Les instruments ont-ils un genre ?

Fanny Guyomard 01/10/2019
Si l’on trouve aujourd’hui des musiciens des deux sexes dans toutes les sections de l’orchestre, des déséquilibres perdurent et sont plus forts dans le haut de la hiérarchie. Pour quelles raisons? Comment inverser la donne?
Enfant, Mathilde voulait jouer de la trompette. « Mais c’est un instrument pour les garçons ! » lui rétorquèrent ses parents. À la place, elle apprit le violon. Comme dans d’autres disciplines – on imagine plus les filles enchaîner des pas de danse et les garçons les dribbles sur un terrain de foot –, certains instruments restent assimilés à l’un ou l’autre sexe : harpe pour les femmes (de préférence aux longs cheveux), cuivres et percussions pour les hommes (de préférence, toujours selon les clichés, trapus pour le souffle ou musclés pour taper sur les peaux). Dans son enquête auprès des 37 orchestres avec musiciens permanents analysés en 2018, l’Association française des orchestres dénonce une nette répartition des hommes et des femmes selon l’instrument : dans la famille des bois, celles-ci ne sont que 24 % chez les bassonistes, comme chez les hautboïstes. En revanche, elles représentent 60 % des flûtistes. Dans les sections de cordes, elles forment la majorité écrasante de harpistes, tandis qu’aux percussions, elles sont quasi absentes. Quant aux cuivres, on compte seulement 8 % de femmes parmi les cors, 6 % aux trompettes, 4 % aux ­tubas et 1 % aux trombones.
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Des modèles encore rares
« Quand je dis à des non-musiciens que je joue du tuba, j’ai toujours droit à une réaction comme “Ah oui ? !” » remarque Amélie Heurtin, 28 ans, qui enseigne cet instrument dans la banlieue de Nantes. Mère trompettiste au fort caractère et grande sœur tubiste l’ont confortée dans son choix. Mais des modèles comme celui-ci sont trop rares pour imprégner les consciences : encore aujourd’hui, le spectateur regardera étonné une tubiste chétive émettant un son grave.
Dans son ouvrage Musiciennes : enquête sur les femmes et la musique publié en 2011, la sociologue et musicologue Hyacinthe Ravet montre que selon la forme, le timbre et la manière de jouer, la société a tendance à attribuer un genre aux instruments. Porter un bec à la bouche peut être consi­déré comme indécent pour une femme, comme saliver et suer en soufflant dans un gros instrument à vent, ou frapper puissamment sur des percussions. Avoir besoin de force et d’écarter les jambes peut aussi apparaître inconvenant, comme pour les harpistes. Même ambiguïté pour la clarinette, au bec nécessitant du souffle, mais dont le timbre a pu être perçu comme une voix de femme. La voix est d’ailleurs souvent l’apanage de la gent féminine. Alors que l’instrument, lié à la technique et aux outils, était plus une affaire d’hommes.

Des évolutions dans les conservatoires

Était ? Dans le milieu du jazz, les femmes restent assignées au chant, tandis que les hommes seront saxophonistes, batteurs ou contrebassistes. La baguette, instrument du chef d’orchestre, est encore réservée au masculin : en France, en 2016, sur quelque 600 chefs d’orchestre, une vingtaine étaient des femmes. Mais les genres accolés aux instruments évoluent sans cesse et aujourd’hui les étiquettes tendent à s’effacer. Dans sa classe de tuba au conservatoire de Tours, Stéphane Balzeau atteint souvent la parité. « J’enseigne ici depuis 1998, et au début j’avais très peu de filles parmi mes élèves. Mais les mentalités ont évolué, les parents laissent plus la possibilité de choisir », observe le professeur de 51 ans. Les filles restent tout de même plus attirées par l’euphonium et le saxhorn, versions plus petites et aiguës du gros tuba, alors qu’elles ont les capacités respiratoires suffisantes pour jouer du tuba basse, plus grave et plus gros, donc exigeant plus d’air.

Tuttiste contre soliste

Vers le sommet de la hiérarchie, la distinction entre masculin et féminin semble davantage flagrante : s’il est désormais envisageable dans un orchestre professionnel de recruter une femme trompettiste, elle sera moins mise en avant, moins visible, moins reconnue que son homologue masculin, comme l’indique Hyacinthe ­Ravet : « Dans les années 1970, il n’y avait quasiment aucune femme dans les orchestres permanents en France. ­Aujourd’hui, elles représentent un tiers des interprètes d’orchestre professionnels, mais elles seront plus tuttistes que solistes ou cheffes de pupitre. »
Et pour devenir permanente, il faut parfois froisser les orchestres les plus conservateurs. Ainsi a-t-il fallu attendre 1997 et une opération de chantage pour que l’Orchestre philharmonique de Vienne titularise sa première femme. Toute une affaire : le Carnegie Hall de New York refusait de recevoir l’orchestre s’il ne titularisait pas sa harpiste, qui y travaillait depuis vingt ans. (Elle avait par ailleurs été engagée faute de candidat masculin…) Au début des années 2000, autre polémique à l’Opéra de Vienne – dont est issu le Philharmonique –, où l’ensemble entièrement masculin refuse d’être dirigé par une cheffe, même pendant les répétitions.

Systèmes de cooptation

Selon certains observateurs, les schémas discriminants sont alimentés par des systèmes de cooptation, comme dans le jazz, où la répartition sexuelle est criante : dans un milieu très masculin — les femmes ne représentent que 8 % des musiciens —, 65 % des ­chanteurs sont des chanteuses, décompte la chercheuse au CNRS Marie ­Buscatto dans son enquête Femmes du jazz : musicalités, féminités, marginalités. On remarquera en outre que les chanteuses les plus populaires, comme Diana Krall ou ­Melody ­Gardot, exploitent souvent leur sensualité. Bref, un entre-soi et des représentations qui n’encouragent pas à l’ouverture. Celle-ci n’est alors possible que si elle dépasse les initiatives isolées et le seul domaine de la musique.
« On entend souvent le discours : ­“Allez les filles, il faut plus s’affirmer.” Mais c’est toute la société qui doit bouger. Est-on, par exemple, prêt à avoir une femme présidente de la République en France aujourd’hui ? C’est sensiblement la même chose pour une femme directrice musicale d’un orchestre », résume Hyacinthe Ravet. Pour faire évoluer l’imaginaire collectif qui met les musiciens dans des cases genrées, un seul mot : l’éducation. Avec, en premier lieu, la décisive étape du choix de l’instrument.

Discrimination positive

Au CRI de Châtillon (Hauts-de-Seine), chaque accueil des nouveaux inscrits et de leurs parents commence par une réunion pour déconstruire les préjugés. « Il faut leur expliquer que les gros instruments comme le basson et la contrebasse ne demandent pas de la force, mais le bon geste », pointe la directrice Anna Cavalli, qui a également embauché un professeur masculin pour la danse. Avoir des modèles qui cassent les représentations mentales et auxquels les jeunes sont susceptibles de s’identifier peut ainsi s’avérer crucial : un professeur de harpe ou de flûte comme une célèbre tromboniste ou cheffe que l’on aperçoit sur une affiche peuvent toucher plus ou moins consciemment les passants.
Dans sa Feuille de route ­Égalité 2019-2022, le ministère de la Culture s’engage aussi dans une campagne de communication sur les femmes cheffes d’orchestres. Pour favoriser leur mise en lumière, certaines osent la discrimination positive, comme la pianiste Clémence Guerrand, qui a lancé en avril un concours mondial, baptisé ­Mawoma, réservé aux cheffes de moins de 40 ans.

Et dans la composition ?

Après la baguette, on s’attaque au crayon : les compositrices sont très rares et encore moins représentées dans les programmes de concert. Mais, là aussi, il y a des signes positifs : l’Académie de musique contemporaine de Royaumont (Val-d’Oise) accueille désormais le même nombre d’hommes que de femmes. Autre exemple : cet été, le Festival de quatuors à cordes du Luberon, qui a pris pour thème “Femmes”, a invité en résidence la jeune compositrice amiénoise Camille Pépin, et a programmé des œuvres femminines de toutes les époques. Nombre d’orchestres et d’écoles ont également signé des chartes éthiques pour lutter contre l’invisibilité des musiciennes. Bref, les différenciations genrées commencent à être interrogées, un mouvement qui touche toute la société.
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