Le mystère de l’“Immortelle bien-aimée”

André Peyrègne 01/10/2019
Qui fut la femme à qui Beethoven écrivit une bouleversante lettre d’amour ? Le point sur l’enquête.
Quelques jours après la mort de Beethoven, on trouva dans le capharnaüm de ses affaires une bouleversante lettre d’amour écrite le lundi 6 juillet 1812, commençant par « Mon ange, mon tout », qui ne fut jamais envoyée. Elle était destinée à une femme désignée par Beethoven comme son « immortelle bien-aimée ». Le compositeur se trouvait alors en cure à Töplitz. Il écrit clairement que sa correspondante séjournait non loin à Karlsbad, qu’il la connaissait depuis longtemps et qu’elle n’« [était] pas libre ». Depuis deux siècles, les historiens s’interrogent sur son identité.
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Menons l’enquête. Cherchons parmi les femmes à qui Beethoven a dédicacé de grandes œuvres. Il y en a peu. Toutes les grandes œuvres avec orchestre ont été dédiées à des hommes – des mécènes essen­tiellement. Voyons donc du côté des œuvres pour piano.
D’abord la… Lettre à Élise (1810). Objection : Élise n’existe pas ! La dédicataire est une élève nommée Thérèse Malfatti, âgée de 18 ans, dont le prénom, mal écrit, a été transformé en Élise par l’éditeur. Elle suscita l’amour de Beethoven, âgé, lui, de 40 ans. Son père s’opposa au mariage. Elle finit par épouser en 1816 un Autrichien fortuné.

Du “Clair de lune” à l’“Appassionata”

En matière d’histoire amoureuse, une autre œuvre s’impose : la Sonate “au clair de lune” (1801). Objection : cette sonate n’existe pas en tant que telle. Son titre, en effet, n’est pas de Beethoven et a été donné plus tard par son éditeur. Il n’empêche, cette œuvre déborde de romantisme. À qui est-elle dédiée ? À une élève de 19 ans, ­Giulietta Guicciardi. Elle ravagea le cœur de Beethoven mais le trahit en épousant un comte. Beethoven en était encore ému en 1823, plus de vingt ans après. Il garda un portrait d’elle toute sa vie.
Autre sonate “passionnée” : l’Appassionata (1804). Objection : elle est dédiée… à un homme, le comte de Brunswick. Mais cet homme avait deux sœurs dont Beethoven fut tour à tour amoureux. D’abord Joséphine. Amour sans doute partagé. Mais le père s’opposa au mariage et maria Joséphine à un comte. Lorsque celui-ci mourut, Beethoven revint à la charge. Il lui écrivit des lettres dont les termes rappellent ceux de la lettre à l’“immortelle bien-aimée” : « Mon ange, mon tout… » Nouveau refus du père, qui maria cette fois-ci sa fille à un baron. On pense que cela n’empêcha pas Joséphine de revoir Beethoven. La lettre à l’immortelle bien-aimée laisse supposer que l’amour avec sa correspondante fut consommé (« Au lit mes idées se pressent vers toi »). Or, neuf mois après, Joséphine mettait au monde une fille qui n’était pas de son mari car celui-ci s’était très longuement absenté. Cette fille reçut le prénom énigmatique de Minona, qui est l’envers d’Anonim !
Quant à la sœur de Joséphine, qui s’appelait ­Thérèse, Beethoven lui dédia sa belle Sonate “à ­Thérèse”. Des historiens ont affirmé qu’ils se s’étaient fiancés. Mais le père se serait à nouveau opposé au mariage. Thérèse resta célibataire. Quant à Beethoven, on l’aurait vu, à la fin de sa vie, embrasser son portrait en sanglotant.
La superbe Sonate n° 30 (1820) a été, dédiée, elle, à Maximiliane Brentano. Objection : ce n’est pas elle que Beethoven voulait toucher mais… sa mère Antonie, dont il était amoureux – à qui il dédicacerait trois ans plus tard ses monumentales Variations ­Diabelli. C’est la seule femme pour laquelle les historiens ont établi qu’elle se trouvait à Karls­bad en juillet 1812. Elle aurait rencontré Beethoven peu avant à Prague. Or elle qui était délaissée par son mari mit au monde un fils en mars 1813… Les historiens ont émis encore d’autres hypothèses.
Thérèse, Giulietta, Joséphine, Antonie, saura-t-on jamais si l’une de vous a été l’immortelle bien-aimée ? Cela ne nous empêche pas d’écouter avec bonheur les œuvres que Beethoven vous a dédiées.
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