L’alto, un instrument en quête de lutherie

Suzanne Gervais 17/10/2019
Longtemps négligé des luthiers, l’alto a fait, ces dernières décennies, l’objet d’un retour en grâce. Moins standardisé que le violon, il attise la créativité des fabricants.
« On trouve des altos dont la taille ­varie de 5, voire 7 centimètres, alors que c’est rarement plus de quelques millimètres pour le violon », explique le luthier Yann Besson, installé près de Saintes, en Charente-­Maritime. Une variété de modèles et de tessitures qui s’explique par la relative liberté des fabricants, et ce, depuis quatre cents ans, parce que « l’alto reste beaucoup moins standardisé que le violon ».

Les proportions, un défi permanent

Il existe en effet des altos légers, des altos brillants, des petits altos qui tendent vers le violon, d’autres plus graves et profonds, qui évoquent le violoncelle, ou, plus rares, des altos ­ténors qui ne se jouent pas autrement qu’en première position… Si les mensurations du violon ont été précisées par Stradivarius, pour l’alto la liberté reste de mise. Un flou qui perdure et qui perdurera, selon l’altiste Antoine Tamestit : « Voilà quatre siècles qu’on tente de standardiser les mesures de l’alto… et rien à faire ! Il faut trouver un équilibre délicat entre sa taille, la sonorité, la projection du son… L’alto est un défi permanent pour le luthier. »
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Dès lors, choisir un alto est plus délicat – et encore plus personnel ? – que de choisir un violon. « La première chose que le luthier vous demande, c’est : “Quelle taille vous voulez ?” » explique Arnaud Ghillebaert, professeur à l’université d’État de l’Oregon, aux États-Unis.

La créativité du luthier

« Quand on fabrique un alto aujourd’hui, on s’inspire bien sûr de grands modèles connus, explique Yann Besson. Gasparo da Salo ou Maggini avec l’école de Brescia, l’école crémonaise avec l’Archinto de Stradivari ou le Conte Vitale de Guar­neri… » Des modèles illustres qui guident les luthiers contemporains, chacun restant libre de respecter la lettre ou l’esprit. « La plupart des luthiers “tracent”, c’est-à-dire qu’ils s’inspirent d’une esthétique d’alto, de ses proportions, mais pas dans une démarche de copie. » Pour un luthier créatif, ­l’alto est un terrain d’expression – et d’expérimentation – excitant. « On a les coudées plus franches qu’avec un violon ou un violoncelle, où tout est soi-disant parfait et où il ne faut plus toucher aux proportions, assure le luthier Patrick Charton. Avec l’alto, c’est comme avec la contrebasse, on est face à des instruments peu ergonomiques où il y a encore des solutions à trouver. » Le luthier a conçu l’A 21 : un instrument sans chevilles, avec une volute en cuir – moins lourde pour le bras gauche – et des angles modifiés (« quand on démanche, la main rencontre la table plus tard »). Des quatre instruments estampillés “21”, c’est ­l’alto qui fonctionne le mieux. Les luthiers peuvent aussi compter sur la curiosité des interprètes : « Les altistes voient d’un bon œil la création en lutherie, bien plus que les violonistes, qui ne jurent que par l’école de Crémone », confie Yann Besson. Avec la constitution d’une véritable école d’alto dans la deuxième moitié du 20e siècle, la lutherie de cet instrument s’est considérablement développée. « Comme il n’y a pas assez d’altos anciens, la demande d’instruments contemporains est très forte. La qualité de l’offre s’est largement améliorée », estime Patrick Charton.

Les altos anciens, denrée rare

Si les altos contemporains convainquent sans peine les interprètes, c’est que les modèles anciens ne courent pas les magasins. Contrairement à la surabondance de violons des 18e et 19e siècles, il y a très peu d’altos d’époque sur le marché, et rares sont les luthiers qui proposent des instruments fabriqués avant 1950. « Les altos des 17e, 18e et 19e siècles en bon état valent très chers… et ne sonnent pas nécessairement bien », précise Yann Besson. Si l’alto acquiert ses lettres de noblesse grâce aux compositeurs d’aujourd’hui*, il peine à sortir de l’ombre en musique ancienne. Là encore, la comparaison avec la floraison de violons baroques est sans commune mesure : « On trouve assez peu d’altos baroques sur le marché. Sans doute parce que cet instrument n’est pas enseigné comme le violon ou le violoncelle baroque », déplore Antoine Tamestit.
Au Conservatoire de Paris, François Fernandez s’occupe du master d’alto baroque, qui a ouvert en 1998 : « Honnêtement, personne ne se spécialise uniquement dans l’alto baroque puisque, à l’époque, les violonistes jouaient tous de l’alto et inversement. »

L’alto baroque, un éternel compromis

La discrétion de l’alto baroque s’expliquerait par le fait qu’on n’associe pas, de prime abord, alto et musique ancienne ? À tort ! L’un des fils de Bach, Johann Christian, raconte que son père en jouait volontiers : il avait, à l’alto, le sentiment d’être au centre de l’harmonie. Mozart prenait, lui aussi, systématiquement la partie d’alto en musique de chambre… Pour la luthière Claire ­Ryder, la raison est autre : « La musique écrite pour alto pendant la période baroque est moins complexe que celle de violon. C’était donc souvent un violoniste qui s’y collait. » Il faudra attendre Bach et le ­Sixième Concerto brandebourgeois pour que l’alto acquière un rôle soliste.
Un alto baroque va ­ainsi avoir un manche très court. « Dans l’orchestre de ­Lully, ­l’alto sert à jouer les voix intérieures, c’est rare de quitter la première position. Or, peu d’altos baroques fabriqués sur copie ont gardé leur manche à la taille d’origine, explique François Fernandez. Les musiciens du 21e siècle vont plutôt demander un alto baroque aux proportions modernes. »

Si l’on veut acheter un alto baroque, il ne faut pas hésiter à faire appel aux luthiers et archetiers modernes. Claire Ryder en fabrique. « La différence entre un alto moderne et un alto baroque est la même qu’entre un violon moderne et un violon baroque. » Pour Yann Besson, la question des altos baro­ques – et des instruments anciens en général –, est plus délicate : « Le marché des instruments anciens est, pour moi, une zone grise, car il n’y a pas un modèle unique d’alto ou de violon baroques. Il y a des dizai­nes et des dizaines de lutheries baroques. On peut seulement concevoir des instruments qui se rapprochent du montage de la période baroque dans un certain pays à une certaine date. » La dimension “baroque” d’un instrument relèverait dès lors davantage de la technique et de l’interprétation.
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