Orchestre national de Lyon, une couleur française

Directeur musical de l’Orchestre depuis 2005, Jun Märkl nous fait part de ses objectifs : organisation du travail, approche de nouveaux publics, projets... et, surtout, recherche d’une identité sonore.
Quel bilan artistique tirez-vous de vos trois premières saisons à la tête de l’Orchestre ?
L’Orchestre avait été profondément marqué par la personnalité de ses deux précédents directeurs musicaux. Emmanuel Krivine, tout d’abord, lui a donné un style particulier ; il imposait un nombre élevé de répétitions et travaillait chaque programme en détail. Le répertoire de la formation était alors relativement limité. Son successeur, David Robertson, est allé dans une direction opposée : il a ouvert considérablement le répertoire, du classique au contemporain, en organisant un système de répétitions à "l’américaine" : elles étaient en nombre limité et le travail était mené plus rapidement.
Pour ma part, j’ai essayé de combiner ces deux approches qui ont chacune leurs qualités et de profiter de la capacité d’adaptation des musiciens pour aborder les œuvres en profondeur, mais sans perte de temps. Dans certains cas, j’ai préféré faire appel à des chefs invités, spécialistes de telle ou telle esthétique.

J’ai bien évidemment poursuivi les remarquables actions de mes prédécesseurs, comme, par exemple, les concerts "expresso" [les musiciens de l’Orchestre proposent, six fois dans la saison, des concerts à l’Auditorium entre 12 h 30 et 13 h 30. Au programme, des pièces de musique légère précédées d’une courte présentation, NDLR] et les ciné-concerts.
Toutes ces actions ont pour but de renforcer l’identité de l’Orchestre. C’est la chose qui me tient le plus à cœur. Elle n’est jamais définitivement acquise, mais je sais que les musiciens sont fiers de faire partie d’un orchestre qui possède une couleur.

Une couleur typiquement "française" ?
Ce sont les caractéristiques d’un orchestre français, au meilleur sens du terme : variété des couleurs, transparence du son, phrasé personnalisé dans le répertoire français, notamment de la première moitié du 20e siècle...
Parlez-nous de l’organisation du travail...
Aujourd’hui, les musiciens de l’Orchestre prennent plaisir à "décortiquer" une œuvre nouvelle. Pour cela, ils font preuve d’une patience que je ne retrouve pas toujours dans les orchestres allemands que je dirige régulièrement. Ceux-ci sont plus habitués aux changements d’atmosphère des grandes structures symphoniques (Brahms, Bruckner, Mahler...) et moins attentifs aux détails. Bien que les orchestres aient tendance à organiser leur travail de manière similaire, des différences demeurent d’un pays à l’autre. Aux Etats-Unis, par exemple, dès la première répétition, la mise en place est excellente.
Ce n’est pas toujours le cas en France. Même si nos musiciens travaillent aujourd’hui davantage chez eux, ils découvrent bien souvent l’œuvre à la première répétition. Mais, ce qui surprend, c’est la rapidité avec laquelle ils l’assimilent, pour obtenir finalement un résultat souvent plus intéressant qu’avec les orchestres américains ! J’ai le sentiment qu’en France, la motivation personnelle est aujourd’hui très forte.

Quels sont les fils conducteurs de la saison 2008-2009 ?
Nous proposons, bien entendu, les grandes pièces du répertoire : Beethoven, Mahler, Tchaïkovski, Berlioz, Chostakovitch... Toutefois, il m’a semblé important de nous concentrer sur deux ou trois idées majeures. L’une d’elles porte sur Debussy dont nous allons enregistrer pour Naxos, sur plusieurs années, l’intégrale de l’œuvre symphonique, y compris des arrangements inédits. Je pense notamment à l’orchestration des Etudes pour piano par Michaël Jarrell. Le premier des huit disques, comprenant La Mer et les Children’s Corner, paraît ces jours-ci. Cette saison, nous donnons également la Turangalîla-Symphonie que nous enregistrerons en juin avec d’autres œuvres de Messiaen.

Comment jugez-vous l’évolution du public ?
L’étude du public des orchestres est un problème complexe car il y a des publics, qui évoluent en permanence et ont tendance à se morceler. Nous devons donc adapter nos actions et multiplier les offres. Les projets pédagogiques représentent une part essentielle de nos actions. Ce sont les "mercredis musicaux", les concerts scolaires, ainsi que les concerts en famille... qui, comme on le sait, favorisent un dialogue entre les enfants et les parents. Nous avons aussi en projet de faire intervenir des comédiens pour présenter des œuvres.
Les mélomanes attendent, eux, un répertoire ouvert et la présence de solistes de renom. Ce sera le cas cette saison avec la venue de Radu Lupu, Pierre-Laurent Aimard, Susan Graham, Heinrich Schiff, Christian Zacharias...
Par ailleurs, la plupart des responsables des orchestres constatent un vieillissement du public. En France, il me semble toutefois moins marqué que dans d’autres pays. La raison en est que, depuis des années, nous faisons des efforts considérables en direction du public. Au début de chaque saison, par exemple, les musiciens de l’Orchestre vont à la rencontre des Lyonnais dans la ville et nous présentons notre programmation en jouant et en commentant des extraits d’œuvres qui seront données ultérieurement. Il est essentiel de séduire, de donner l’envie de venir nous écouter. Nous touchons aujourd’hui les dividendes de cet investissement. Nous assistons à un "brassage" des générations qui me semble un signe très encourageant pour l’avenir.

Comment percevez-vous la fonction de directeur musical ?
A Sarrebrück et Mannheim, notamment, j’ai occupé les fonctions de directeur musical. A Sarrebrück, je ne m’occupais "que" de musique ! Mais je ressentais déjà un intérêt pour tout ce qui concerne la vie quotidienne d’une institution.
A Mannheim, je dirigeais à la fois l’orchestre et l’opéra. J’avais mon mot à dire sur les aspects techniques, financiers, mais aussi sur ceux liés à la communication.
A Lyon, je m’investis plus encore dans la vie de l’orchestre. C’est une fonction plus prenante encore que dans les orchestres américains et j’avoue aimer cela. Je m’intéresse en effet à la communication avec nos tutelles, à l’approche de nouveaux publics, à la proposition de projets divers...

Comment voyez-vous l’avenir des orchestres symphoniques ?
Les orchestres français ont la chance unique d’être soutenus par les fonds publics. Il y a des problèmes de financement, des inquiétudes, certes, mais il me semble que les élus, quels qu’ils soient, ont compris ce que nous apportons à la société.
L’ONL n’est pas uniquement l’orchestre de sa ville, mais aussi celui de la région et du pays. Lors de nos tournées à l’étranger, nous sommes considérés comme des ambassadeurs, au point que la région nous "délègue" implicitement cette représentation comme une sorte de préambule à des échanges économiques ou politiques. Nous créons ou bien nous renforçons un premier contact "officiel". C’est une évolution considérable de l’image des orchestres. L’Orchestre a effectué une tournée au Japon et il s’est notamment produit à Yokohama, une ville jumelée avec Lyon depuis quarante-cinq ans. Tous les trois ou quatre ans, nous essayons d’y retourner car cette démarche culturelle renforce les liens entre les deux agglomérations. C’est aussi l’occasion de programmer des pièces contemporaines.

Parlez-nous de la résidence du compositeur Thierry Escaich...
La saison prochaine, nous jouerons deux pièces symphoniques de Thierry Escaich qui mettront aussi en valeur l’orgue Cavaillé-Coll de l’auditorium. Par ailleurs, Thierry Escaich participera à des récitals de musique de chambre aux côtés des musiciens de l’orchestre. Une telle résidence nous permet de multiplier les actions en direction de différents publics et notamment des élèves des conservatoires.

... et du réseau Symphonet.
Le réseau européen d’orchestres Symphonet (voir LM 326) regroupe cinq formations : l’Orchestre national de Lyon, les orchestres symphoniques de Birmingham, des radios de Francfort et d’Helsinki ainsi que le Symphonique national de la radio polonaise de Katowice. Ce réseau permet par exemple d’échanger nos musiciens, de créer des œuvres de compositeurs étrangers... Ainsi, au cours de la prochaine saison, nous présenterons des pièces de Jörg Widmann et de Jukka Tiensuu, commande des orchestres de Francfort et Helsinki dans le cadre du réseau Symphonet.

Quels sont vos projets pour l’Orchestre ?
Le premier d’entre eux est, comme je l’ai dit, d’approfondir notre travail sur la musique de Debussy.
Le second est de soutenir de talentueux jeunes chefs d’orchestre français. Cela peut sembler curieux de la part d’un chef étranger ! Nous permettrons de diriger l’orchestre à Fabien Gabel, Nicolas Chalvin, Jean Deroyer, Laurence Equilbey ainsi qu’à Jean-François Verdier, nommé chef résident à l’ONL pour deux saisons, et qui assurera par ailleurs la direction de l’Académie de l’ONL (voir LM 351). Celle-ci se compose de deux formations qui permettent à de jeunes musiciens, amateurs et futurs professionnels, de connaître une première expérience à l’orchestre.

Enseignez-vous également la direction d’orchestre ?
Je le fais à Leipzig ainsi qu’au Japon dans le cadre du Pacific Music Festival où j’assure des classes de direction d’orchestre pour de jeunes musiciens. J’apprécie également que des étudiants viennent assister ici, à Lyon, aux répétitions de l’Orchestre. Elles leur sont ouvertes sans restriction aucune. Il me paraît évident qu’un chef en poste doit transmettre son savoir aux générations suivantes.

 

Les directeurs musicaux de l’Orchestre Georges-Martin Witkowski (1905-1944), Jean Witkowski (1944-1953), Robert Proton de La Chapelle (1953-1968), Louis Frémaux (1969-1971), Serge Baudo (1971-1987), Emmanuel Krivine (1987-2000), David Robertson (2000-2004), Jun Märkl (depuis 2005).

 

Fiche technique
- Création : 1905 (Société des grands concerts de Lyon),
devient Orchestre national de Lyon en 1984
- Statut : régie municipale
- Direction : Jun Märkl, directeur musical; Anne Poursin, directrice générale; Gilbert Blanc, directeur administratif et financier
- Nombre de musicien : 102
Personnel administratif et technique affecté à l’orchestre et à l’auditorium : 56
- Nombre de concerts (saison 2007-2008) : 97 concerts symphoniques
(dont 49 à Lyon). Audience : 8 441 abonnés, plus de 200 000 spectateurs
- Budget de fonctionnement de l’auditorium et de l’orchestre (2008) :
13,1 M€ dont 7,47 M€ ville de Lyon ; 3,29 M€ recettes propres ;
1,88 M€ Etat ; 0,45 M€ région Rhône-Alpes
- Adresse : 82, rue Bonnel - 69431 Lyon
Tél. : 04 78 95 95 00 - Fax : 04 78 60 13 08 - www.auditorium-lyon.com

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