Profession : musicien d’orchestre

Rédaction 17/10/2019
Altiste et chercheuse en sociologie de la musique, Delphine Blanc analyse la difficulté qu’ont les instrumentistes à présenter leur métier au grand public.
« Et vous ? Vous faites quoi dans la vie ? » Il m’a semblé remarquer au cours des années que lorsque l’on est musicien, présenter sa profession revient toujours au même type de parcours : déjà, il faut expliquer quel instrument on joue – dans mon cas, l’alto, ce qui représente un problème supplémentaire. Apparaît alors ce léger voile dans le regard de mon interlocuteur, ce zeste d’hésitation : « Mais de quel alto parle-t-elle ? Le saxophone peut-être ? » J’ai pris l’habitude de vite délivrer le malheureux en face de moi en tranchant : « Violoniste, quoi. Vous ­savez, le violon-alto ». « Oui, bien sûr ! » s’exclame-t-on alors, soulagé.

Un vrai métier ?

« Le violon ? C’est magnifique, ça ! » Aussitôt après vient la question de savoir si c’est mon métier, puis, sur la pointe des pieds, « mais vous jouez dans un orchestre ? » Oui, je joue, disons, dans “des” orchestres. Et j’explique que je suis ce que l’on ­appelle une intermittente du spectacle. À chaque fois, il y a le « ah… » gêné. ­Auquel je m’empresse de répondre, histoire de ne pas faire paniquer davantage mon interlocuteur qui, à ce stade, se demande si cette petite dame, qui avait l’air assez élégante et bien disposée, ne va pas sortir son bonnet péruvien et une flûte en bois, que tout va bien, que je joue du Bach ou du Beethoven la plupart du temps, que les orchestres qui m’emploient ne souhaitent pas toujours créer de CDI pour leurs musiciens, mais que ça va, c’est normal dans ce milieu-là, et que l’on peut très bien gagner sa vie comme ça.
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Un vrai métier ?

« Le violon ? C’est magnifique, ça ! » Aussitôt après vient la question de savoir si c’est mon métier, puis, sur la pointe des pieds, « mais vous jouez dans un orchestre ? » Oui, je joue, disons, dans “des” orchestres. Et j’explique que je suis ce que l’on ­appelle une intermittente du spectacle. À chaque fois, il y a le « ah… » gêné. ­Auquel je m’empresse de répondre, histoire de ne pas faire paniquer davantage mon interlocuteur qui, à ce stade, se demande si cette petite dame, qui avait l’air assez élégante et bien disposée, ne va pas sortir son bonnet péruvien et une flûte en bois, que tout va bien, que je joue du Bach ou du Beethoven la plupart du temps, que les orchestres qui m’emploient ne souhaitent pas toujours créer de CDI pour leurs musiciens, mais que ça va, c’est normal dans ce milieu-là, et que l’on peut très bien gagner sa vie comme ça.

Statut d’indépendante

J’ai longtemps été intriguée par le mystère qui plane autour de notre métier et, de surcroît, autour de mon statut d’indépendante. Le plus surprenant est que cette méconnaissance touche toutes les classes sociales, de l’ouvrier à la grande bourgeoise. Je sens bien que les gens se demandent toujours un peu ce qu’on fait de nos journées, comme s’il y avait un truc louche à flotter de la sorte dans la vie sociale : sans horaires réguliers, sans bureau, sans vacances, sans “congés” et sans rentrée (si ce n’est celle des saisons culturelles).
Et encore ! Je peux dire que je suis musicienne d’orchestre. Voilà quelque chose qui, a priori, s’identifie assez faci­lement. Si je me risquais à déraper vers l’idée qu’il est possible également de faire de la musique de chambre, la probabilité de perdre pour de bon le pauvre innocent qui a simplement eu la politesse de me demander mon métier augmente de manière significative.

Passion

Bien sûr, chaque métier est obscur pour “les autres” (je n’ai toujours pas compris les fonctions exactes de ma voisine œuvrant pour un grand groupe français de téléphonie). Dans le cas de l’artiste – comme du sportif – autrui conçoit difficilement qu’une “passion”, une vocation, soit également une profession.
Ainsi, il est toujours agréable de s’enten­dre dire : « Ah ! mais c’est super, ça, tu vis de ta passion », mais il est plus fatigant de répondre aux questions qui manquent rarement d’arriver ensuite : « Et ça va ? C’est pas trop dur ? » Ça y est, on vous imagine déjà dans votre mansarde miteuse, à manger des pâtes pour boucler le mois. Bientôt, vous allez mourir de la tuberculose.
Cette idée qui veut que lorsque l’on a une vocation, on doive nécessairement adhérer à certains stéréotypes hérités du romantisme, peut mener vers de savoureux virages. Effectivement, dès lors que le curieux a été rassuré sur le fait que « oui, je fais de l’orchestre », « oui, on s’habille en noir et on fait des concerts », « oui, c’est vraiment super », le doute survient de nouveau. J’appelle cela l’effet “boomerang de la vocation” : ce moment où, alors que je m’escrimais à rassurer le quidam sur ma condition sociale, le voilà dépité d’apprendre que, dans ces fameux orchestres, il est possible d’avoir des horaires assez réguliers, et dans certains cas (je ne tenterais pas de différencier un orchestre permanent d’un orchestre à projets) d’être syndiqué, d’avoir des tickets restaurants et, même, de faire grève. Quoi ? Scandale ! Mais alors, ces musiciens qui nous vendent du rêve ne ­seraient que de banals employés ?

Se situer dans la société

Se déclarer musicien d’orchestre a, certes, l’avantage de vous situer plus facilement dans ­la société. Selon les connaissances et présupposés de votre interlocuteur, vous pouvez être auréolé d’un certain prestige ou regardé avec suspicion, mais il aura une vague idée de la musique que vous pouvez jouer. Cela peut avoir également l’effet pervers de vous “déclasser” en tant qu’artiste. Le doute plane : mais où est passé mon artiste qui fonce jouer au pied du mur de Berlin écroulé ? Où est mon violoniste échevelé brûlant d’une passion qui se joue des contingences ? Qu’a-t-on fait de mon chef d’orchestre jupitérien, détaché des trivialités de cette morne existence ?
Ces doutes innocents quant à mon ethos artistique ne semblent pas bien toxiques à première vue. Mais ne faut-il pas se méfier de leur possible effet pernicieux, au sein même de notre profession ?
Je m’explique : dire que l’on est musicien suscite tout un imaginaire attaché aux mondes artistiques, qui ­oscille entre visions misérabilistes ou fantasmes d’un univers élitiste, l’un comme l’autre étant souvent éloignés de la réalité. Les musiciens ont la particularité de devoir justifier leur pratique en tant que profession, au sens d’« une activité rémunérée et régulière pour gagner sa vie », selon la définition du Petit Larousse. S’il est communément admis que « jouer de la musique avec art » (pour employer une expression baroque) relève du savoir-faire, en faire un métier pose problème. Le fait de ­devoir assumer une rémunération pour ce qui est également une passion, ou un plaisir, est primordial pour comprendre la relation des musiciens à leur métier et à ceux qui les rétribuent. Cela tient de la culpabilité à accepter un salaire pour une activité qui, a priori, est effectuée sans peine. Le travail, étymologiquement, a une dimension douloureuse1. Il faut souligner que cet aspect trouve parfois une forme de conjuration avec l’entrée dans un orchestre permanent. Être salarié dans une structure fixe, une entreprise et recevoir un salaire, une paye mensuelle, rapprochent de la norme, intègrent, semblent presque “soulager” de l’imagerie bohème de l’artiste.

Orchestre permanent ou orchestre par projets ?

Devenir musicien, c’est gagner le statut d’artiste, mais devenir musicien d’orchestre (en particulier d’orchestre permanent) peut être ressenti par certains confrères comme une forme de renoncement à ce statut, ou, ­devrais-je dire, au mythe de l’artiste hérité du 19e siècle. Devenir musicien d’orchestre pose la question de “l’être artiste” et de “l’être professionnel”. (Sans être exempt d’une certaine routine, le soliste se conforme davantage à l’image de l’artiste.)
L’entrée dans un orchestre peut se comprendre comme un acte rationnel : les musiciens qui intègrent les orchestres permanents recherchent une stabilité sociale, qui ne va pas à rebours d’un engagement artistique. Les choses sont moins explicites en ce qui concerne les musiciens évoluant dans les orchestres par projets (comme les orchestres baroques, qui, rappelons-le, ne fonctionnent qu’avec des artistes engagés en CDD). Faire le choix de la spécialisation implique d’évoluer dans un univers précaire. On peut alors préjuger que ces musiciens font passer une volonté artistique devant l’attrait d’une sécurité sociale. En réalité, là encore, il faut discerner le choix de faire de la ­musique ancienne et l’adhésion à une flexibilité obligatoire (je ne suis pas certaine que tous les musiciens jouant dans les ensembles baroques brûlent d’envie de se sacrifier sur l’autel de la musique et surtout de refaire une ou deux prises pour cet enregistrement qui n’en finit pas – « Mais bon, hein, vous n’êtes quand même pas à ça près ». Ben non, on n’est pas à ça près, surtout si on veut être rappelé pour les prochaines productions…).

Engagement artistique

S’il est normal d’expliquer aux personnes ne connaissant pas notre profession ce qu’elle implique, on peut se demander s’il n’est pas plus alarmant d’observer comment, au sein de notre métier, peuvent être manipulés les concepts de vocation ou d’engagement. Quel musicien n’a pas été confronté un jour à quelque remarque plus ou moins cinglante sur son « manque d’engagement artistique » : vous savez, cette fois où vous avez demandé que le service de répétition s’arrête à l’heure, ou quand vous avez osé déclarer : « Cela fait trois mois que j’ai fait le concert, j’aimerais bien mon salaire maintenant. » Pffff… quelle trivialité pour un artiste !

C’est intrigant, quand même, ces questions autour de notre “engagement”. À côté de l’engagement artistique, il y a différentes formes d’engagement contractuel des musiciens : les relations de pouvoir qu’ils nouent entre eux, mais aussi avec leurs employeurs, les orchestres, les chefs… Sans oublier les motivations qui les ont menés là et qui les tiennent encore.

Delphine Blanc

auteur d’une thèse de doctorat sur
“La construction du collectif dans les orchestres classiques professionnels”
(université Paris Sciences et Lettres).

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