La lente féminisation de la facture instrumentale

Suzanne Gervais 01/10/2019
Dans le monde de l’artisanat, les métiers liés à la fabrication sont toujours associés aux hommes. La lutherie et la facture n’y échappent pas. La féminisation de ces bastions masculins est en marche, malgré la persistance de clichés tenaces.
« Il y avait nettement plus d’hommes que de femmes ! » Frédérique Bizeul évoque le congrès de rentrée de la maison Yamaha, auquel elle a participé, début septembre. La réparatrice d’instruments à vent est sortie diplômée de l’Institut technologique européen des métiers de la musique (Itemm) en 1994 et a ouvert son magasin, à Nantes. « Quand je me suis formée, il y avait très peu de femmes dans le métier. J’ai fait partie d’une promotion test : nous étions 5 filles pour 12 apprentis. D’habitude, il y avait une fille par classe. Voire aucune. »
Depuis, les femmes sont plus nombreuses dans les cursus, mais l’évolution se fait poco a poco. « Cette année, nous avons 107 garçons pour 49 filles, toutes disciplines confondues », déclare Aline ­Angeli, coordinatrice à l’Itemm. L’école, implantée au Mans, forme les apprentis à la réparation et à la maintenance des pianos, des instruments à vent, des guitares et des accordéons.
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Selon les instruments, la part de femmes est plus ou moins contrastée : « Les plus grands écarts sont en guitare, poursuit Aline Angeli. Nous avons 13 garçons pour une fille. Cet instrument est encore très associé au masculin : Les stars de la guitare électrique sont presque tous des hommes. » Un manque de femmes que l’on retrouve sur le terrain : la France compte quelque 400 luthiers spécialisés en guitare. Parmi eux, cinq femmes. Du côté du piano, le constat est plus paritaire : presque autant de filles que de garçons dans les classes de l’Itemm.

Les écoles, fer de lance de la féminisation du métier

Est-ce à dire que luthières et factrices sont absentes de l’histoire des instruments de musique ? Pas si sûr… Au 18e siècle, Katarina Guarneri aurait travaillé aux côtés de son époux, le célèbre luthier Antonio Guarneri del Gesù. Les experts pensent qu’il existait alors des violons portant le nom de Katarina, qui auraient depuis été perdus ou détruits. Plus près de nous, au 20e siècle, Carleen Hutchins, Rowan Armour-Brown, ­Jenny Bailly ou encore Joséphine Chardon font figure de pionnières dans la lutherie du quatuor. « La présence des femmes dans le métier est longtemps restée marginale, raconte Fanny Reyre-­Ménard, luthière à Nantes et vice-présidente de la Chambre syndicale de la facture instrumentale (CSFI). On a souvent retenu leur nom parce qu’elles étaient les seules femmes luthières de leur génération, plutôt que pour leurs œuvres remarquables. »
À la fin des années 1980, les formations en école ouvrent aux femmes les portes des métiers de la facture. Jusqu’alors, la formation se faisait quasi exclusivement chez un maître d’apprentissage : un homme qui, par mimétisme, embauchait un homme. Laure Lebrun, réparatrice spécialisée dans les bois à Toulouse, a bénéficié, au début de ses études en 1992, de la bourse mise en place par Martine Aubry, alors secrétaire aux Droits des femmes, pour faciliter leur insertion dans les métiers manuels habituellement réservés aux hommes. Fanny Reyre-Ménard se souvient, quant à elle, de son apprentissage du métier en Angleterre : « Quand je suis arrivée, la direction commençait tout juste à recruter des filles. Avant cela, il y avait une femme dans un océan d’hommes. »
Les noms de ces métiers évoluent eux aussi : luthière ? factrice ? À l’Itemm, on s’efforce de féminiser le lexique. « Quand j’ai rédigé nos nouvelles fiches métiers, j’ai demandé à nos élèves comment elles souhaitaient se faire appeler. Elles m’ont toutes répondu “luthières, accordeuses, réparatrices” », fait savoir Aline Angeli.

Dans l’atelier, des postes genrés

Si les classes des écoles se féminisent, sur le terrain, les ateliers restent encore largement masculins. En 2019, environ 30 % de la lutherie du quatuor est féminine. L’Itemm propose, outre une formation initiale, une formation professionnelle sous forme de stages. Les chiffres sont éloquents : en 2018, 207 hommes et 49 femmes. Dans les ateliers de Buffet Crampon, à Mantes-la-Jolie (Yvelines), la répartition des postes reste liée au genre : « On compte près de 60 % de femmes dans les métiers de finissage ou de fabrication des clés, et 80 % d’hommes aux postes de tourneur, de maniement du bois ou pour les travaux d’usinage », explique Jérôme Perrod, le président de l’entreprise. Aux femmes, les opérations qui demandent du soin et de la méticulosité, aux hommes, celles qui requièrent davantage de force. Même constat chez Selmer, où les femmes sont plus nombreuses dans les ateliers de finition de saxophone que dans les salles de chaudronnerie. Une répartition des rôles traditionnelle et stéréotypée, selon Aline Angeli : « “Les filles et leurs mains fines aiment le travail minutieux”, on l’entend encore beaucoup ! » Jérôme Selmer, PDG de l’entreprise, note quelques exceptions : « Dernièrement, une femme s’est portée candidate à l’atelier de polissage, qui était jusqu’ici exclusivement masculin. Elle fait évidemment très bien son travail. »

Ambiance potache

Pendant les années de formation, trouver sa place à l’atelier n’est pas toujours facile ni agréable. À la fin de ses études à l’Itemm, Sandra (le prénom a été modifié) a suivi un stage de six mois dans l’un des ateliers parisiens de Buffet Crampon. Elle se souvient que décrocher ce contrat a été plus difficile que pour ses camarades masculins : faire doublement ses preuves, encore et toujours. « J’étais la seule fille. L’ambiance était potache et les comportements de certains de mes collègues me mettaient très mal à l’aise. » À la fin du stage, l’entreprise est chargée de lui trouver une place. « Pas moyen de trouver un atelier en France pour m’embaucher. On m’a clairement dit que c’est parce que j’étais une femme. » La jeune réparatrice commencera sa carrière à l’étranger, en Europe du Nord. « Là-bas, je n’ai jamais senti une once de discrimination. » Depuis les années 2000, une nouvelle génération de factrices et de luthières apporte de la mixité dans les ateliers. « Je le vois dans les demandes de stage que je reçois, explique Laure Lebrun. De plus en plus de filles très motivées. » Mais certains instruments résistent, et s’il est des instruments entourés d’une aura masculine, l’orgue figure en bonne place. Mythe ou réalité ?
À la manufacture Mulheisen, à Eschau en Alsace, Patrick Armand assure que les femmes ont toute leur place dans l’équipe. Sur les treize employés à la production, une seule femme. Une disparité encore plus drastique quand on regarde les facteurs indépendants : « Être une femme et exercer seule est incroyablement compliqué, explique Patrick ­Armand. Notre métier est très physique entre les relevages, les démontages de sommiers ou de lourdes planches… Les femmes qui font ce métier se dirigent davantage vers l’harmonisation et les réglages sonores. » Pas de trace de factrices d’orgue dans les archives organologiques. « Quand je me suis formé dans les années 1980, je ne me souviens pas avoir croisé de filles », poursuit Patrick ­Armand.

Exercer en indépendante : le chemin de croix

C’est aussi à Eschau qu’a ouvert, en 1985, le Centre de formation de la facture d’orgue. Michaël Walter en est le directeur. « Le métier s’ouvre petit à petit aux femmes depuis les années 2000. Nous avons aujourd’hui 10 % de femmes qui s’inscrivent chaque année. En 2019, nous avons une quinzaine d’apprentis, de 16 à 30 ans, dont deux filles. » Mais une fois le diplôme en poche, se faire embaucher par une entreprise s’avère délicat : « Je le dis avec un pincement au cœur, mais si une entreprise a le choix entre un homme et une femme, elle choisira le premier, assure Michaël Walter. L’entreprise se dira qu’elle ne peut pas, musculairement parlant, solliciter une femme à tout bout de champ pour les tâches physiques. Et puis il y a beaucoup de déplacements en équipe. Une ancienne élève de l’école est tombée enceinte pendant sa formation. Son médecin lui a interdit de continuer parce qu’elle était tuyautière et que le contact avec le plomb posait problème. » Pourtant, certaines femmes trouvent leur place. Maud Lucas est la seule à travailler dans l’équipe de production de l’atelier Mulheisen. « Le métier est masculin, c’est un fait. Mais quand c’est trop lourd, c’est trop lourd pour tout le monde ! Il est de plus en plus difficile de refuser les femmes dans un métier qui peine de toute manière à recruter. » En effet, Michaël Walter insiste sur un problème plus crucial pour l’avenir de cette profession : le désintérêt de la jeune génération. « Nous avons beaucoup de mal à trouver des jeunes qui veulent faire ce métier, c’est inquiétant. »

Le rôle du conservatoire

La place des femmes dans les métiers de la lutherie et de la facture est liée à l’image que le public a des instruments : lorsqu’un instrument est associé au masculin, il est plus difficile pour les femmes de se lancer dans la fabrication ou la réparation. Aux conservatoires de faire un travail auprès des familles pour rappeler que non, le tuba et la contrebasse ne sont pas réservés aux garçons (sur le sujet, lire “Les instruments
ont-ils un genre ?”, page 66). « Dans l’imaginaire collectif, le facteur de piano est un homme, explique Fanny Reyre-Ménard, et rares sont les filles qui étudient le piano et se projettent en tant que factrices ou réparatrices. » Aux conservatoires également de sensibiliser les élèves aux métiers de la facture. Reste que ce secteur, malgré des dizaines de métiers par famille d’instruments, demeure une niche. « Ce sont des métiers difficiles, en rason notamment de la concurrence du marché asiatique. Il y a donc une certaine précaution du métier à ne pas faire trop de publicité, ce qui explique en partie que les femmes ne soient pas plus présentes », estime Fanny Reyre-Ménard. Malgré la crise que connaît le secteur, l’Itemm est toujours présent dans les forums des métiers et ses formateurs vont présenter les cursus dans les lycées.
Les postes à responsabilité :

Le plafond de verre

S’il est difficile de se lancer en indépendante, il est aussi laborieux d’accéder aux postes à responsabilité dans les grands groupes. Chez ­Selmer, les femmes ne représentent que 40 %. « Nous visons la parité », assure Jérôme Selmer. Même pourcentage et même promesse chez Buffet Crampon : sur les six chefs d’atelier, une seule femme. Chez Selmer, deux cheffes d’atelier sur une trentaine de postes de ce type, même si une femme vient d’être nommée responsable de production – la première à ce poste.
La tradition semble en revanche immuable aux postes de dirigeants : le comité exécutif de Buffet Group est composé des directions des entités des différents pays – France, Allemagne, Chine, Japon… Or, la totalité d’entre eux sont des hommes. Dans les syndicats, la place des femmes est encore à conquérir. Fanny ­Reyre-Ménard est ainsi la seule femme au bureau de la CSFI. Si la représentation des femmes à la tête des grandes entreprises du secteur n’est pas gagnée, les entreprises artisanales de taille inférieure sont, elles, de plus en plus nombreuses à être dirigées par des professionnelles. Selon les derniers chiffres de l’Institut supérieur des métiers, un dirigeant d’entreprise artisanale sur quatre est une femme. Plus diplômées que leurs homologues masculins, elles composent un tiers de l’effectif salarial de l’ensemble des métiers de l’artisanat.

La féminisation du secteur est bel et bien en marche et, si la mixité reste à conquérir, la facture instrumentale n’échappe pas à cette révolution.
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