Compositrices : le silence de l’histoire

Rédaction 01/10/2019
Examinons quatre livres d’histoire de la musique qui offrent un panorama de la création musicale au XXesiècle : Musiciens de notre temps depuis 1945, publié en 1992,présente quatre-vingt-neuf compositeurs et une compositrice, Le Regard du musicien (1993), dix-sept compositeurs et une compositrice, Le bon plaisir, journal de musique contemporaine (1994), quarante-neuf compositeurs et une compositrice, et Au cœur de la création musicale (2018), vingt compositeurs et une compositrice.

La situation était autre au XIXe siècle : le Dictionnaire historique des musiciens (1810), la Biographie universelle des musiciens (1834/1860), pour ne citer qu’eux, sont riches en musiciennes et reflètent la réalité de la vie musicale d’alors, à savoir une présence de plus en plus visible de compositrices malgré la pérennité des discours sur l’incapacité des femmes à s’exprimer par la haute composition et les remarques fréquemment sexistes dans la presse (le compliment ultime est « on ne pourrait imaginer que cette œuvre remarquable puisse être de la main d’une femme »). Les femmes peuvent étudier la composition au Conservatoire de Paris à partir de 1850, on entend des œuvres de compositrices à la Société nationale de musique et dans les concerts des sociétés symphoniques, certaines compositrices deviennent célèbres, un développement qui atteint son apogée avec le Prix de Rome de Lili Boulanger en 1913.

 Que s’est-il donc passé pour que les ouvrages que j’ai cités nous renvoient l’image d’un XXe siècle quasiment vide de compositrices ? Un facteur décisif a été la création de la musicologie à la fin du XIXe siècle, avec la fondation à Berlin en 1898 de la Internationale Musikgesellschaft qui rassembla rapidement plus de sept cent cinquante musicologues du monde entier. Il importait de donner à cette discipline des bases scientifiques pour en faire l’égale des autres sciences historiques. Il fallait développer des méthodes et choisir des objets d’études légitimes qui concourraient au sérieux de la discipline. Des périodes, des pays, des genres musicaux et des catégories de personnes ont été exclus des champs de recherches. Les compositrices, pourtant plus nombreuses et plus qualifiées qu’auparavant, n’avaient encore qu’une légitimité très fragile et ont fait partie de ces domaines exclus. La conséquence a été une vision quasi masculine de la création musicale (quelques femmes ont échappé à l’oubli) qui s’est reflétée dans les programmations des concerts. Cette vision a pesé et pèse encore très lourd sur les carrières des compositrices, les privant des modèles du passé et perpétuant les préjugés selon lesquels les cerveaux des femmes sont inaptes à la composition. Pourtant, depuis la vague féministe des années 1970, de nombreux travaux sur les musiciennes ont été réalisés. Mais ils peinent à être pris en compte par l’histoire de la musique mainstream. L’illégitimité des compositrices rejaillit sur les personnes qui les choisissent comme objets de recherche. S’y ajoute le soupçon du militantisme, émis par ceux et celles-là mêmes qui n’ont pas fait leur travail de scientifiques à cause de leurs préjugés sexistes.

Mais si la musicologie a dédaigné les compositrices, des interprètes ont fait fi des préjugés pour aller à la découverte des œuvres. On assiste depuis les années 1980 à l’essor du nombre d’enregistrements consacrés à des compositrices, avec une accélération du processus depuis une dizaine d’années. Cette présence au disque nous permet d’affirmer, oui, il y a des compositrices, il y en a eu dans le passé et il y en a maintenant, et il existe des œuvres géniales composées par des femmes.

Mais qu’en est-il au concert ? Sans une politique volontariste, on en reste au statu quo : la quasi absence de compositrices, avec pour unique raison un sexisme indigne des valeurs humanistes de notre époque. Prenons deux exemples, pas du tout au hasard, les programmations de la Philharmonie de Paris et du Konserthuset de Stockholm. On sait que la société suédoise est beaucoup plus consciente que la nôtre des inégalités femmes/hommes.

Le Konserthuset de Stockholm a programmé entre le 1er octobre et le 31 décembre 2019 trente-deux compositrices : Caroline Shaw, Karin Rehnqvist, Aleksandra Vrebalov, Tebogo Monnakgotla, Clara Schumann, Florentine Mulsant, Rebecca Clarke, Caroline Lizotte, Farangis Nurulla-Khoja, Aftab Darvishi, Helena Tulve, Marie Samuelsson, Katarina Leyman, Maija Einfelde, Britta Byström, Pamela Harrison, Fanny Hensel-Mendelssohn, Hildegard von Bingen, Francesca Caccini, Luise Adolpha Le Beau, Hélène Fleury-Roy, Lera Auerbach, Ethel Smyth, Amanda Maier-Röntgen, Barbara Strozzi, Jeanne Demessieux, Olga Neuwirth, Cheryl Frances-Hoad, Ilse Weber, Marguerite Canal, Rebecca Saunders et Charlotte Bray.

Sur la même période, la Philharmonie de Paris en a programmé sept : Éliane Radigue, Björk, Maria Sigfúsdóttir, Sólrún Sumarliðadóttir, Rebecca Saunders, Alma Mahler et Elżbieta Sikora.

Le constat est sans appel.

par Florence Launay, musicologue et artiste lyrique, auteur de Les Compositrices en France au XIXe siècle, Fayard, 2006.

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