Beethoven remis en question par les Urtext

Alain Pâris 01/10/2019
En matière d’édition beethovénienne, rien n’est jamais définitif. Les générations se suivent et les musicologues font des découvertes qui justifient de nouveaux Urtext, allant jusqu’à modifier sensiblement l’approche des interprètes.
À l’aube d’une année anniversaire au cours de laquelle l’œuvre du maître de Bonn sera consommée sans la moindre modération, quelques nouveautés éditoriales méritent un coup d’œil plus attentif, car elles apportent vraiment quelque chose de nouveau.
Par exemple, la Missa solemnis. Qui oserait penser que l’on puisse remettre en question les éditions de référence ? C’est pourtant ce qu’a fait Barry Cooper pour Bärenreiter en dépouillant les copies manuscrites que Beethoven avait distribuées à ses mécènes souscripteurs avant même que sa messe soit éditée. Neuf têtes couronnées (dont Louis XVIII) avaient répondu favo­rablement, mais leurs exemplaires n’ont pas tous été retrouvés.
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Néanmoins, si l’on ajoute le manuscrit de Beethoven, son exemplaire de travail et la première édition, il y a surabondance de sources. Certes, Barry Cooper n’est pas le premier à avoir disposé de telles sources. C’est son travail méticuleux qui mérite attention. On découvre ainsi que le Sanctus est confié dès le début au chœur et non aux solistes (qui n’interviennent que dans le Benedictus). Inversement, ceux-ci sont plus largement sollicités dans le Credo. Et bien d’autres détails qui, s’ils ne sautent pas aux oreilles lors d’une exécution, peuvent répondre, au moins par analogie, à certaines questions que se posent les interprètes.
À découvrir dans le même volume un étonnant bonus, le Tantum ergo grégorien harmonisé par Beethoven : une première éditoriale (qui figure dans la grande partition et dans la réduction piano-chant).

Mer calme…

La profonde admiration de Beethoven pour Goethe ne s’est pas limitée aux lieder qu’il a composés sur certains de ses poèmes. Deux d’entre eux ont donné lieu à une œuvre de plus grande ampleur : Meeresstille und glückliche Fahrt (“Mer calme et heureux voyage”), dont Mendelssohn s’inspirera à son tour pour une ouverture. Cet opus 112 est une ode pour chœur et orchestre symphonique, créée le jour de Noël 1815, mais éditée sensiblement plus tard, ce qui explique le numéro d’opus décalé par rapport à sa période de composition. C’est l’une des rares pages descriptives de Beethoven… qui pourtant n’avait jamais vu la mer. Bel Urtext de Sven Hiemke chez Carus.
À découvrir pour la plupart d’entre nous, cet Elegischer Gesang op. 118 pour chœur et cordes composé à la mémoire ­d’Eleonore Pasqualati, la femme d’un de ses protecteurs, chez qui il logea à Vienne pendant une dizaine d’années.
Le numéro d’opus correspond à l’année d’édition (1826), mais la date de composition est nettement antérieure, probablement une dizaine d’années plus tôt. C’est une courte pièce mélancolique sur trois vers anonymes, qui doit prendre toute sa mesure dans une exécution intime avec un quatuor à cordes et un petit ensemble vocal (Carus).

Concurrence entre les éditeurs

Du côté des symphonies, la situation ne cesse d’évoluer. D’un Urtext à l’autre, les éditeurs concurrents, ­Breitkopf-Henle et Bärenreiter, proposent régulièrement de nouvelles approches. On se souvient de la minirévolution causée par celle de Kurt Masur lors de sa première intégrale avec l’Orchestre national de France, en 2002. Grâce aux nouveaux matériels Breitkopf établis par Peter Hauschild et Clive Brown dans les années 1990, on découvrait un autre visage des symphonies de Beethoven, plus incisif, plus aéré, moins opaque.
Dans la foulée, Bärenreiter confiait à Jonathan Del Mar une nouvelle édition Beethoven qui a donné lieu à l’intégrale enregistrée par David Zinman à Zurich. Aujourd’hui, c’est l’association Henle-Breitkopf qui occupe le devant de la scène, Henle publiant les partitions d’orchestre en de beaux volumes reliés ou brochés qui regroupent deux ou trois symphonies avec commentaires critiques, Breitkopf réalisant les matériels et la publication des symphonies en volumes séparés. Les différences résident essentiellement dans les articulations et les attaques.
Bathia Churgin (n° 4) et Jens Dufner (nos 5 et 6) ont signé la nouvelle édition des symphonies que Breitkopf propose en volumes séparés. Leur approche est peut-être moins subjective que celle de leurs prédécesseurs, dans la mesure où ils justifient la moindre intervention éditoriale pour lever un doute ou préciser un détail. C’est le reflet type de l’Urtext tel qu’on le conçoit aujourd’hui. Nul doute qu’en 2027, pour le bicentenaire de la mort de Beethoven, nous connaîtrons une nouvelle approche.

Ultimes sonates

Quant aux sonates pour piano, elles font l’objet de la même remise en cause. Henle, qui avait publié dans les années 1950 une édition considérée comme le premier Urtext fiable, a confié à Norbert Gertsch et Murray Perahia une nouvelle édition qui prend en considération à la fois des sources complémentaires et une lecture plus authentique (principalement pour les staccatos et les accents). Volume après volume, cette intégrale prend forme, les deux derniers parus concernant les opus 2/2 et 2/3.

De son côté, Jonathan Del Mar a mis la dernière main à son édition intégrale chez Bärenreiter, les derniers volumes parus concernant les trois ultimes sonates, opus 109, 110 et 111. Sans revenir sur son approche très précise que j’ai décrite à maintes reprises dans cette chronique au fil de la parution des différents volumes, elle s’impose par un sens de la musicologie à la fois scientifique et pratique, une lecture des sources qui ouvre des portes pour les interprètes tout en respectant leur libre choix en matière de tempos, doigtés, liaisons (Beethoven était parcimonieux en la matière, à la limite de la confusion). La totalité des sonates est maintenant disponible en volumes séparés ou regroupées en trois volumes qui incluent également les trois sonates de jeunesse WoO 47 composées par un adolescent de 12 ou 13 ans : Haydn n’était pas loin.
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