L’opéra, milieu hostile pour la maternité

Pendant leur grossesse, les chanteuses doivent affronter les regards réprobateurs des directeurs d’opéra, des metteurs en scène… Elles usent de stratagèmes pour masquer leur ventre rond et vont jusqu’à renoncer à passer des auditions.
En 2018, la soprano française Julie Fuchs – écartée d’une production de La Flûte enchantée au seul motif de sa grossesse – est devenue une figure emblématique dans le milieu de l’opéra pour avoir contesté la décision de son renvoi. Julie Fuchs devait chanter l’air de Pamina sur une immense balançoire. L’Opéra de Hambourg a estimé que cela comportait trop de risques pour la chanteuse enceinte. Au-­delà du risque que tout artiste peut encourir sur un plateau, l’affaire a révélé média­ti­que­ment l’hostilité latente et insidieuse à l’encontre de la maternité des chanteuses lyriques. Il n’est pas facile d’en apprécier l’envergure, la récur­rence et les modalités, mais nous avons cherché à comprendre comment les chanteuses vivaient ce moment particulier de la grossesse sur scène, quelles en étaient les difficultés et par quels procédés elles tentaient de les contourner.
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Le contrôle du corps des femmes

Nous avons interrogé une douzaine de chanteuses, choisies en fonction de leur âge, de leur situation familiale et professionnelle : la trentaine, mère d’un ou deux enfants, toutes diplômées des conservatoires supérieurs européens et se produisant sur les grandes scènes d’opéra françaises. Toutes ayant souhaité garder l’anonymat, nous avons changé leur prénom. Les entretiens révèlent que la transformation du corps de la cantatrice pendant la grossesse – ­jugée dérangeante, voire inappropriée, par certaines institutions – n’est pas seule en cause. L’­enjeu­ profond se situe au-delà et touche sensiblement à la question du contrôle du corps des femmes.
La sociologue Françoise ­Héritier voyait dans cette appropriation l’origine des inégalités femmes/hommes : le corps « exproprié » devenant pour l’homme « une ressource pour se reproduire(1) ». À l’opéra, le paradoxe est que la domination masculine joue en sens inverse : en faveur d’une absence de maternité.

Adéquation des rôles

L’unicité corps-instrument, l’adéquation des rôles à l’aspect des chanteuses, la performance physique exigée, digne d’un marathonien, expliqueraient à première vue l’inversion du paradigme. Ainsi, les maisons d’opéra (majoritairement dirigées par des hommes, faut-il le rappeler), à la recherche d’un déroulement optimal de leurs productions, préféreraient “inconsciemment” que le temps de la maternité des chanteuses se passe hors des théâtres pour en éviter de potentiels inconvénients. Pourtant, les chanteuses ­lyriques mères ne sont pas en “voie d’extinction”.
Dissimuler sa grossesse jusqu’à ce que cela ne soit techniquement plus possible est une des stratégies récurrentes chez les chanteuses. Il s’agit tout autant de feindre l’adéquation physique à son rôle que de rester symboliquement disponible aux yeux des direc­teurs d’opéra. Dans le premier cas, on camoufle la grossesse de façon ­ “ludique” ; dans l’autre, on la masque en raison des représentations “symboliques” qu’elle véhicule.

L’art du camouflage

Jusqu’au cinquième mois de grossesse, alors que la transformation du corps est ambivalente, les chanteuses pratiquent une sorte de camouflage ludique : elles ont encore le choix de passer sous silence leur maternité et redoublent d’ingéniosité vestimentaire pour faire illusion. Le costume d’opéra peut être un atout – comme la fameuse robe Empire dont la forme idéale floute le corps qui s’arrondit – ou un inconvénient dans le cas des “rôles de pantalons” qui compliquent la dissimulation. À ce titre, on remarque des logiques d’entraide typiquement féminine entre chanteuses et costumières : souvent les premières confidentes de ces heureux événements, ces dernières incar­nent une figure particulièrement positive pour les chanteuses enceintes, à la manière de la marraine des contes de Perrault. Elles font office d’“écran de protection”, aident dans cette stratégie de camouflage pour que le costume agisse comme un trompe-l’œil. « À quatre mois de grossesse à l’Opéra de Marseille, je chantais un rôle de mec, j’ai réussi à le cacher, mais pas à la costumière : dans une production qui dure un mois, le corps change beaucoup », raconte Charlène.

Le cas des auditions

L’audition est une étape incontournable dans la construction des saisons à venir chez les chanteurs lyriques. Or il existe une règle tacite du milieu, acceptée par les chanteuses elles-mêmes et leurs agents, qui consiste à s’interdire d’en passer lorsque la grossesse devient visible. De manière presque initiatique, les chanteuses relayent auprès des néophytes cette injonc­tion au renoncement. La raison unanimement évoquée est l’incapacité des directeurs de casting de projeter un rôle sur le corps d’une chanteuse enceinte : « Des copines m’avaient prévenue : “Surtout ne va pas auditionner enceinte”, et j’ai bien fait de m’abstenir, les gens n’imaginent pas qu’ensuite tu n’as plus d’enfant dans le ventre », se souvient ­Sheila. Anaïs n’en revient toujours pas : « Un directeur a dit à mon agent : “Elle est enceinte là ?” Mon agent a eu beau lui dire : “Mais dans deux ans elle ne le sera plus”, le type n’arrivait pas à se projeter. » Gisèle, quant à elle, a dû se résigner : « Mon agent m’avait dit : “On arrêtera les auditions à partir du moment où cela se voit trop, donc à quatre mois.” Les directeurs d’opéra n’aiment pas les femmes enceintes. » Cette impossible abstraction face à un ventre rond paraît absurde quand on sait qu’il ne s’agit pas de rôles à pourvoir immédiatement.

Virginité instrumentale

Ce n’est ni la dangerosité, ni le problème de costume, ni la peur d’une performance vocale amoindrie qui peut expliquer un tel comportement. L’incapacité à percevoir les artistes au-­delà de leur état de femmes enceintes est une forme de violence symbolique qui « s’inscrit durablement dans les corps des dominés, sous la forme de schèmes de perception et de dispositions », selon Pierre Bourdieu(2). Cette violence symbolique qui s’institue par le biais des auditions est une conséquence des représentations négatives de la maternité dans le milieu de l’opéra. Celle-ci dérange de manière viscérale car elle contrarie le fantasme de la pureté du corps indéfiniment disponible et malléable… Le désintérêt pour la chanteuse “fécondée” ne ­relève-t-il pas de cette impossibilité d’appropriation du corps dont parle justement Françoise ­Héritier ? Incapacité de se projeter précisément parce que le corps est déjà plein ?

« Quand tu es maman, tu n’es plus chanteuse »

Quoi qu’il en soit, si l’on juxtapose les stratégies de camouflage mises en place par les chanteuses à cette violence symbolique, le sens se décuple :
« Je chante beaucoup de rôles de jeunes filles, je n’ai rien dit durant la production concernant ma grossesse, car je n’avais pas envie que les directeurs de théâtre me voient comme une mère. » (Marie-Eugénie)
« J’avais des collègues qui cachaient leur bébé pour rester dans l’image d’une jeune fille pétillante et célibataire. » (Charlène)
« Tu te sens obligée de le cacher, de peur qu’on te voie comme moins disponible. Tu as l’impression que tes employeurs se disent : “Ça y est, elle est maman, elle est moins intéressante, elle est vieille.” » (­Sheila)
« Le milieu pense que quand tu es ­maman, tu n’es plus chanteuse. » (Anaïs)
Moins disponibles, moins libres, moins pétillantes, moins jeunes, moins parfaites physiquement. Les femmes sont conscientes des représentations projetées sur elles par le milieu de l’opéra. On peut noter que le manque de disponibilité professionnelle à l’arrivée d’un enfant est un argument souvent employé pour justifier qu’on tente de piéger les femmes qui cherchent à concilier vie professionnelle et vie fami­liale. En revanche, le trouble révélé par le terrain est lié à cette question de fantasme autour de la pureté du corps des femmes dont l’autre versant pré­occupant est le jeunisme.

Et la voix dans tout ça ?

La grossesse aurait-elle une répercussion négative sur la voix ? Notre enquête reflète exactement le contraire : à la reprise du travail, les chanteuses ne constatent pas de changements particuliers, la reprise est plutôt rapide (en moyenne deux mois) et beaucoup expriment leur plénitude vocale et mentale après l’arrivée du bébé. La maternité, en déplaçant les priorités, induit un ­lâcher-prise favorable à la performance vocale. « La grossesse a été très instructive, cela m’a beaucoup renforcée dans ma confiance en moi : je me suis retrouvée à faire la prégénérale de Carmen en ayant dormi trois heures, car mon enfant faisait ses dents, et je n’ai jamais aussi bien chanté », raconte avec enthousiasme Gabrielle. Aurélie ne dit pas le contraire : « Cela m’a fait beaucoup de bien de reprendre vite, pour la confiance en soi, de voir que rien n’avait changé. »
En revanche, c’est l’image du corps de la femme-mère qui est une nouvelle fois mise à mal. « Vous n’avez plus le tour de taille pour interpréter le rôle », c’est la réponse qu’a reçue Gisèle de l’Opéra qui l’a virée pour la reprise d’une production. Mais elle poursuit avec malice : « J’ai mis du temps à récupérer mon physique après ma grossesse, Il y a cinq ans, j’ai perdu 10 kilos, et ma carrière a explosé. Les directeurs me snobaient, alors que j’avais chanté des premiers rôles, et tout à coup je me suis retrouvée invitée à leur table. »

Reproduction de la domination

Ainsi, l’hostilité à l’égard de la mater­ni­té se révèle plus symbolique que factuelle, et c’est ce qui la rend pernicieuse : les chanteuses ont en grande partie “incorporé” l’idée que devenir mère est perçue comme une contrainte par leur milieu professionnel. En se retirant du circuit des auditions lorsqu’elles sont enceintes, en dissimulant en partie l’existence de leur vie familiale pour correspondre à l’image que l’on attend d’elles, les femmes participent à leur propre soumission et à la reproduction de la domination. Concernant celles qui n’ont jamais rencontré les problèmes évoqués (il y en a aussi), la plupart se pensent comme « des contre-exemples », ce qui est éloquent. Gabrielle refuse cette pression du métier et l’exprime avec beaucoup d’humour : « Le metteur en scène me regardait en se disant : “Encore une qui va nous casser les noix avec son fils”, mais je n’en avais rien à faire ! Je ne vais quand même pas m’excuser d’avoir une vie de famille ! »
Il semble urgent que les institutions ­lyriques et les metteurs en scène s’appliquent à déconstruire ce mythe de “pureté du corps”. Le “bidon” de Suzanne ou le bourrelet post-­partum de Chérubin sont-ils des détails signifiants pour l’art lyrique ?

On peut être déçu qu’il revienne à Facebook et Google d’être des entreprises “visionnaires” en matière d’équilibre entre vie professionnelle et vie privée en facilitant notamment le ­retour au travail des femmes après une grossesse. Ces géants du numérique ne sont évidemment pas empreints de bons sentiments : ils ont compris que l’épanouissement personnel était un facteur non négligeable de productivité. À quand un service de crèche à l’Opéra ?

1     “Privilège de la féminité et domination masculine : entretien avec Françoise Héritier”, Esprit, mars-avril 2001.
2    « La violence symbolique est cette coercition qui ne s’institue que par l’intermédiaire de l’adhésion que le dominé ne peut manquer d’accorder au dominant (donc à la domination). » Pierre Bourdieu, La Reproduction, Éditions de Minuit, 1970.
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