Clarinette en parachute

Suzanne Gervais 01/10/2019
La chute libre, Richard Malblanc n’y avait jamais songé avant ses 17 ans. Cet été-là, il participe à un stage de musique pour préparer le concours d’entrée au CNSMD de Lyon. À deux pas des salles de répétition, la zone de largage d’un centre de parachutisme. Il se laisse tenter.
« Ce que j’ai ressenti pendant mon premier saut a été stratosphérique. Un coup de foudre. J’ai quand même réussi à prendre une décision raisonnable : me concentrer sur mes études de clarinette et, après, m’y mettre à fond. »
En 1992, il sort diplômé du CNSMD. « Deux jours après, j’étais inscrit dans un club de parachutisme. Tout est allé très vite : j’y consacrais tous mes week-ends, toutes mes vacances, j’étais drogué. »
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Le musicien passe rapidement des brevets et enseigne la clarinette dans plusieurs écoles de la région lyonnaise. La musique n’est pas pour autant reléguée au rang de boulot alimentaire : « Pendant mes études à Montpellier, j’ai fait l’une des grandes rencontres de ma vie, celle de Pascal Moragues. Il m’a fait travailler, puis jouer à ses côtés à l’Orchestre de Paris. » Le clarinettiste rejoint plusieurs phalanges, le temps d’une ou deux séries dans l’année : Paris, l’Orchestre national de Lyon, l’Orchestre des Pays de Savoie… « Je partais en tournée au pied levé, ma valise n’était jamais rangée ! »
Le musicien trouve le moyen de décliner son amour de la musique de chambre… dans les airs. « J’ai commen­cé à faire du vol relatif. Cela consiste à effectuer des figures à quatre ou huit à 4 000 mètres d’altitude. » Il repère vite des similitudes entre ses deux passions. « La chute libre demande énormément de rigueur : il faut tout vérifier, une grande concentration. Quand on fait une chorégraphie dans les airs, tout se joue au centimètre près. C’est de l’horlogerie, exactement comme en musique de chambre. » En 1998, le clarinettiste intègre l’équipe de France. « Là, on m’a dit qu’il fallait que j’arrête la musique. Hors de question ! » Par chance, Richard Malblanc, qui a désormais le statut d’“athlète de haut niveau”, obtient du ministère de la Jeunesse et des Sports une convention qui lui permet de conserver son poste en conservatoire et d’aller s’entraîner… trois semaines par mois. Pendant deux ans. « Sans un tel dispositif, je n’aurais jamais pu mener cette double activité, c’est évident. J’aurais choisi la clarinette. Par goût, mais aussi pour des raisons économiques : si le métier de musicien est précaire, celui de parachutiste l’est encore plus. » Le regard de ses collègues profs est parfois pesant : « Beaucoup ne comprenaient pas que je sois payé à aller “m’amuser” à faire du parachute… À l’orchestre, ils étaient plutôt bluffés : Comment est-ce que je pouvais sauter dans les airs un jour et, le lendemain, répéter Daphnis et Chloé ? J’étais un extraterrestre. »
Pascal Moragues se souvient de sa rencontre avec Richard Malblanc : « Un petit bonhomme complètement fou de clarinette. Quand j’ai appris qu’il faisait aussi du parachutisme à très haut niveau, je n’ai pas été étonné : c’est une personnalité qui aime l’intensité, les extrêmes. »
Les semaines d’entraînement sont quasiment militaires, mais le parachutiste emporte toujours sa clarinette avec lui. « Je travaillais une heure et demie, tous les soirs après l’entraînement. Quand j’avais une semaine de repos j’enchaînais avec des concerts à l’Orchestre de Paris, avec celui d’Auvergne : je cachetonnais beaucoup. C’était un rythme d’enfer, mais ça me plaisait de passer de l’un à l’autre comme ça. »
Des moments difficiles, Richard Malblanc a beau en chercher, il n’en trouve pas. « Je n’étais pas un surdoué de la clarinette, mais un très grand bosseur. Au conservatoire, quand certains n’avaient besoin que de deux heures de travail par jour, je répétais le triple. Mais les résultats étaient là. Cette rigueur m’a permis d’associer la musique à ma vie de sportif. »
Après six titres de champion de France, d’Europe et vice-champion du monde, il quitte la compétition. Depuis, Richard Malblanc forme les futurs moniteurs de parachutisme, un peu partout en France, un métier qui paye bien et qui lui permet de financer son autre passion : l’alpinisme. Il affronte les plus hauts sommets du globe. Au sommet de l’Everest, en 2014, il sort sa clarinette de son sac, malgré le masque à oxygène. « Malheureusement, elle était complètement gelée, je ne pouvais plus appuyer sur les touches… ».
« Mes plus beaux sauts ont été aussi intenses que mes plus beaux concerts » : voler au-dessus des dunes de Namibie a comme équivalent, pour le musicien, un concert dirigé par Lorin Maazel, en Italie. « Nous avions joué l’ouverture d’Obéron de Weber et La Mer de Debussy. » Et quand il joue en orchestre, pas question de parachute. Interpréter, n’est-ce pas un peu sauter dans le vide ?
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