Femmes dans le jazz : le solide plafond de verre

Suzanne Gervais 23/09/2019
L’association Grands Formats, l’AJC la FNEIJMA et l’ADEJ présentent ce matin au ministère de la Culture les résultats d’une étude édifiante sur la place des femmes dans le jazz et les musiques improvisées. Premières conclusions.

 

Sans surprise, l’univers artistique du jazz et des musiques improvisé est très largement masculin : 75% des élèves des classes de jazz des conservatoires sont des hommes...

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tout comme 83% des enseignants de jazz. A titre de comparaison, le monde de la musique classique, qualifié lui aussi de masculin, ferait (presque) figure de bon élève avec 64% d’hommes parmi les musiciens des orchestres permanents. En 2018, 85% des artistes programmés sur les scènes de jazz sont des hommes. 85%. A noter également : 15 des 47 grands ensembles du territoire ne comptent aucune femme et n’en ont jamais compté. Un manque d’ouverture consternant dans un milieu où l’avant-gardisme artistique et la créativité musicale sont pourtant bien réelles. L’étude est étayée de plusieurs témoignages de jazzwomen, comme celui de Morgane, 37 ans, cheffe d’orchestre et pianiste, qui évoque ses études musicales : « Plus j’avançais dans le jazz, moins il y avait de filles. Au CNSMD, on était trois : piano, basse, batterie. Et on avait des attitudes hyper masculines. […] En France, on est très latin, la musique privilégie les choses liées à la performance, à la virilité. »

Chant pour les femmes, guitare et trompette pour les hommes

Le bât blesse également dans la répartition des instruments, encore extrêmement sexuée : la voix reste l’apanage des femmes avec 83% de chanteuses pour... 12% d’instrumentistes. Des habitudes qui ont la peau dure puisque parmi les stagiaires en formation professionnelle interrogées pour les besoins de l’enquête, 71% des femmes projettent de devenir chanteuse, mais seules 8% d’entre elles se voient mener une carrière d’instrumentiste. Et si les femmes sont moins nombreuses que les hommes au pupitre, elles ne se consacrent pas non plus aux mêmes instruments : les cordes et les bois (dans une moindre mesure) apparaissent comme des pupitres plutôt féminisés dans les grands ensembles. On y trouve respectivement 35% et 26% des femmes musiciennes (contre 17% et 31% des hommes). 9% d’entre elles sont flûtistes, 21% sont violonistes et 6% sont bassistes ou contrebassistes, mais aucune n’est guitariste. Les cuivres concentrent quant à eux 29% des hommes musiciens, pour seulement... 5% des femmes. Aucune d’entre elles ne joue de la trompette.

Des évolutions de carrières inégales

Dans le jazz comme dans les autres domaines récemment investis par les femmes, elles doivent souvent leur légitimité artistique à une formation académique solide et reconnue. Les musiciennes des grands ensembles sont plus souvent que les hommes (83% contre 78%) issues des cursus des CNSMD, CRR ou CRD. Si elles n’ont pas plus de mal que les hommes à démarrer leur carrière, les musiciennes de jazz peinent en revanche à s’y maintenir et l’enquête observe un retrait de nombreuses instrumentistes. En cause : leur difficile accès, en plus de leur infériorité numérique, aux réseaux professionnels, majoritairement constitués d’hommes et où prime l’entre-soi. L’étude insiste la question des réseaux : "les femmes instrumentistes semblent ne pas appartenir à un réseau informel solide au sein duquel leur présence et leur apport seraient présents à l’esprit de leurs collègues au moment de la constitution de leurs projets." Comme dans les autres esthétiques que le jazz, la grossesse et la vie de famille n’ont pas mêmes incidences sur la carrière des femmes que des hommes. A quand un vrai congé paternité ?

Les équipes administratives : beaucoup de femmes... dirigées par des hommes

L’étude s’intéresse aussi à ce qui se passe hors de la scène. Contrairement au monde des musiciens, très masculins nous l’avons dit, les équipes en charge l’administration et de la communication sont massivement féminines, tant dans les ensembles que du côté des institutions. Au sein des grandes formations de jazz, les équipes administratives sont composées à 72% de femmes. Elles sont numériquement et proportionnellement plus nombreuses que les hommes à tous les postes, à l’exception de la direction : les directrices constituent ainsi 6% des effectifs féminins et les directeurs, 19% des effectifs masculins. L’étude constante que les femmes "occupent le plus souvent des postes polyvalents au sein d’équipes réduites où elles assument de fait la responsabilité financière et administrative de la structure, mais sans que cette fonction de direction ne leur soit statutairement reconnue."

Mettre en lumière des modèles féminins dans le jazz

Dans l’univers très masculin du jazz, où prédomine des réseaux d’hommes qui cooptent essentiellement des hommes, les musiciennes sont peu nombreuses et cantonnées à certains instruments. Leurs parcours professionnels sont plus précaires et elles accèdent plus rarement aux fonctions de direction. Point positif dans ce paysage peu paritaire : la féminisation des formations musicales, des programmations et de la fonction de direction artistique commence à être perçue comme une nécessité. Mettre en lumière de modèles féminins parmi de musiciennes de jazz est, dès lors, une étape incontournable.

Le rapport sera disponible sur le site des quatre organisations à l’origine de l’étude le 11 octobre.

Suzanne Gervais

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