Percussions : inégalités entre femmes et hommes

Rédaction 01/10/2019

À la rentrée 2019, dans les établissements d’enseignement supérieurs français, 8 femmes étaient inscrites en classe de percussions pour un total de 56 étudiants. Pourquoi cette famille d’instruments résiste-t-elle à l’appel de la parité ?

Associées aux cuivres dans la tradition militaire, les percussions, dans la musique savante occidentale, sont exclusivement masculines. Introduites dans l’orchestre symphonique à l’époque baroque, elles connaissent un essor considérable à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, avant d’être placées sur le devant de la scène par Edgard Varèse en 1931 avec ­Ionisation. Il n’est alors pas question de féminisation de cette famille d’instruments, et il faudra attendre les années 1980 pour que les femmes commencent à les étudier au conservatoire, tandis que se féminisent l’armée et ses orchestres. Ainsi, Marie-Madeleine ­Landrieu est la première – et la seule à nos jours – percussionniste entrée à l’orchestre de la Garde républicaine, en 1987 au poste de timbalière, à la sortie du Conservatoire de Paris.

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Traditions populaires

Mais qu’est-ce qui retient les femmes, depuis cinquante ans d’entrer dans les établissements d’enseignement supérieur puis dans la carrière de percussionniste ? Le premier facteur, et le plus décisif, est identifié par l’anthropologue Catherine Monnot, spécialiste de la construction sociale de l’identité sexuelle : l’accès aux instruments est lié à la situation sociale des parents. S’il provient d’une famille de mélomanes, bourgeoise de surcroît, l’enfant aura tendance à répéter le modèle existant dans l’orchestre symphonique. À l’inverse, l’étude montre qu’une famille vierge « de tout modèle ou de références culturelles en matière d’attribution des instruments » sera plus encline à transgresser l’ordre préétabli. L’accès à l’instrument est aussi conditionné par la tradition musicale populaire selon les régions : Marie-Madeleine Landrieu, originaire du Sud-Ouest et familière du folklore instrumental mixte des bandas, déclare avoir choisi la percussion tout naturellement.

Percussionniste et régisseur

Tant en batterie-fanfare qu’en orchestre classique, les percussions restent un ensemble d’instruments encombrants, lourds et peu maniables. « Il est vrai qu’il est difficile pour un petit gabarit de porter longtemps son tambour », explique Camille, percussionniste à la musique des troupes de marine de Versailles, « mais le problème concerne tout un chacun ! » Être percussionniste, c’est aussi être régisseur, et transporter les instruments favorise la fraternité dans le meilleur des cas.
À l’école, rares sont les témoignages de percussionnistes victimes de harcè­lement à cause de leur sexe, mais plus courants sont les propos sexistes des camarades et des professeurs, « du machisme ordinaire à la limite de la goujaterie », déplore Romain ­Robine, percussionniste titulaire à l’Orchestre national de Lille. Certains cas sont plus sévères, comme celui de ce professeur qui « ne voulait pas de filles dans sa classe » ou de cet autre se vantant d’avoir composé une classe de « jolies filles ». Dans les couloirs comme en examen, il n’est pas rare d’entendre : « Celle-là, elle joue comme un homme ! » ou « Elle tape fort pour une fille ! » Ces remarques ne sont pas l’exclusivité des professionnels et sont reprises à la sortie des concerts par un public enthousiaste mais maladroit.

Course aux diplômes

Si elle parvient à faire fi de ces gaucheries et témoigne d’un parcours identique à celui d’un homme, la percussionniste peut avoir du mal à se sentir à sa place. Sans nécessairement le verbaliser, certaines se plongent dans la course aux diplômes et aux concours pour compenser un manque d’assurance. « J’ai cherché la reconnaissance dans le travail pour me sentir légitime et pour construire un socle solide qui rende indéfectible mon statut de femme percussionniste », explique Alice Ricochon, en master au ­CNSMD de Lyon. Des questions que ne se posait pas Marie-Madeleine ­Landrieu dans les années 1980. Elle déplore l’excès de remises en question, alimentées aujourd’hui par l’atmosphère anxiogène des médias et des réseaux sociaux.
Des stratégies sont pourtant adoptées pour essayer de se soustraire à la concurrence hommes-femmes ­ressentie par certaines. Ainsi, Alice mise sur la souplesse pour jouer un répertoire soliste contemporain virtuose, laissant aux autres la force et la vélo­cité, « le tout est une affaire d’énergie et de travail ».

Confinée aux accessoires

Est-ce au moment de la professionnalisation que les écarts se creusent ? Davan­tage de femmes percussionnistes se tournent vers l’enseignement, au détriment d’une carrière d’orchestre. Selon une récente enquête de l’Association française des orchestres, les femmes représentent seulement 3 % des percussionnistes titulaires pour la saison 2016-2017, contre 6 % en 2009-2010, pour le même panel de 37 orchestres. Cette stagnation s’explique par plusieurs facteurs. Tout d’abord, le manque de confiance en soi : « Jamais je ne m’étais autorisée à rêver d’une carrière en orchestre », reconnaît Alice, tant les grandes formations ont une image conservatrice, voire hostile.
Fatiguée de se heurter à la miso­gynie ambiante, Solange raconte avec douleur et colère ce qu’est être une femme percussionniste à l’orchestre. Confinée aux accessoires ou « petites percussions » comme le triangle et le glockenspiel, elle n’est pas autorisée à se diversifier, contrairement à ses collègues masculins. Atteindre les timbales est un parcours semé d’embûches. Ce poste à « haute responsabilité » demande de « tenir l’orchestre, et visiblement nous n’en sommes pas capables », regrette-t-elle. Ce constat n’est pas une particularité française, mais certains pays s’en démarquent nettement. Dans les orchestres bulgares on approche de la parité, et les femmes percussionnistes y sont plus nombreuses que les hommes, comme en témoigne la soliste internationale Vassilena Serafimova. Les professeures y sont également très nombreuses, ce qui favorise la représentation dans l’imaginaire collectif.

Des modèles

C’est bien de représentation qu’il est question. Les percussionnistes interrogées soulignent l’importance de certaines enseignantes à des moments forts de leur parcours, qui s’établissent en modèle. Un tel mécanisme est nécessaire pour attirer un jeune public mixte à la pratique instrumentale. De plus en plus de femmes sont nommées à des postes titulaires dans des conservatoires, et pas moins de quatre femmes issues des quatre dernières promotions du master CA sont sorties avec leur diplôme en poche.
La percussion se féminise au même rythme que la condition de la femme évolue dans la société, et la médiatisation joue un rôle essentiel dans ce développement. Vassilena Serafimova est la première interprète à faire résonner un instrument de percussion soliste sur la scène des Victoires de la musique en 2015, où elle se produit en duo avec le pianiste de jazz ­Thomas Enhco. Deux ans plus tard, c’est la jeune marimbiste Adélaïde Ferrière qui est sacrée “meilleure révélation instrumentale de l’année”.

La profession de soliste interprète, qui laisse libre cours à l’affirmation d’une personnalité, voit éclore de nombreuses percussionnistes, émancipées du carcan de l’orchestre symphonique. Même constat dans la percussion contemporaine et la création, où le travail reste le premier garant d’une bonne exécution et met sur un pied d’égalité ses divers exécutants. C’est donc au moment décisif du choix de l’instrument et durant la professionnalisation qu’il s’agit d’être attentif.

Marion Michel

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