Violonistes : oser l’alto !

Suzanne Gervais 17/10/2019
De plus en plus de professeurs de violon encouragent leurs élèves à s’essayer à l’alto. Qu’il s’agisse d’une conversion définitive ou d’un complément à la pratique du violon, passage en revue des vertus de ce changement d’échelle.
D’abord, l’oreille. Dans sa classe de violon au CRD ­d’Arras, Patrizio Germone conseille à tous ses élèves de se mettre à ­l’alto, dès le deuxième cycle. Premier béné­fice : lire dans d’autres clés. « La clé d’ut freine les violonistes, qui ne jurent que par la clé de sol. C’est un effort à fournir, mais une compétence à ne pas négliger. Surtout à l’heure où chaque élève est amené à pratiquer la musique ancienne et doit savoir lire les clés d’origine. » Lire couramment d’autres clés fait peut-être grimacer les violonistes, mais affine considérablement l’oreille relative. En musique de chambre et en orchestre, la position de l’altiste développe elle aussi l’écoute : « Une partie d’alto, centrale et rarement soliste, permet de se concentrer sur les autres voix et de développer son oreille harmonique », poursuit l’enseignant.
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La motricité fine

Laurence Tricarri insiste également sur le travail des doigts. « Jouer des deux instruments aide beaucoup pour la technique de la main gauche : à ­l’alto – les intervalles sont plus grands –, on gagne en puissance de la main et, au violon, on développe davantage sa vélo­ci­té. » Professeur d’alto au conservatoire du 11e arrondissement de ­Paris, Iara Texeiras Martins est bluffée quand elle revient au violon, son instrument initial : « On a l’impression d’avoir un petit jouet entre les mains. J’ai une facilité digitale avec la main gauche qui m’impressionne à chaque fois. Il faut cependant faire atten­tion à la justesse, car les intervalles paraissent minuscules. »

L’archet

Si la main gauche gagne à passer à ­l’alto, la main droite en retire, elle aussi, des bénéfices. La connexion entre la corde et l’archet se fait différemment à l’alto : « On doit mettre en vibration des cordes plus grosses, explique Patrizio Germone. On n’a pas d’autre choix que d’entrer davantage dans la corde avec le crin de l’archet. Il faut une main droite à la fois puissante et plus souple. C’est une autre chorégraphie qu’au violon. » Une vitesse d’archet plus maîtrisée et une plus grande palette de vibrato permettent au violoniste de produire une gamme plus large de couleurs.

Écouter ses muscles

Tous les violonistes s’accordent sur ce point : jouer de l’alto fatigue davantage. « Au début, ça me tuait ! confie Iara Texeiras Martins, qui a commencé par le violon. Même aujourd’hui, je peux travailler mon violon pendant des heures, mais, à l’alto, je suis obligée de faire une pause toutes les 50 minutes, sinon je risque d’avoir très mal au dos. » Le bras droit et les muscles de la main gauche sont également davan­tage sollicités. « En ayant un instrument plus grand, il faut davantage se poser la question de la bonne posture, être ­relaxé et, surtout, faire en sorte de ne pas trop se fatiguer », insiste Patrizio Germone. Pauses dans le travail, atten­tion ­accrue à ses sensations, étirements réguliers…
La pratique de l’alto, plus intense physiquement, exige une routine de travail plus à l’écoute du corps.

Le répertoire

Quel violoniste n’a pas rêvé de jouer L’Arpeggione de Schubert dans sa version originale ? Le violoniste a beau avoir un répertoire soliste colossal, il peut être tenté de faire fi des transcriptions et de s’aventurer dans les pages plus graves. Le passage à ­l’alto permet d’aborder un autre réper­toire – et de flirter avec certaines pièces pour violoncelle –, mais aussi de changer de perspective en musique de chambre, par exemple : jouer le Sextuor n° 1 de Brahms à l’alto, c’est vivre un tout autre morceau qu’au premier violon. Sans compter que « travailler une même œuvre au violon et à l’alto est très précieux pour comprendre et redécouvrir une partition », estime Laurence Tricarri, qui joue en ce ­moment les Sonates de Telemann sur les deux instruments.

Un nécessaire retour aux bases

Pour autant, le passage à l’alto n’est pas à prendre à la légère : jouer de ­l’alto n’est en aucun cas une extension du violon, c’est une compétence différente. « Quand un violoniste essaye ­l’alto, la première fois, il peut trouver cela facile, concède Laurence ­Tricarri. Mais, pour asseoir une vraie technique d’alto, c’est un travail de longue haleine. Ce sont deux instruments différents, avec une mémoire corporelle propre. L’emplacement de l’instrument sur l’épaule et sous le menton est particulier. La main gauche est plus loin de nous… » Quand Iara Texeiras ­Martins est passée à l’alto, son professeur a insisté pour qu’elle reprenne les bases : « La technique se transfère entre les deux instruments, c’est vrai. Les violonistes ont des repères. Mais l’idéal est de tout reprendre, modestement : l’alto n’est pas qu’un grand violon, c’est un tout autre univers à explo­rer, à maîtriser. » Le violoniste se rendra vite compte qu’un spiccato d’alto n’a presque rien à voir avec un spiccato de violon. Idem pour le vibrato.

Sortir de sa zone de confort

Si le passage du violon à l’alto est assurément bénéfique – et peut permettre de s’assurer quelques cachets ou heures supplémentaires dans des séries d’orchestre ou en école de musique –, l’initiation à d’autres instruments au cours des études musicales tend à se généraliser. Essor de la pratique de la musique ancienne oblige, il devient naturel pour de nombreux musiciens de jouer de plusieurs instruments, cordes, vents et claviers confondus. « On ne devrait pas se cantonner à une technique, à une position instrumentale, estime Patrizio Germone, également professeur de musique ancienne. À l’époque baroque, beaucoup de violons différents cohabitaient, l’instrument n’était pas figé. » Telemann a pratiqué 17 instruments au cours de sa vie ! Une souplesse et une adaptabilité qui se sont perdues ­durant le 19e siècle roman­tique, avec le soliste chevillé corps et âme à un seul et unique instrument, et la suprématie de l’école russe de violon, qui a considérablement standardisé la technique violonistique. « Sortir de sa zone de confort et de sa routine instrumentale apporte énormément dès les premières années, poursuit Patrizio Germone. Je l’ai constaté : l’enfant prend de l’assurance, il est plus téméraire. » Comme dans l’apprentissage des langues, plus on apprend d’instruments, plus il est aisé d’en apprendre de nouveaux… Aux professeurs, qui entendent quotidiennement parler de « transversalité », d’encourager ces passages.

Jouer de l’alto rend assurément le violoniste plus complet… et vice versa. Grâce à la dextérité, à la coordination et à la fluidité mécanique générées par l’étude du violon et à son répertoire inépuisable des 18e et 19e siècles (où l’alto est quasi absent), les altistes qui passent sur le violon confèrent aussi une dimension supplémentaire à leur jeu.
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