Queiroz a chanté aux côtés de Pierre à plusieurs reprises. « J’ai fait appel à lui lors d’une affaire de succession familiale, et j’ai retrouvé la même empathie et la même sensibilité chez le juriste que chez le musicien. »

S’il ne croit « pas trop » à l’astrologie, Pierre glisse tout de même qu’il est Balance, un signe zodiacal qui le fait sourire. « “Il faut faire un choix”, je l’ai entendu tellement de fois : des amis, des conseils de fin de concert, des gens qui me disent que ce sera trop compliqué. J’ai souvent fait l’un puis l’autre métier, mais ma vie… c’est de faire les deux ! » En même temps.
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