Jacques Carbonneaux : « La préservation de l’environnement doit être la priorité des fabricants d’instruments de musique »

Suzanne Gervais 03/09/2019
Luthiers et facteurs sont repartis soulagés de la Cop18, qui a eu lieu à Genève le 28 août. Ils attendaient avec impatience la révision de l’une des réglementations de la Convention sur le commerce internationale des espèces de faune et flore sauvage menacées d’extinction (Cites) : celle sur le commerce de certains bois précieux, nécessaires à la fabrication de nombre d’instruments. Jacques Carbonneaux, chargé de mission pour la Chambre syndicale de la facture instrumentale, fait le point sur cette avancée pour le secteur.

Pourquoi cette révision, adoptée à l’unanimité, est-elle importante pour les facteurs, les luthiers et les interprètes ?

Depuis trois ans, les instruments de musique étaient inclus dans le champ de la réglementation Cites sur le commerce des bois précieux. C’est-à-dire que tous les instruments qui utilisent des bois rares comme le palissandre – guitares, clarinettes, violons… – étaient soumis à des permis très contraignants pour pouvoir être vendre. Ces instruments pouvaient rester bloqués dans des containers pendant plusieurs semaines ! Or, les instruments de musique consomment très peu de ressource en bois, contrairement aux meubles, par exemple. Nous étions un dommage collatéral de la réglementation. C’est la consécration d’une exception musicale qui nous touche beaucoup : les instruments de musique ne sont pas des objets comme les autres. La symbolique de cette décision est très forte !

La crise environnementale est pourtant bien réelle. Quels sont les grands défis pour la facture instrumentale ?

Le premier défi est de continuer à pouvoir fabriquer des instruments, tout simplement. Nous ne devons pas nous contenter d’obtenir des permis pour les bois : il faut aller sur le terrain, replanter des arbres, sensibiliser les populations de la chaîne forestière. En un mot, participer à la préservation de notre matière première et tout faire pour laisser pousser les arbres. Le commerce des instruments de musique ne nuit pas à la préservation des espèces végétales, au contraire, nous pouvons y participer. Les fabricants ont de plus en plus conscience qu’ils doivent s’engager : les guitares Taylor ont ainsi investi plusieurs centaines de milliers de dollars au Congo pour replanter des ébènes. La coalition internationale des musiciens, qui était présente à la Cop18 et qui regroupe des artisans, des fabricants et des musiciens, est d’ailleurs soutenue par WWF.

Malgré l’autorisation d’utiliser à nouveaux certaines essences de bois exotiques menacés, les fabricants recherchent-ils des alternatives?

Nous cherchons, beaucoup. Pour certains instruments comme la clarinette, il n’y a, depuis qu’on utilise plus le buis, pas de remplacement pour le palissandre. En revanche, pour la guitare, les possibilités sont nombreuses, comme l’utilisation des bois locaux. Mais d’autres problèmes surgissent : l’industrialisation galopante menace les arbres, et la ressource bois est très menacée en France, pas seulement dans les pays tropicaux. Pour faire une contrebasse, il faut laisser vieillir un arbre suffisamment longtemps pour atteindre le diamètre souhaité. Or, nous sommes aujourd’hui dans une croissance effrénée des arbres. Ils sont coupés très tôt, pour le mobilier notamment. Le tempo de la lutherie et celui de l’industrie sont différents. Cela peut sembler paradoxal, mais notre métier donne de la valeur – financière notamment – à la ressource bois, que nous cherchons à tout prix à préserver.

Quels sont les prochains chantiers de la coalition internationale des musiciens, dont fait partie la Chambre syndicale de la facture instrumentale ?

La simplification du certificat d’instrument de musique que doit posséder tout musicien propriétaire d’un instrument qui contient un matériau rare classé à la Cites : bois exotiques, écailles de tortue, ivoire… Ce certificat est à demander auprès de l’autorité Cites de sa région, sur internet. Actuellement, le musicien doit le renouveler tous les trois ans et le présenter, en théorie, à chaque passage de frontière. En réalité, peu de musiciens sont au courant de cette obligation… Imaginez le bazar à l’aéroport pour tout un orchestre symphonique ! C’est pour cela que nous cherchons à ce que le certificat soit valable dix ans et pas trois, et ne soit pas demandé à chaque voyage. Il faudrait simplement que le musicien l’ait sur lui. Nous travaillerons tout à cela d’ici à la prochaine Cop, en 2022, au Costa Rica.

Propos recueillis par Suzanne Gervais

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