Formations “Mozart” : les nouveaux défis

Antoine Pecqueur 15/09/2008
Initialement destinées à interpréter le répertoire classique, ces formations de taille moyenne ont largement débordé sur leurs fonctions initiales et élargi leur répertoire. Elles se trouvent aujourd’hui confrontées à de nombreux défis, tant artistiques qu’économiques. Enquête au cœur de ce pan souvent mal connu du paysage musical français.
L’Ensemble orchestral de Paris (EOP) fête cette année ses 30 ans d’existence. Une commémoration un peu ternie par une inconnue de plus en plus problématique : l’EOP n’a toujours pas recruté de chef d’orchestre alors que son directeur musical John Nelson a quitté ses fonctions depuis la fin du mois d’août.
Or, plus que jamais, les formations dites "Mozart" doivent aujourd’hui affirmer leur place sur la scène musicale. La chose n’est pas facile, car ces orchestres répondent à des définitions parfois vagues. Considérons-les en premier lieu sous l’angle de l’effectif. La base est composée de deux hautbois, de deux cors et de cordes, auxquels peuvent s’ajouter les autres vents et les timbales - le nombre de musiciens variant entre 20 et 40.
La France compte six orchestres permanents répondant à ces critères : outre l’Ensemble orchestral de Paris, ce sont l’Orchestre d’Auvergne, l’Orchestre de Bretagne, l’Orchestre régional de Cannes Provence-Alpes-Côte d’Azur, l’Orchestre de Picardie et l’Orchestre des Pays de Savoie.

De Bach à Eric Tanguy ?
Comme leur appellation l’indique, les formations "Mozart" sont dédiées en priorité à l’interprétation de la musique de l’époque classique. « Le cœur du répertoire, ce sont les symphonies de Haydn et de Mozart », affirme Pascal Verrot, chef de l’Orchestre de Picardie. Pour autant, ces orchestres sont loin de se limiter à la musique du siècle des Lumières. « Nous allons de Bach à Eric Tanguy », résume George Schneider, directeur général de l’EOP. Le pianiste et chef d’orchestre Jean-François Heisser, directeur musical de l’Orchestre Poitou-Charentes, remarque qu’« une seule partie de l’histoire de la musique ne devrait pas concerner ce type de formation : la deuxième moitié du 19e siècle ». Cette ouverture artistique est assurément un signe de dynamisme, surtout lorsqu’elle est accompagnée, comme c’est souvent le cas, de la redécouverte d’œuvres rares. Mais en examinant la programmation de ces formations, on remarque toujours la même aspiration à jouer des œuvres romantiques qui, autrefois, étaient interprétées exclusivement par les grandes phalanges symphoniques. Il est vrai que l’esthétique a considérablement évolué en la matière, privilégiant les conditions originales d’exécution à l’emphase "romantisante". Pour se lancer dans cette musique, les formations "Mozart" sont cependant obligées d’augmenter leurs effectifs. Au terme d’âpres négociations budgétaires, les instances politiques accordent parfois l’ouverture de nouveaux postes. L’Orchestre de Bretagne a, par exemple, récemment engagé deux cornistes, portant à quatre le nombre de musiciens au pupitre. De là à jouer les symphonies de Bruckner, il n’y a qu’un pas... Reste que le mélomane a parfois du mal à identifier ces orchestres, aussi hybrides par leur effectif, à cheval entre la musique de chambre et l’orchestre symphonique, que par la diversité des œuvres interprétées.

La concurrence des ensembles sur instruments anciens
Cet éclatement des répertoires trouve peut-être une explication dans la croissance exponentielle des ensembles sur instruments anciens. Ce sont aujourd’hui ces formations que l’on considère comme "spécialistes" de l’interprétation de la musique du 18e siècle. Exemple de cette rude concurrence : l’EOP a dû annuler il y a quelques mois son enregistrement des symphonies "londoniennes" de Haydn, car Les Musiciens du Louvre les gravaient également... George Schneider préfère cependant parler d’émulation. « Les chefs que nous invitons pour diriger ce répertoire ont intégré tout ce que le mouvement baroque a apporté », poursuit-il. Mais, même si les "modernes" sont aujourd’hui influencés par les phrasés des "baroqueux", le débat fait toujours rage au sein des formations "Mozart". Certains musiciens sont ouverts à ce renouveau stylistique, d’autres farouchement opposés. Philippe Tournier, violon solo à l’Orchestre des Pays de Savoie, explique que « si on peut utiliser des archets classiques, permettant une articulation plus précise, il est par contre difficile de changer d’instruments. Nous n’avons tout simplement pas le temps, car nous enchaînons, par exemple, des concerts baroques avec des concerts de musique du 20e siècle ». La question des instruments anciens est au cœur de la controverse. Certaines formations font un premier pas avec les pupitres des cuivres. Les trompettes (et parfois, mais plus rarement, les cors) jouent ainsi sur des instruments dits naturels. A leur côté, les timbaliers possèdent des instruments en peau. L’Orchestre de Picardie fait même jouer les flûtistes sur des modèles en bois (mais avec un mécanisme moderne). Reste une interrogation : comment fixer une limite à l’emploi des instruments anciens ? Un orchestre, Les Siècles, dirigé par François-Xavier Roth, a opté pour une solution radicale. Dans chaque répertoire, les musiciens utilisent l’instrumentarium adéquat.

Un engagement en faveur de la musique contemporaine
A l’autre extrémité du répertoire, la musique contemporaine occupe une place importante dans les formations "Mozart". Cet engagement dépend souvent du directeur musical. Mark Foster a ainsi milité en faveur de la création musicale lorsqu’il était à la tête, de 1993 à 2002, de l’Orchestre des Pays de Savoie. De son côté, Pascal Verrot semble aujourd’hui privilégier les compositeurs néotonaux dans la programmation de l’Orchestre de Picardie. Guillaume Connesson, Thierry Escaich ou encore Philippe Hersant sont régulièrement joués en terre picarde. L’effectif de ces orchestres correspond bien aux formations à géométrie variable employées par les compositeurs contemporains. Jean-François Heisser a, pour sa part, commandé une pièce pour piano et 22 musiciens à Philippe Manoury. Du sur-mesure pour l’Orchestre Poitou-Charentes... George Schneider le rappelle : « L’EOP donne entre deux et trois créations par saison. Après, tout est une question de dosage dans les programmes. » Qu’elle soit jouée dans les formations de taille moyenne ou dans les grandes phalanges symphoniques, la musique contemporaine rencontre toujours une certaine frilosité chez les spectateurs. Rendre cette musique plus accessible, c’est aussi l’une des missions des orchestres "Mozart".

Dans les fosses d’opéra
Des partenariats se nouent de plus en plus entre les formations "Mozart" et les maisons d’opéra. Par exemple, l’Orchestre de Picardie joue régulièrement dans la fosse de l’Opéra de Lille. Pascal Verrot observe qu’« il se dégage une transparence et une énergie particulièrement volontaire avec un petit orchestre en fosse ». Après avoir joué Madame Butterfly de Puccini en effectif réduit, l’Orchestre de Picardie s’attelle cette saison au Médecin malgré lui, écrit par Gounod d’après la célèbre pièce de Molière. L’Orchestre de Bretagne est la formation attitrée de l’Opéra de Rennes où s’enchaînent les grands ouvrages, mais aussi les raretés du répertoire lyrique. Même les plus petites formations s’attaquent à l’opéra, en privilégiant des ouvrages intimes et souvent atypiques. On avait ainsi apprécié Der Kaiser von Atlantis du compositeur qualifié de « dégénéré » par les nazis, Viktor Ullmann, donné par l’Orchestre des Pays de Savoie dirigé par Graziella Contratto au théâtre d’Oullins. Les chanteurs sont souvent satisfaits de pouvoir collaborer avec ce type d’orchestre. Ils ont peu de risques d’être couverts par la fosse et peuvent ainsi privilégier une ligne vocale plus subtile.

Quand les orchestres s’unissent
D’autres initiatives originales sont proposées par ces orchestres. Il arrive ainsi qu’ils s’associent afin d’aborder les œuvres du répertoire postromantique. L’Orchestre de Picardie appartient à un cercle regroupant différentes formations (notamment la Philharmonie d’Iéna ou l’Orchestre de la Radiotélévision de Slovénie), permettant de monter des projets communs. C’est ainsi qu’ont pu être données la 9e Symphonie de Mahler ou la 7e Symphonie de Chostakovitch en Picardie. Ces alliances peuvent également réunir deux formations françaises. L’Orchestre d’Auvergne et l’Orchestre Poitou-Charentes s’associeraient ainsi prochainement afin de donner des concerts communs, notamment dans le cadre du nouveau théâtre-auditorium de Poitiers.

La complicité des relations de travail
Le violoniste Philippe Tournier l’affirme sans détour : « Il y a plus de complicité entre les musiciens dans les petites formations. Je ne retrouve pas le même contact lorsque je vais remplacer des collègues dans les orchestres symphoniques. » A l’Orchestre des Pays de Savoie, les liens sont d’autant plus resserrés que les plannings de répétition prévoient de nombreuses séances en partielles. Une démarche assez proche de la pratique d’un quatuor à cordes... L’opinion de Philippe Tournier est partagée par un grand nombre d’instrumentistes ; certains se permettent néanmoins de remarquer que « quand on n’apprécie pas son collègue, la situation peut devenir infernale ». Dans les vents, par exemple, le pupitre est toujours constitué des deux mêmes individus - il n’y a pas de roulement d’effectifs comme dans les orchestres symphoniques. Il reste que le fonctionnement interne de l’orchestre "Mozart" est, à coup sûr, plus aisé que celui des grosses machines symphoniques et lyriques. On perçoit globalement moins de tension, le nombre réduit de musiciens permettant des discussions "démocratiques". Le chef Pascal Verrot note que « durant les répétitions, il n’est pas rare que les musiciens donnent leur point de vue. Ce qui est impossible dans une grosse formation... ».

Un "business modèle" plus souple que dans les orchestres symphoniques
Le schéma économique des formations "Mozart" paraît à première vue avantageux. Le budget d’un orchestre comme celui de Picardie est d’environ 4 700 000 euros. On est loin des plus de 10 millions d’euros nécessaires en moyenne aux grands orchestres (comme ceux de Lille, de Strasbourg ou de Lyon). Rose Lowry, administratrice de l’Orchestre de Picardie, observe que ce type de formation est « facile à gérer. Par exemple, quand on se déplace, on est au maximum une quarantaine. On n’a donc besoin que d’un bus ». Souple et économique, la formation "Mozart" serait-elle libéralement correcte ? Peut-être, mais, d’un autre côté, ces formations sont parfois plus fragiles que les grandes institutions. Lors de la campagne pour les élections municipales de Paris, l’avenir de l’EOP semblait parfois remis en question. George Schneider est aujourd’hui serein : « L’équipe municipale réunie autour de Bertrand Delanoë nous fait confiance. Pour preuve, nous avons récemment joué la 9e Symphonie de Beethoven sur le parvis de l’Hôtel de Ville. » Certaines formations obéissent à des modèles économiques encore plus réduits. Les musiciens de l’Orchestre des Pays de Savoie travaillent à temps partiel et ceux de l’Orchestre Poitou-Charentes sont intermittents du spectacle. Mais, à l’heure où les orientations des politiques culturelles mettent en avant l’irrigation des territoires et le développement du jeune public, les formations "Mozart" ont assurément une carte à jouer. Avec leur effectif réduit et leur souplesse de répertoire, elles peuvent se produire presque n’importe où. Une nouvelle conception de l’orchestre de proximité.

 

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