Place aux jeunes chefs !

Antoine Pecqueur 15/10/2008
Les baguettes fraîchement sorties du Conservatoire, les jeunes lauréats des concours internationaux de direction sont désormais très demandés par des orchestres de grande réputation. Certains n’hésitent pas à lancer leur ensemble. Nous sommes allés à la rencontre de ces nouveaux talents, parfois contestés par les chefs plus anciens ou par les musiciens d’orchestre chevronnés.
Le mythe est révolu. Oublié le chef d’orchestre forcément âgé, autoritaire, faisant partager son expérience à ses musiciens tel un gourou à ses fidèles. Aujourd’hui, ce sont les jeunes chefs qui ont la cote. Un phénomène mondial dont les figures de proue s’appellent Gustavo Dudamel (27 ans), Daniel Harding (33 ans) ou encore Yannick Nézet-Séguin (33 ans). La France n’est pas en reste, comme le prouve la carrière prometteuse de Lionel Bringuier (22 ans), récemment nommé chef assistant au Philharmonique de Los Angeles. Mais si cette mode rencontre un bel écho auprès du public, il n’en est pas toujours de même auprès des orchestres. Entre "jeunes" chefs et "vieux" musiciens, la relation oscille souvent entre l’amour et la méfiance.

Etudier la direction
Une question n’en finit pas d’agiter le milieu des chefs : la direction d’orchestre s’apprend-elle ? Pour Léonard Ganvert (22 ans), actuellement étudiant au Conservatoire de Paris dans la classe de Zsolt Nagy, la réponse est positive : « Il nous faut apprendre les ficelles du métier, comme par exemple la manière de donner des indications à un chanteur quand on dirige dans une fosse d’opéra. » Jean Deroyer (29 ans), qui est passé lui aussi par le Conservatoire de Paris, met en avant la « possibilité offerte par le Conservatoire de diriger, une semaine par mois, l’Orchestre des lauréats. Ce sont des conditions parfaites pour se former ». De son côté, Jérémie Rhorer (35 ans) défend l’idée que « la direction s’apprend sur le tas, au contact direct de l’orchestre ». Une chose est sûre : les chefs dirigent aujourd’hui de manière plus claire, plus précise que dans le passé. Est-ce justement une question de formation ? Ou bien simplement est-ce en raison du nombre de plus en plus réduit de répétitions alloué pour chaque série de concerts ? Le jeune chef est en tout cas devenu pragmatique, prêt à affronter les "galères" des premières étapes de sa carrière.

Assistant : une opportunité ou un rôle fictif ?
C’est un passage quasiment obligé pour le jeune chef. En obtenant un poste d’assistant, il découvre la réalité quotidienne du travail orchestral - de près ou de loin... Pour Christophe Mangou (32 ans), qui, après son prix au Conservatoire de Paris, fut assistant à l’Opéra de Nancy, ce fut une expérience capitale : « Je conduisais les répétitions scéniques avec piano, faisais travailler les chœurs, dirigeais les ensembles de musiciens jouant en coulisses. Quand on est assistant à l’Opéra, on ne s’ennuie pas. » La situation est souvent bien différente dans les orchestres symphoniques. Très souvent, l’assistant se trouve au fond de la salle, attendant désespérément son quart d’heure warholien de gloire. Mais, le plus souvent, le chef principal se contente de lui demander vaguement comment cela sonne, espérant un simple aval de sa part. L’occasion tant rêvée peut cependant arriver... Jérémie Rhorer n’est pas prêt d’oublier la production de l’oratorio Hercules de Haendel avec William Christie et les Arts florissants : « Christie m’a confié à la fin de la production la direction de la représentation à Vienne. C’était un immense cadeau. Je ressentais une énorme libération : enfin diriger ! Je n’avais même pas peur... » Autre avantage du poste d’assistant : rencontrer des chefs d’exception. Christophe Mangou a ainsi côtoyé, lors de son mandat d’assistant au London Symphony Orchestra (LSO), Colin Davis, Bernard Haitink ou encore Yuri Temirkanov.

Actions pédagogiques
A l’heure où la place des arts à l’école occupe le débat politique, force est de constater le nombre croissant de projets pédagogiques menés par les orchestres symphoniques. Mais, très souvent, le chef titulaire ne dirige pas ce type d’action, faute de temps et d’envie (exception notable de Simon Rattle avec le Philharmonique de Berlin). C’est donc une tâche qui revient aux jeunes chefs d’orchestre. Christophe Mangou dirige régulièrement le LSO dans des programmes éducatifs (en février prochain, il présentera à la salle Pleyel le projet "Take a bow", associant le LSO et des élèves d’Ile-de-France). « Les Britanniques sont les meilleurs spécialistes pour relier musique et pédagogie. Dans leurs actions, il y a à la fois un présentateur et un chef, ce qui permet à chacun de se concentrer sur son rôle. Les animations sont très vivantes et bénéficient souvent de l’emploi de la vidéo. Mais il ne faut pas oublier que, musicalement, comme nous ne jouons que des extraits, notre travail s’avère parfois un peu limité. » Les jeunes chefs ont souvent la hantise d’être étiquetés "jeune public" et d’être davantage appelés pour Pierre et le Loup de Prokofiev que pour une symphonie de Beethoven.

Fonder son propre ensemble
Au bout de quelque temps, le jeune chef risque de se lasser de ses postes d’assistant et des projets pédagogiques. Il lui reste alors une solution : monter son propre orchestre. Un défi qui requiert passion et énergie. Jérémie Rhorer se souvient de la création des Musiciens de la Prée : « J’ai fait appel à mes amis musiciens du Conservatoire. Nous avions très peu d’argent. On se contentait des bourses ! Mais ce fut un échange musicalement unique : j’apprenais autant d’eux qu’ils apprenaient de moi. » Jérémie Rhorer poursuit aujourd’hui l’aventure avec Le Cercle de l’Harmonie, une formation jouant sur instruments anciens. Léonard Ganvert a fondé, il y a cinq ans, Le Concert d’Athalie, ensemble amateur constitué de musiciens de la région parisienne. « On apprend à tout faire soi-même : la publicité pour les concerts, l’achat des partitions... Mais il n’y a rien de plus formateur », souligne Léonard Ganvert. En fondant leurs propres ensembles, les jeunes chefs marchent sur les pas de leurs prestigieux aînés, de Nikolaus Harnoncourt (avec le Concentus Musicus de Vienne) à Pierre Boulez (avec l’Ensemble intercontemporain).

Etre spécialisé dans un répertoire
Le milieu musical a tendance à rapidement associer un musicien à un style de répertoire. C’est tout particulièrement le cas pour les jeunes chefs d’orchestre. Depuis que Jean Deroyer a été l’assistant de l’Ensemble intercontemporain, on le considère comme un spécialiste de la création musicale. « C’est effectivement un répertoire qui me fascine, car il y a l’excitation de la création, mais je ne veux pas diriger que cela, loin de là », affirme le chef de l’ensemble Court-Circuit. Jérémie Rhorer est, quant à lui, loué pour sa direction des œuvres de la période classique. « Pourtant, avec les orchestres symphoniques, j’ai envie de diriger une autre musique que celle que je fais avec Le Cercle de l’Harmonie, nous explique-t-il. Par exemple, j’aimerais diriger le répertoire russe ou les opéras de Puccini. » Point commun entre tous les jeunes chefs : ils font preuve d’une grande curiosité musicale. Certains, comme Christophe Mangou, n’hésitent pas à développer des projets cross-over, associant orchestre symphonique et musique actuelle. Le temps est loin où les chefs se limitaient, dans leur carrière, à diriger une cinquantaine de partitions...

Se faire accepter en dépit de son jeune âge
Ces chefs dirigent régulièrement des orchestres institués, où ils sont souvent bien plus jeunes que la majorité des musiciens. Ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes. Comme l’évoque Jérémie Rhorer, « le musicien a tendance à voir le chef comme sa propre image. S’il a en face de lui quelqu’un de jeune, il pense qu’il a baissé de niveau. » Des situations de conflit sont nées entre de jeunes baguettes et des orchestres "poids lourd". Daniel Harding a ainsi quitté l’Orchestre de l’Opéra de Paris en pleine production lyrique, car les musiciens n’acceptaient pas ses observations musicales... Le problème est également d’ordre interprétatif. Plus le chef est jeune, plus il ose des options musicales novatrices. Ces jeunes baguettes sont guidées par l’envie de dépoussiérer le répertoire symphonique. En face d’eux se trouvent des orchestres qui ont déjà joué ces œuvres plusieurs dizaines de fois. L’attitude du chef se révèle alors capitale. Jean Deroyer cherche à inspirer de la confiance et du calme : « Je suis bien plus détendu face à l’orchestre que dans la vraie vie ! » Au jeune chef de se forger un personnage, qui entre dans un rapport de séduction avec les musiciens. Ces derniers peuvent alors tomber sous le charme de l’enthousiasme et de la fraîcheur insufflés par ces jeunes baguettes. Un risque toutefois : l’écueil du copinage, qui discrédite l’autorité du chef.

Ce rapport de force est plus marqué en France qu’à l’étranger. Beaucoup de jeunes chefs apprécient la discipline et le flegme des musiciens anglais, qui se comportent avec la même attitude quel que soit l’âge du chef. La différence réside également dans le rythme des répétitions. « En France, il faut aller très vite, observe Jean Deroyer. En Autriche, en revanche, j’ai dirigé l’ensemble du Klangforum dans un programme comportant une dizaine de services alors que les musiciens connaissaient déjà les œuvres. J’ai dû adapter mon mode de travail. » Autre pays, autres mœurs : au Venezuela, la carrière de Gustavo Dudamel a pu se développer grâce au système d’enseignement musical propre à ce pays. Dès son adolescence, il a ainsi pu diriger des orchestres constitués par ses camarades instrumentistes. Chez nous, certaines phalanges souhaitent, elles aussi, mieux intégrer le jeune chef dans la vie de l’orchestre. L’Orchestre national d’Ile-de-France a eu l’idée d’organiser un concours durant lequel les musiciens sont invités à voter pour de jeunes apprentis de la direction. Le conflit entre les générations est toujours évitable. Aux musiciens d’orchestre d’accepter ce nouvel élan, aux jeunes chefs de gagner en humilité.

 

Sur ce sujet, lire le témoignage de Peter Csaba et André Cazalet.

 
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