Au Mexique, la musique classique etouffée

Rédaction 16/10/2019
Sous couvert de lutte contre la corruption et de mise en valeur des pratiques indigènes, le nouveau gouvernement mexicain réduit les moyens alloués à la culture. Or le répertoire musical est d’une immense richesse.
Il faut sonner et attendre que l’imposante grille métallique s’ouvre pour pénétrer dans la minuscule cour de l’Academia Nahualli. Ce soir-là, à Teca­mac, à seulement quelques kilomètres d’Ecatepec, la ville qui défraie quotidiennement la chronique pour ses faits divers, les six élèves qui forment l’orchestre de chambre sont en pleine répétition. « Nous allons donner un concert à la maison de la culture d’Izta­palapa dimanche prochain », dit en souriant Eduardo Calderon Lugo, le fondateur de l’école. Les six jeunes musiciens, âgés de 11 à 21 ans, ont mis leurs plus beaux vêtements noirs. « On va se prendre en photo avec nos instruments, car la maison de la culture veut imprimer une grande bâche pour promouvoir le concert », explique le directeur, âgé de 30 ans, et violoniste à l’orchestre symphonique de l’Université nationale autonome du Mexique (Unam).
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« La musique classique est faite pour tout le monde »

Les habitants d’Iztapalapa, l’un des quartiers les plus pauvres de la capitale mexicaine, pourront écouter les plus grands airs de la musique classique, comme les Quatre saisons de ­Vivaldi. « Ici, les habitants ont peur d’assister à un concert de musique classique, ils assimilent ça aux gens très éduqués ou très riches », explique Eduardo, qui a commencé le violon à l’âge de 14 ans. « On veut casser ces mythes, montrer que la musique classique est faite pour tout le monde. » Itzman, 15 ans, a quatre ans de violon derrière lui. « J’adore ça, j’ai découvert l’instrument en regardant des vidéos sur internet. Mes amis ne connaissent même pas la musique classique, ils n’écoutent que du reggaeton. » Ses parents l’attendent dans la modeste pièce qui sert d’accueil. « On l’accompagne toujours, quatre fois par semaine, déclare la maman. On fait le trajet en taxi tous les trois, car on ne peut pas laisser notre fils venir seul, la ville est beaucoup trop dangereuse. » À l’académie Nahualli, l’heure de cours coûte 120 ­pesos (5,50 ­euros), un sacrifice pour de nombreux parents, alors que le salaire minimum s’élève juste au-dessus de 100 ­pesos (4,70 ­euros) par jour. « Les parents qui sont prêts à ce sacrifice se trouvent confrontés au manque d’écoles, car il y en a très peu », poursuit Eduardo.

Manque de lieux de formation

Au Mexique, l’offre publique fédérale en matière d’enseignement musical se limite aux quatre écoles dites d’“initiation artistique” sous la responsabilité de l’Institut national des beaux-arts et de la littérature (Inbal), toutes situées à Mexico, et à la douzaine de lycées à dominante artistique, pour un pays qui compte 125 millions d’habitants. Au niveau professionnel, l’Inbal gère, à Mexico, le Conservatoire national de musique, l’École supérieure de musique ainsi que l’École supérieure de danse et de musique de Monterrey. De son côté, l’Unam gère la faculté de musique. Pour Alfredo Antunez Pineda, le directeur de l’École supérieure de musique, « le Mexique n’a pas les écoles professionnelles pour former les musiciens de ses orchestres. Il faudrait créer des écoles professionnelles dans chaque État, et également revoir les programmes en fonction du profil culturel de chaque État. » Le journaliste culturel Eduardo Cruz Vazquez abonde dans ce sens : « Le Mexique a peu d’orchestres professionnels, d’où un grave problème pour structurer l’offre et la demande et générer plus d’emplois pour les musiciens professionnels, dont beaucoup sont dans des situations précaires. »

Projet d’orchestres dans les écoles

Y aura-t-il du changement avec le nouveau gouvernement d’Andres Manuel Lopez Obrador (AMLO) ? Son projet de mettre en place des orchestres dans les écoles publiques, grâce à un partenariat avec TV Azteca – second groupe audiovisuel mexicain derrière Televisa, plus connu pour ses telenovelas et sa propagande politique que pour son goût pour la musique symphonique –, a fait grincer des dents dans le milieu culturel. « L’argent public devrait être destiné à l’apprentissage de la mélodie, des rythmes, de l’harmonie, plutôt qu’à la formation d’orchestres qui demandent plus de moyens », argue Alfredo Antunez. Mais, surtout, les objectifs ont changé. « Pour la première fois, la politique culturelle de l’État mexicain donne priorité aux groupes historiquement exclus », est-il écrit dans le compte rendu publié à l’occasion de la première année du gouvernement d’AMLO. Le programme Cultura comunitaria entend mettre en avant les « cultures locales » et la « formation artistique communautaire chez les jeunes ».
La chanteuse traditionnelle ­Susana Harp, présidente de la commission culturelle du Sénat, explique qu’avec ce programme, « le gouvernement s’intéresse vraiment aux communautés indigènes et aux quartiers populaires. Avec 69 cultures, nous avons une immense diversité de genres musicaux. La musique classique sera toujours la bienvenue, mais il est essentiel que les Mexicains connaissent leurs racines préhispaniques et les fusions artistiques qui sont apparues après la rencontre entre les deux mondes. »

Identité indigène

Le discours officiel, qui assimile la culture et l’identité indigène en dérange plus d’un. « Le gouvernement pose un diagnostic tout à fait juste, avance Eduardo Cruz Vazquez. Le pays a une dette historique vis-à-vis des populations autochtones, mais le président a recours, comme tous les politiciens, à l’indigénisme, ce processus pervers qui ramène la question de la justice vis-à-vis de ces groupes à une question d’identité. La culture n’a de toute façon jamais été la tasse de thé d’AMLO, qui est rétif à ces sujets. » Preuve de ce manque d’intérêt, le budget alloué à la culture a été réduit de 3,9 % entre 2018 et 2019. Les coupes ont notamment affecté le prix Ariel, qui récompense le meilleur film de l’année, et entraîné la suppression de concours artistiques ou de bourses. La politique d’« austérité républicaine », instaurée pour en finir avec la corruption et les gabegies du passé, a fait quelques victimes collatérales. « J’ai bénéficié à plusieurs reprises de subventions du gouvernement », nous explique le compositeur Venus Rey J. Entre 2013 et 2015, grâce à elles, il a pu diffuser gratuitement dans les biblio­thèques et les écoles du pays les partitions et les albums de sa Sinfonia jesuita et de sa Misa guadalupan, mais aussi composer Musica por la paz, requiem en hommage aux victimes de la violence qui ravage le pays depuis 2006. « Je n’aurais jamais pu le faire sans ces aides publiques, explique-t-il. Au nom de la lutte contre la corruption, tout cela est fini. Mais je suis d’accord, certains projets ne méritaient pas d’être soutenus, il y avait un vrai gâchis. La corruption dans ce pays est tellement insupportable que si quelques artistes en font les frais, je considère cela comme un mal pour un bien. »

Le répertoire mexicain, une “mine d’or”

Face aux aléas des financements ­publics, le secteur privé peut-il aider la musique classique à monter d’un ­niveau ? Pour Carlos Miguel Prieto, direc­teur de l’Orchestre symphonique national, cela pourrait être une solution, notamment pour rendre plus compétitifs les musiciens professionnels. « Il faudrait aider ces jeunes à être encore meilleurs, grâce à des bourses qui leur permettraient de suivre les cours des plus grands maîtres à travers le monde », avance-t-il. Celui qui vient d’entamer sa treizième saison à la tête de l’orchestre le plus important du pays déplore l’absence de mécanismes fiscaux pour inciter le secteur privé à mettre la main à la poche. « Mais c’est grâce au financement public des orchestres que nous avons au Mexique un répertoire très intéressant et des programmes variés, car nous ne sommes pas dépendants de la billetterie. » La richesse du répertoire mexicain va bien au-delà du Huapango de José Pablo Moncayo, du Danzon d’Arturo Marquez ou du Sensemaya de Silvestre Revueltas. Des compositeurs comme Gabriela Ortiz, Mario Lavista ou Alexis Aranda sont de plus en plus connus, y compris à l’étranger. « Nous avons une mine d’or en Amérique ­latine avec notre musique et nos cultures, mais elle ne se vend pas seule », résume Carlos Miguel Prieto. « Ce serait bien de soutenir les compositeurs et que leur musique soit jouée plus régulièrement. Plus il y aura des musiciens mexicains dans le monde, plus la musique classique mexicaine sera reconnue. »

par Émilie Barraza (Mexico, correspondance)

 

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