Les stéréotypes de genre dans les méthodes pédagogiques

Rédaction 10/10/2019
L’inégalité entre femmes et hommes commence dès le plus jeune âge. L’apprentissage de la musique repose encore sur des méthodes très masculines. État des lieux.
Des collections complètes de manuels de formation musicale, du cycle I au cycle III, sans aucune mention de compo­si­trice ? Du matériel pédagogique sans aucune illustration représentant un modèle féminin ? Des affiches et des prospectus entièrement au masculin ? Si les choses semblent évoluer depuis peu dans les publications, il reste encore du chemin à parcourir pour apprendre et communiquer grâce à des supports sans stéréotypes.
Il y a quelques années, lorsqu’on utilisait le mot compositrice dans les classes de formation musicale, cela faisait sourire. Un compositeur, dans l’imaginaire des élèves, était forcément un homme, le plus souvent allemand et, bien entendu, mort depuis un bon moment. Alors “compositrice”, le mot était incongru, bizarre, sonnait mal. On disait parfois “femme compositrice”, comme si la féminisation du mot ne suffisait pas et qu’il valait mieux préciser.

La place des compositrices

Les compositrices sont les grandes absentes du matériel pédagogique. Une étude réalisée en 2016 portant sur 100 manuels de formation musicale publiés entre 1988 et 2015 montre qu’elles ne sont présentes que dans 0,2 % des pages du corpus.
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Les professeurs qui souhaitent faire découvrir des œuvres de compositrices à leurs élèves doivent entreprendre leurs propres recherches et compléter eux-mêmes le contenu de leur cours. Il arrive donc que des élèves suivent l’intégralité de leur cursus en conservatoire sans avoir écouté ni analysé une seule œuvre écrite par une femme.

Le problème des illustrations

Les stéréotypes de genre dans les manuels scolaires sont étudiés depuis le début des années 2000. Le centre pour l’égalité entre les femmes et les hommes ­Hubertine-Auclert propose une grille d’analyse qui peut être également utilisée pour le matériel pédagogique de l’enseignement musical, en particulier en ce qui concerne les illustrations (compter les représentations masculines et féminines, lister les activités et situations représentées…). Le constat est sans appel : les représentations féminines sont très minoritaires dans les manuels de formation musicale et, lorsqu’elles sont présentes, leur rôle est très différent de celui des garçons ; elles sont rarement seules, beaucoup moins dessinées en tant qu’instrumentistes (le plus souvent chanteuses ou danseuses, quand elles ne sont pas de simples spectatrices, ou quand elles ne tiennent pas les partitions des garçons !) et quasi jamais cheffes d’orchestre (aucun exemple trouvé dans les manuels de formation musicale publiés jusqu’en 2015). Les situations où elles sont représentées dans des situations peu glorieuses ou ridicules (chantant faux et dérangeant leur entourage, par exemple) ne sont pas rares.

Différences selon les instruments

On pourrait penser qu’en 2019 le choix des instruments n’est plus genré : les filles peuvent en effet s’inscrire en classe de tuba ou de percussions sans que cela pose de problème, a ­priori. Mais l’égalité est-elle réellement présente dans toutes les disciplines ? La pratique des cuivres est majoritairement masculine et la flûte traversière féminine, par exemple. Dans les départements de musiques actuelles et de MAO, les enseignants et les élèves sont en immense majorité des hommes et des garçons. Pour ce qui est du matériel pédagogique proposé, il n’y a, à notre connaissance, dans les méthodes d’instruments de musiques actuelles amplifiées, ainsi que dans les méthodes de cuivres, aucune représentation féminine, alors qu’on trouve plusieurs partitions pour les plus jeunes avec des représentations d’animaux (visiblement masculins, eux aussi).

Contenu sexiste

Un autre point de vigilance concerne les textes chantés dans les cours de formation musicale ou dans les chorales. La question de savoir si l’on peut continuer de faire chanter des chansons traditionnelles au contenu sexiste avéré fait débat dans les équipes enseignantes, lorsque ce sujet est abordé. Parmi les contes musicaux plus récents, très peu ont un livret avec des personnages principaux féminins (si l’on excepte les princesses ou les petites filles rêveuses et sages). Faire chanter à une chorale mixte d’enfants les paroles d’un personnage masculin est donc une pratique courante, tandis que chanter les mots d’un personnage féminin semble plus problématique. Les modèles d’identification pour les jeunes filles sont donc étonnamment rares, alors qu’elles constituent le public majoritaire dans les conservatoires.

Outils de communication

Si l’on veut diversifier les pratiques et ne pas enfermer chacun dans un rôle prédéfini, il faut se montrer également attentif aux supports de communication : des brochures avec des photos d’une classe de danse en tutu ou d’un premier rang d’orchestre d’harmonie entièrement masculin influencent forcément le choix des futurs inscrits et peuvent inconsciemment en décourager certains. Les affiches présentant les instruments dans les salles ou encore les frises chronologiques devraient faire une plus grande place aux femmes instrumentistes et compositrices. L’analyse chiffrée des photos des plaquettes de présentation de saison des établissements d’enseignement artistique est également intéressante. Pour le programme 2018-2019 du Conservatoire de Paris, par exemple, les musiciens photographiés sont au nombre de 55, tandis qu’on compte seulement 33 musiciennes. Un hasard ? En réalité, cette inégalité est loin d’être anecdotique et il en est de même chaque année et dans presque toutes les brochures du même type.

L’écriture inclusive ne fait pas l’unanimité, mais penser simplement à écrire “danseurs et danseuses” ou “compositeurs et compositrices” dans un programme, un appel à candidatures ou un guide de l’élève permet à chacun et chacune de ne pas se sentir d’emblée exclu d’une pratique artistique et lutte contre les freins psycho­sociaux. Pour les mêmes raisons, dans les visuels, une attention particulière devrait être portée à la représentation de la diversité ethnique de nos établissements.

Caroline Ledru

 

 

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