Le jeu vidéo, un nouveau répertoire pour les orchestres

Souffrant encore de préjugés, le répertoire vidéoludique est pourtant propice à beaucoup d’arrangements et d’interprétations créatives. Cette musique permet de renouveler la disposition traditionnelle des concerts en misant sur l’interactivité.
« On fait venir des testeurs. Si au bout d’un moment, on les voit poser leur casque et jouer sans le son, on sait qu’on a mal bossé. » Christophe ­Héral est compositeur de musique vidéoludique. Il reconnaît que cette occupation appelle de l’humilité, mais surtout un « délicieux abandon du pouvoir : je cosigne chaque réalisation avec chaque joueur qui restera plus ou moins longtemps dans un univers », assure-t-il.
Car le partage des responsabilités auquel incite le jeu vidéo tient plus du plaisir réciproque que d’un renoncement subi. Cette joie collective semble revenir dans tous les lieux où évoluent aujourd’hui les musiques vidéoludiques : dans les studios d’enregistrement où bruiteurs, compositeurs et intégrateurs collaborent, lors des parties que joueront les gamers et, désormais aussi, de plus en plus, lors des concerts dédiés à ce répertoire, à l’ambiance toujours très enthousiaste et de nature fortement interactive.
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Public hyperconnecté

Le No Limit Orchestra en est une des preuves les plus criantes. Créé il y a deux ans, l’ensemble spécialisé en répertoire vidéoludique a remporté en 2018 le prix “Révélation” de la région Grand Est et a presque triplé le nombre de ses concerts entre 2018 et 2019. Une des clefs du succès pour Frédéric Durrmann, son directeur artistique, réside dans un échange constant avec le public, qui commence déjà avant le concert : « Notre public est hyperconnecté et nous lui demandons dès le début ce qu’il aimerait nous entendre jouer. » Un concert dont vous êtes le héros, c’est un peu l’esprit récurrent de la musique vidéoludique jouée en concert, avec une interactivité très forte. En Belgique, quand ­l’Orchestre philharmonique royal de Liège s’est essayé à ce répertoire en 2017, c’était sous la forme d’un concert commenté par Mickael Blum, professeur d’histoire de la musique à l’École supérieure de réalisation audiovisuelle de Bruxelles. Devant mille personnes, il a parlé des histoires du jeu Zelda, des thèmes de Pokémon, présenté Nobuo Uematsu, le compositeur de la musique de ­Final Fantasy, l’un des chefs-d’œuvre du genre. Dans le public se mêlent des habitués et des néophytes venus par le biais du jeu vidéo.

Morceaux originaux vs adaptations

L’interactivité peut aller plus loin. Arrangeur, orchestrateur et compositeur la plus grande partie de son temps, ­Robin Melchior est à la baguette de l’orchestre Pixelophonia (fondé en 2015), qu’il dirige moins comme un chef que comme un maître de cérémonie, en proposant au public tests à l’aveugle, jeux de rythmes, mais aussi choix du morceau à venir. Gamer depuis son enfance, le trentenaire fait aussi souvent entendre le morceau original avant ou après son adaptation orchestrale : « Tout de suite on se souvient du jeu, mais en même temps on redécouvre avec un nouvel arrangement une musique qu’on a écoutée des dizaines de fois », résume Mélissa, une musicienne amatrice venue écouter ce concert d’un nouveau genre.
Pensée pour être entendue autant de fois que le gamer jouera, pour être associée à une émotion forte de bataille, de victoire, de mort… la musique de jeu vidéo acquiert rapidement un statut particulier dans le quotidien des joueurs dont se ravit Christophe Héral, le compositeur de Beyond Good and Evil et de Rayman : « On fait partie de la vie des gens, comme un chanteur de variété fait partie de votre famille parce que vos parents se sont rencontrés sur une de ses chansons. Moi, on me parle plutôt d’heures entières passées entre frères à essayer de passer un niveau. Une famille est même venue me dire qu’elle chantait à Noël un de mes thèmes. »

Émotions fortes

Ces émotions fortes de nostalgie mêlée à la joie de victoires remportées après des heures de jeu resurgissent souvent indemnes lors de concerts : « Lorsqu’on joue le thème du méchant de Final Fantasy, assure Frédéric Durr­mann, il peut y avoir des cris, des pleurs, et lorsqu’on annonce les morceaux, les réactions sont toujours très vives. » Robin Melchior se souvient d’un concert à l’Opéra Bastille en 2017 avec quinze minutes d’ovation, des hurlements et trois rappels. Spectateur, Dan, a traversé la France pour assister à un concert de la bande-son de Final Fantasy, « cette musique grandiose qui [le] fait frissonner ». Cet ingénieur de 34 ans n’a plus vraiment le temps de jouer, mais écoute encore beaucoup de musique vidéoludique, appartenant parfois à des jeux auxquels il n’a jamais joué, et c’est par ce biais qu’il s’est intéressé à la musique orchestrale. Pour l’universitaire Mickael Blum, c’est l’une des forces des concerts de musique vidéoludique : « Ce répertoire offre une porte d’entrée à un public qui n’a pas l’habitude d’aller au concert, ça change la vision que l’on peut avoir de l’institution comme un endroit où l’on n’entre qu’en costard-­cravate, ça peut briser un peu le mur de l’élitisme et donner une seconde jeunesse à l’orchestre. » Le chemin inverse semble possible, constate Frédéric Durr­mann, qui voit souvent venir des parents et leurs enfants : « Parfois, lorsqu’on organise un blind test, il y a des enfants de 10 ans qui sont fiers de reconnaître tous les morceaux qu’on propose quand leurs parents n’ont aucune des réponses. »

Retard français

Faire tomber les préjugés est ambitieux, mais parfois un peu prématuré en France, où le monde musical paraît assez réticent à aborder ce répertoire que les Anglais et les Américains connaissent depuis plus d’une décennie. La défiance française est pourtant étonnante au regard des chiffres du jeu vidéo dans l’Hexagone : un Français sur deux s’y adonne, et son industrie représente le premier marché culturel devant le livre, le cinéma et la musique. La France est même le pays européen où l’on joue le plus et aussi celui qui a vu naître le quatrième éditeur mondial de jeux, ­Ubifsoft, une maison qui arrive derrière un japonais et deux américains.
Si, timidement, des pas sont faits vers le monde du jeu vidéo, Christophe ­Héral regrette que cela ne soit pas toujours pour les meilleures raisons : « Je suis un peu désespéré parfois, j’ai l’impression que les orchestres attendent de craindre pour leur survie économique, avant de regarder du côté du jeu vidéo. C’est dommage. »
Pour faire taire les a priori, Christophe Héral rappelle que Mozart et Haydn ont composé en leur temps des musiques interactives pour accompagner les jeux de dés.
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